François Bon / Azerty bio

ce texte a été rédigé pour l'exposition AZERTY REQUIEM, à Bruxelles, l'été 1999
liens associés : le musée virtuel de la machine à écrire, remarquable anthologie visuelle - et un dossier aux archives nationales

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Compagnonnages : du temps des machines, la fiole de blanc à correction Tippex, avec son pinceau et les taches de blanc sur les doigts. Les ciseaux et la colle pour montages de texte avant de tout retaper. Les disquettes dans la poche ou dans le portefeuille au temps de l’Atari ou des premiers Powerbook, maintenant la sauvegarde Zip au fond du cartable.

Machine à écrire portative Olympia rouge vif, achetée Paris Galeries Lafayette, 340F, Paris, un samedi après-midi, novembre 1977, minuscule mais personnelle. Bruit et sensation rémanente du toucher de la barre inox de retour à la ligne. La molette à crans de l’insertion des feuilles, et l’emboîtement du couvercle (les lettres au bout des leviers à redresser ou décoincer, le ruban encreur bicolore noir rouge bi directionnel, la petite sonnerie de fin de ligne, le cylindre caoutchouté, notre univers écriture directement sous les yeux aux temps mécaniques)

Première machine à écrire électrique portative Smith-Corona, Paris rue de Rochechouart, mars 1981, payée 950F, bleu sombre. Bruit du retour à la ligne automatique et insertion des feuilles par touche spéciale, et encore dans l’oreille le claquement insupportable de l’électro-aimant sur chaque lettre, les marteaux disposés en éventail comme sur les machines mécaniques, et si on tapait trop vite, les décoincer et les redresser (la Smith-Coronapayée 1250F, Paris rue de Rochechouart, moins reprise de la précédente, juin 1981, quand même moins bruyante, et équipée d’un ruban effaceur blanc : positionner sur la ligne et retaper le texte à gommer (l'obligation de refaire la faute avant de corriger....).


Smith Corona c'était les machines électriques les moins chères à l'achat, un électro aimant projetait la mécanique sur la feuille dans un bruit terrible à chaque lettre, mais on doublait la vitesse! et plus de levier de fin de ligne, puis l ’énorme machine à écrire IBM à boule d’occasion, encore Paris rue de Rochechouart, payée 2700F moins reprise de la précédente. Trois boules de caractères interchangeables, silencieuse et sensation très douce du clavier, le rythme des lettres indépendant du rythme des doigts, correction sur les derniers caractères. Mais tellement lourde, et toujours problèmes de réglage, chaque fois la ramener à l’officine, un peu plus bas dans la rue, en la portant des deux bras. Frappe et correction de thèses pour des étudiants étrangers, une thèse de pharmacie, et une thèse sur Proust parfois notablement agrandie de quelques digressions en cours de frappe, vers juin 1982.


Janvier 1983, première machine à écrire électronique à marguerite Adler payée 3200F, même officine, moins reprise de l’IBM. Machine chère, radicalement belle, moderne, légère, précision de la petite roue à caractères qu’on change pour les italiques ou les titres. Retrouver le goût de la portabilité (un an à Marseille, un an à Rome, passage à Paris et huit mois en Vendée). Le couvercle posé au pied du bureau. Silence de la frappe, facilité des corrections : on emmagasine une pleine ligne avant impression. Elle crève à la tâche début 1986. J’habite alors Damvix, dans le marais poitevin, je vais à Niort dès le matin de la panne, rien à faire, donc achat même modèle un peu perfectionné, silence et rapidité, correction sur trois dernières lignes), prix augmenté à 4200F, pas de reprise. Celle-ci fait Bobigny, puis Berlin, donnée ensuite (les premières machines à écrire électroniques, avec impression par "marguerite", permettant de changer les polices de caractère, et de corriger sur l'écran minuscule les 15 derniers caractères, voire ensuite toute la dernière ligne).


Retour de Berlin, juin 1988, installation en Vendée, commande par correspondance d’un Atari 1040, modèle découvert en Allemagne où c’est lui le plus répandu : la première fois que j’ai voulu m’en servir, là-bas, impossibilité de comprendre mentalement l’absence de papier. Déballage du carton livré par camion, avec imprimante à aiguille et mon premier logiciel de traitement de texte, Le Rédacteur, fait à Toulouse pour équiper Libération. Certaines fonctions, l’intelligence et la souplesse de ce traitement de texte, je ne les ai jamais retrouvées sur Word (indexation des mots et pourcentages d’occurrences par exemple, possibilité de construire soi-même ses propres additions au logiciel : par exemple une fonction « inverser les deux derniers mots », dont j’étais très fier de la programmation). Incroyable fiabilité de l’Atari 1040, la disquette qu’on insère en bout de clavier (pas de disque dur), un petit moniteur. Il fera trois ans en Vendée, plus vacances annuelles et voyages dans le coffre de la voiture, puis un an de Stuttgart et un an de Montpellier, il finira sa carrière à la Boutique d’Écriture à partir de février 1993. Atari avait littéralement disparu de la circulation, sauf quelques rescapés pour piloter des synthétiseurs (mon premier ordinateur, un Atari 1040, increvable... pas de disque dur, rien qu'un lecteur de disquette, acheté par correspondance en 1988, on devait être 2 à en avoir un en Vendée, et le carton gardé aussi pour le trimbaler dans le coffre de la voiture - cinq ans de bons et loyaux services, et il a fini volé à la Boutique d'écriture de Montpellier.


