Saint-Pierre des Corps

suite autobiographique

Un jeu, j’ai noté : celui qui décrirait à voix forte dans le wagon rempli tout l’art des coiffures qui dépassent et chacun se reconnaissant alors se lèverait et crierait : C’est moi ! - puis chacun s’arrangerait autrement sa coiffure et on recommencerait, tout le temps du voyage.

On approche de Paris, avant les tunnels. Normalement ici on ne ralentit pas. Paysage plat. Mais le train s’arrête, puis redémarre lentement, très lentement. L’homme s’est jeté depuis le pont, là-haut, sur un autre train qui arrivait en face. Quand on passe tout auprès, tout le temps de voir, au long de la vitre, et parce que le train doit passer, les secours, pompiers, gendarmes se sont éloignés, vers l’éclat mauve de gyrophares, les véhicules rouges et bleus arrêtés là-haut sur le remblais. Même pas une bâche sur le corps. Une mère à sa petite fille : « Tu n’as rien vu, hein ? - Si, un peu. »

Il y avait ce soir-là cet homme monté dans ce train retour banlieue et qui s’assoit sur le strapontin, sort d’un sac plastique de supermarché un autre sac plastique et en sort sur ses genoux des papiers et des tickets puis les classe les vérifie, les trie et répartit dans un troisième puis quatrième sac plastique de supermarché pour ceux qu’après examen il garde : tickets grattés de Millionnaire et jeux à sous, tickets de métro compostés et oblitérés jetés près des poubelles dont il regarde à la lumière, les levant haut, la date de validation. Il est sur le strapontin et chantonne, les sacs posés au sol devant lui dans un ordre qu’il semble avoir conçu pour motif précis : qu’importe alors où aller, si de gare en gare les papiers jetés sont les mêmes.

Rêve cette nuit. Saint-Pierre des Corps. Dans le hall de gare, une vitrine, et dans la vitrine c’est là qu’on prépare les morts. Peut-être on est venu là justement pour la cérémonie, et que ce mort on le connaissait. Derrière la vitrine, une grande pièce carrelée, et le mort est là tout nu. C’est déjà assez choquant, plutôt rose, et exhibé. Et puis des types sont là pour le préparer, c’est comme s’ils devaient pratiquer un genre d’autopsie, enlever la peau, les organes, puis tout remettre. Plein de gens viennent regarder, nous on n’y arrive pas. On a surtout l’idée qu’il faut empêcher les gosses de venir voir. Maintenant, il y a deux morts, que préparent les blouses blanches, et dans le hall de gare l’agitation ordinaire, les bruits, les gens, le courant d’air. On a du mal à se retrouver : on voudrait prévenir l’autre, on ne sait pas où il est passé. Je suis devant un grand panneau d’informations officielles, qui explique que c’est une nouvelle technique, je me souviens très précisément qu’il y a l’expression, au sujet du mort, qu’on le « rajeunit ». Effectivement, très vite, les deux morts tout à l’heure en écorché sont assis parmi les gens de leur famille et ils boivent. Personne ne peut s’apercevoir, à la position du mort assis à table, au geste qu’il fait pour boire que les autres sont vivants et que lui est mort. D’ailleurs il paraît de loin le plus jeune de chacun des deux groupes, comme des vieux entourant un plus jeune. Mais moi, qui sais, je vois bien que la bouche et les yeux sont des orifices noirs. Au matin, je suis pour de vrai à Saint-Pierre des Corps, en attendant le train je marche sur le quai vide, une agent SNCF m’interpelle, je rouspète : « Vous avez peur que je me perde ? », je réponds, elle m’impose de revenir ici au milieu de tous ces types qui fument ou parlent. Elle prend les devants : « On a eu un suicide au bout de la voie. » Effectivement, là-bas, à trente mètre un peu plus loin qu’où j’étais, deux ambulanciers amènent un brancard, et puis passent plusieurs minutes à se pencher, ramasser, se pencher, ramasser. Une voix : "Eh bien, il ne s’est pas raté, celui-là." Ils ont étalé sur le quai un plastique noir, sur lequel ils déposent ces fragments qu’avec les gants ils ramassent. Mon train arrive.

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© François Bon _ 5 mai 2005


|suite autobiographique|

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