Chiens noirs des seventies, Led Zeppelin
"1964-1974: l'arrivée du bruit"
 
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• les 50 ans de la FNAC, on pourrait répondre en dressant l'inventaire de tout ce qu'on a acheté chez eux, ordinateurs, appareils photo ou walkman ou chaîne stéréo ou disques ou livres etc - leur magazine EPOK(merci Géraldine Faes et Hervé Aubron) a proposé à cinq auteurs de se saisir chacun d'une décennie - c'travaillant à l'histoire de Led Zeppelin après celle des Stones, donc les marqueurs des "seventies" après ceux des années soixante, j'ai accepté - le texte ci-dessous est la version intégrale de celui qui paraît ces jours-ci dans Epok

• à noter: le texte ci-dessous est paru sans que j'aie pu vérifier les épreuves, et Saint-Simon est devenu au passage un auteur "XIXème siècle" là où j'avais mis "XVIIème", les lecteurs auront rectifié d'eux-mêmes...

• j'ai rajouté quelques liens pour balade virtuelle...

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à lire en complément:
 radio days, fabrique d'un feuilleton radiophonique (oct 2004)
le fils du charpentier, enfance de John Bonham, batteur de Led Zeppelin

1964 - 1974 : l’arrivée du bruit

 

 

1964, 1974 : est-ce que sa vie on la coupe ainsi en tranches ? Ou alors, des tranches d’épaisseur variable, millimètre après millimètre si c’est l’adolescence, ce qui la précède ou s’ensuit, et puis carrément à la louche pour là on en est rendu, passé les quarante et maintenant les cinquante. Alors, 1964 à 1974, c’est au moins trois vies, une infinité de vies. Pourtant horloge simple : deux déménagements. Le premier à onze ans, quitter le village d’enfance, en dessous du niveau de la mer, dans les marais de Vendée, pour découvrir Civray : une petite ville du Poitou, minuscule mais complète. L’autre, à vingt-et-un ans, pour un immeuble bord de ville bien plus grande, Angers, où j’aurai mon premier deux-pièces et salaire en intérim : adulte, donc. En gros, du premier disque écouté des Beatles, à ce « Disent les imbéciles… » qu’écrivait ces années-là Nathalie Sarraute, une dame de l’âge du siècle que j’étais bien loin encore de connaître : moi, c’est vers 1979, pas avant, que je commencerais à me rejoindre moi-même. De la mort de Kennedy à l’avènement des années Giscard, et de la fin d’Edith Piaf et Marylin Monroe à celle de Morrison et de Hendrix à peine huit ans pour toute une époque : comment voulez-vous qu’on trie et choisisse ?

En tout cas soi-même dans les limbes, une période à tâtons. C’est seulement plus tard qu’on comprend qu’en cela l’intérêt principal, une sorte de pioche infinie via soi-même, dont justement on peut se servir parce que vécue par le petit bout de lorgnette, loin de tout, et surtout de la conscience de ce qui s’y tramait vraiment. Des photos ? Même pas. Une ou deux, cheveux longs, verres fumés, des boutons.

Par exemple, à distance, on dira : les années soixante, les années soixante-dix. On le dira même en anglais, c’est tellement mieux : les sixties, les seventies. En littérature, on a appris à se méfier de ces divisions, elles sont trompeuses. Saint-Simon est un grand, très grand auteur du XVIIème siècle, même si c’est depuis le XVIIIème qu’il en dit la fin, dans un monde devenu à lui étranger et où le jeune fils de son notaire, qui cherche à lui chiper ses papiers, s’appelle Arouet et deviendra Voltaire. Proust est tout pétri de Balzac et Nerval, de littérature jusqu’à Dostoievski, et s’il dit l’arrivée de l’électricité chez les Swann, du téléphone chez lui, c’est encore la vie d’avant 1900 tandis que Kafka, qui meurt la même année que Proust mais a l’âge du peintre Edward Hopper (ils auraient pu se croiser à Paris : pourtant Hopper est mort en 1967, l’année du Sergeant Pepper’s), Kafka est bien de ce long siècle erratique et bruyant, mais le premier à avoir autant normalisé toute la ronde surface de la terre, ce siècle qui vient de finir. Pourtant, 1969 reste bien une frontière : j’ai seize ans, je quitte Civray pour Poitiers, le chef-lieu de mon département, et les événements de cette année-là me restent vissés à la cervelle comme d’hier. Mort de Brian Jones et comment irréelle ou douteuse, puis le premier homme sur la lune et qu’on regardait ça de chez soi sur le téléviseur, Woodstock et qu’on ne pouvait en être sauf de coeur, enfin Altamont en décembre, un type qui nous ressemblait poignardé en plein concert gratuit des Rolling Stones, et nos utopies d’un seul coup ravalées au vieux monde qu’on voulait nier : on avait donc raté notre coup avant que quoi que ce soit commence ?