A Stuttgart en 92, aperçu les premiers ordinateurs portables à écran rabattable, prix inabordable mais conviction que cet outil-là c’est comme revenir au cahier. Je craque au printemps en 1993 pour un Powerbook 145, écran noir et blanc, passage à Word et récupération laborieuse des disquettes Atari, puis achat du premier modem (à 5200 bauds) pour échanges fichiers à distance selon protocole dit "Z modem". Premier disque dur (45 méga octets, machine à 8000 mégaherz). En mémoire : les bruits nouveaux pour moi et spécifiques au portable, moteur de la disquette, lancement du disque.

Le Powerbook 145 prend feu en juillet 1996 (court-circuit sur carte mère) peu avant installation à Tours. Achat dans une Fnac, payable en trois fois sans frais, d’un Powerbook 950, écran noir et blanc à niveau de gris, horloge à 25 mégaherz et disque dur 500 méga octets, premier accès internet avec modem à 10 000 bauds.


Remplacement en juillet 1997 par Powerbook 1400, 12 500F moins reprise de l’ancien, écran couleur, 125 mégaherz et disque dur 750 méga octets, modem à 33 000 bauds, souplesse et rapidité, par exemple écrire machine sur les genoux en Écosse devant la mer à quatre heures du matin au lever du jour. En deux ans, fatigue visible du clavier (taches lisses sur les touches selon fréquence des lettres), fatigue des connecteurs arrière, et toutes performances machines de base doublent encore, je ne m’en sers plus qu’en déplacement ou dans le train, c’est sur un iMac à 6500F que je tape ce soir ce texte, 233 mégaherz et disque dur quatre giga octets, mais bruit désagréable de ventilateur (le célèbre Mac Classic, une machine finalement très fantasmatique, aujourd'hui collector: c'est chez Didier Daeninckx et Valère Novarina que j'ai vu les premiers ! – moi j'ai basculé directement sur le Powerbook, avec sa petite boule de pilotage, écran monochrome, comme un gros cahier qu'on dépliait devant soi ).


Souvenir : la machine à écrire Japy qui servait à la comptabilité dans le garage paternel, après six heures du soir ou le dimanche descendre dans les bureaux déserts pour taper les poèmes, c’était de 1964 à 1969. Impression d’avoir de tout temps utilisé des machines à écrire. Plus tard, celles de marque indéterminée, dans locaux souvent pas mieux déterminés, immuable capot métallique vert, pour frappe des tracts sur stencils, taper fort pour percement, erreur interdite ou tout recommencer, avant duplication sur Gestetner, c’était principalement de 1973 à 1977 (ou chez les grands-parents la machine à écrire Hermès 2000, couleur verte, bien lourde, il y en avait une pareille dans le garage pour les courriers administratifs, dans les bureaux vides, à 13 ans j'écrivais des poèmes, j'ai gardé sous les doigts l'exacte sensation tactile, rugueuse pour la coque, lisse pour la barre espace, et la petite boule pour le changement de couleur du ruban).

Souvenir : les pages vierges de vieux registres de comptabilité à reliure noire, dans le grenier du garage, de 1964 à 1971. Les cahiers à spirale deux cents pages petits carreaux, numérotés de 1 à 19, tenus de 1977 à 1985, les quinze premiers brûlés à Marseille en 1983 et quelquefois pourtant l’envie qu’on aurait de relire les notes et rêves à Moscou l’été 78 ou à Bombay et Prague l’hiver 79. La qualité et la souplesse des cahiers à couverture rayée bleu et noir achetés à Rome chez Vertecchi, via della Croce, en 1985 pour les trois ans à venir. Les cahiers à couverture plastifiée rouge sombre de marche Brunnen procurés à Berlin en 1988 pour les deux ans à venir. Les cahiers cartonnés suisses sans marque achetés à Tramelan en 1996. Les cahiers marron brochés trouvés la semaine dernière dans un Family Mart de Kyoto, seul souvenir matériel que j’aie ramené pour moi du voyage au Japon.

Permanence : en février 1978, acheté rue du Faubourg-Poissonnière à Paris un stylo plume Sheaffer à corps métallique noir, plume fine, encre noire. Avoir en vingt-et-un ans perdu, cassé, usé huit fois le même stylo toujours racheté identique (prix a lentement passé de 350F environ à 420F), le dernier chez Gibert, boulevard Saint-Michel à Paris.


Évolutions du bureau: le Mac nomade et le Mac de bureau, la souris sans fil et le routeur ADSL, imprimante Hewlett et enceintes amplifiées Yamaha. Maintenant juste le portable et la wifi, plus de câble et plus de stylo.