| François Bon / Gibson in mind | |
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| • de janvier à décembre 1999, chaque semaine de la dernière année du 20ème siècle, Libération a proposé un dossier sur l'histoire d'un objet emblématique, de la perceuse électrique au téléviseur, via le caddy ou le téléphone portable - dans la belle tradition Libé, un écrivain était associé à chaque dossier pour un texte libre et l'ensemble a été ensuite édité sous forme d'album collector - j'ai eu la chance qu'on me confie la variation libre sur la guitare électrique, sûr que je n'allais pas refuser | ||
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à suivre pour prolonger • le dossier Libération "Objets du vingtième siècle" (désormais en archives payantes) • le site américain des usines Gibson • mon apologie de Francis Cabrel (lien vers le beau dossier guitare de son propre site), le dossier Rolling Stones, une biographie, et une chronique récente : Des rêves de musique
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Comme la semaine dernière à la gare de Tours, prenant le train, Mick Jagger qui attendait aussi, seul et tranquille, on aurait près de nous, à nous suivre comme ça, le rêve d'adolescence. Ça ressemblait à la Les Paul de Keith Richards ou à la Gibson SG aux pointes symétriques de Mick Taylor, ou à l'étrange machine double manche, Gibson aussi, de Jimmy Page, un manche six cordes plus un manche douze cordes, mais on commençait par bien plus modeste. Mais la légende pour eux c'était pareil : la première guitare de Keith Richards, sa mère la lui achète sept livres à la coopérative de Dartford, la mienne c'était dans ces années-là un cadeau de Noël, achetée chez le coiffeur Barré qui faisait aussi instruments de musique à Civray dans la Vienne. Cabrel aussi raconte ça, ces guitares au son raide et qui sciaient les doigts, on apprenait à jouer des airs sur une seule corde et ça n'empêche pas de bâtir une vie là-dessus. L'histoire de ses guitares on la connaît aussi bien que celle plus tardive de ses machines à écrire, la suivante par exemple achetée cinquante francs dans l'internat du lycée, et la première fois que j'ai voulu l'accorder le manche a plié et s'est cassé, le type m'a remboursé. Plus tard, là c'était à Bordeaux, une très grosse Ibanez toute blanche, imitation de ces Gibson acoustiques, le mot imitation ne gênait pas tant que ça, plutôt qu'elle était trop grosse pour rentrer dans un étui ou une housse, c'était pour jouer du blues avec un gars qui s'appelait Mamadou Dia : ce qu'il est devenu ? En tout cas et toujours, ces micros à six plots et double bobinage qu'on leur casait en travers du trou, avec fer à souder pour rabouter, et les machins qu'on se mettait sous le pied pour les effets: le temps n'était pas encore à s'offrir une Fender, il y avait bien Framus qui vendait des machines qui y ressemblaient, mais là, la marque en haut du manche, évidemment qu'on y regardait, alors on préférait attendre. Rue de Douai à Paris j'y suis passé l'autre jour, ça n'a pas changé de quand on y passait, les éclats rouges des vintage dans les vitrines, les types qui s'assoient et essayent, en surveillant bien que vous écoutez. Le rêve court, il suffit de regarder pour avoir envie. Ça se joue dans les caves, ça se regarde entre les mains de ceux qui osent monter sur scène pour balancer les accords. Une autre fois, il y a quelques années, à Beaubourg, c'était The Edge de U2 qui se promenait, comme ça, en touriste, je n'ai pas pu m'empêcher de le suivre un moment : comment, rien d'autre que ce type ordinaire, à l'air tellement sympa en plus, pas plus grand que moi ou à peine ? Et j'avais ses accords qui me passaient dans la tête : au tout début, les Irlandais de U2, on n'avait pas été si nombreux à les repérer. On a beau trafiquer ça comme on peut : enlever le mi grave pour jouer des accords ouverts sur cinq cordes, remplacer les trois aigus par des harmoniques de douze cordes pour trouver ce son dit nashville, ou bien fantasmer à cette tenue puissante et cuivrée qui fait qu'on se croit pour toute la vie Gibson plutôt que Fender comme on est roman plutôt que poésie, tenter du bottleneck ou aimer se promener mine de rien dans la rue avec l'étui noir à la main comme si ça prouvait quelque chose, vient un moment qu'on doit choisir. Cabrel chantait dans les bals du samedi soir, et dans la semaine travaillait dans son entrepôt de pantoufles à Astaffort, on avait dix-huit ans aussi puisque du même âge et ça n'avait pas décollé : nous restaient le rêve et les disques, et qui expliquera comment et pourquoi à certains le mystère est confié et à d'autres pas ? Keith Richards raconte aussi comment un jour vient qu'ils sont invités chez Gibson dans l'usine, et qu'on leur propose de choisir librement : à ce moment-là c'est déjà trop tard. Même si aujourd'hui encore cette semi-acoustique à caisse large, celle qu'on garde avec soi même dans l'heure avant le concert, dans le Mobil Home où on s'accorde, c'est toujours une Gibson. C'est plutôt sur soi-même qu'il faudrait s'interroger, sur ces images qui nous sont venues et qu'on a enfilées comme on prenait le reste. Alain Souchon : Je regardais la pochette de The Free Wheelin' Bob Dylan, j'avais l'impression que c'était moi. Je ne sais pas si ça marche encore. Le symboliques changent. Avec dix ans de moins, ils ont voulu jouer encore plus vite que Jimmy Page, puis encore plus vite que l'Australien d'AC/DC, maintenant je ne sais plus trop ce qu'il en est : rue de Douai, c'est comme quand on fricote dans les bacs de disques pirates, plutôt nous les cheveux gris, qui nous accrochons. En France on a Sleaze Art, de Kasper Toeplitz, qui fait jouer ensemble une quinzaine de guitares solo du monde rock ou noise. Kasper, sa basse fretless, sa basse six cordes, l'autre à cinq cordes, ce n'est plus l'enseigne en haut du manche qui accroche à l'épate comme autrefois le mot Rickenbacker sur celle de MacCartney. Le manche est fait ici, la mécanique commandée aux Etats-Unis et les micros au Japon : pourtant, je sais bien que c'est la même chose, que tout dépend de cette milliseconde où on plante le médiator dans la corde et comment. Quand je suis tout seul dans sa cave, à Kasper, bien sûr que j'essaye en douce, de faire un peu de basse, mais ça ne sonne pas pareil. C'est ça le mystère : appareils mécaniques qui sont restés en deçà du symbole qu'on promenait sur eux, même si l'appareil on se l'affichait en poster sur nos portes de piaules. Mon vieil ampli des années soixante-dix, il est toujours sous la table, branché directement sur le Mac portable : pour travailler je mets ça, les musiques de nos quinze ans, Jimmy Page ou les pirates de Keith Richards. On reste dans le rêve. À Mick Jagger, l'autre jour à la gare de Tours, je n'ai pas osé aller lui demander, pourquoi la guitare ça l'a toujours si peu intéressé.
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