1969, en bord de Charente, année plutôt américaine que pompidolienne (vous savez, Pompidou, qui a sa statue à Beaubourg)? Mais couper la vie en quatre, 1964, 1974, prend sens parce qu’il y a cette charnière au milieu, qui commande un avant et un après, et a laissé si forte trace en soi-même.

La vie en 1964 n’était pas en couleur depuis si longtemps : dans l’intérieur des Paris-Match, les reportages en couleur font leur apparition en 1963 et on n’est pas encore habitué à s’imaginer ce qui est loin autrement qu’en noir et blanc. Comment faire comprendre aujourd’hui qu’un événement technique si mince, c’était comme passer du rêve au réveil : on rêve beaucoup en noir et blanc, et le monde qu’on ne constatait pas avait les couleurs du rêve, puis on découvrait soudain que les Beatles avaient des pantalons pourpres. Et tous ces petits objets orange ou soudain vert et bleu, où le plastique avait même une odeur, transformant soudain le rapport aux sons, aux images : diapositive, caméra 8 mm et le sautillement du projecteur qui accompagnait les films muets où nous étions, sur l’écran à trois pieds tendu dans le salon, une religion. Mais rien tant que le transistor qui tenait dans une main, et c’est par l’odeur lui aussi que je le remémore. 1964, l’arrivée du bruit : le grand bruit, le bruit du monde. Un bouton de volume tout d’un coup poussé à fond sur la planète. Jusqu’ici, il y avait le gros Telefunken avec son petit œil vert variable des Petites Ondes, Moyennes Ondes et Grandes Ondes. Et puis à la maison c’était Léon Zitrone dans son hublot tout rond, les Cinq Colonnes à la Une ou De Gaulle au Mexique, De Gaulle au Québec puis De Gaulle en Chine (une foule, des bravos, la voix, le képi, rien que cela mais toujours cela), alors le Telefunken relégué dans l’ombre du couloir, sous son tourne-disque inutile (nous n’avions que trois disques). Et dans la cuisine, l'apparition du transistor plastique imitation toile, une poignée et des piles, même pour les pique-niques on l’emmenait, pareil que dans les DS19 l’autoradio à trois boutons inox allait tellement bien avec la vitesse, puis ce petit rectangle noir dans étui qu’on pouvait la nuit poser sous l’oreiller, écouter jusqu’à plus d’heures quand personne n’entendait : alors c’étaient d’autres musiques, les nôtres.

Et si on peut s’énerver aujourd’hui de ces pluies incessantes de matériels et gadgets à vie limitée, des vulgaires radios soupe jusque dans les taxis et les marchands de journaux, cette fascination pour le nouveau (à nos Noël mêmes nous recevions des diodes et des transistors à assembler en talkie-walkie ou à nouveau une radio personnelle et élémentaire) c’est dans ces années qu’elle s’ancre. La variété française c’est pas pour nous (le scandale en 1964, que le richissime et beau Johnny, fiancé de Sylvie Vartan, soit appelé sous les drapeaux comme Elvis avant lui), on projetait tous nos secrets dans cela, qui venait de plus loin, et seulement par la nuit. En 1965, on inaugurait la mixité au collège. En 1967, pour le brevet, j’ai enfin mon premier électrophone, un Teppaz avec changeur pour les 45 Tours et le petit couvercle rabattable à haut-parleur ovale (la stéréo arrivait, mais c’était plus cher, et auparavant j’avais déjà mobilisé pour mon usage le Telefunken à l’abandon, il finira quelques mois plus tard câblé sur un micro vissé sur la mauvaise guitare). L’impression d’un ébrouement. Les couleurs pour les vêtements, les cheveux par dessus les oreilles, le blue-jean et les pattes d’eph’. On encaisse les réflexions, le père, on se fait voir de travers, ça modèle le caractère. L’agenda des grandes sorties de disques devient notre principal calendrier personnel : un Beatles, un Stones, un Who. Un Beatles, un Stones, un Cream. Un Beatles, un Stones, un Doors et ainsi de suite, pour la fortune de l’électroménager Philips qui nous les vendait, à Civray. Qu’on soit des milliers et milliers partout à acheter le même jour un même produit calibré ne nous vexait pas : ceux-là étaient forcément nos frères et cette chaîne-là annulait toutes les guerres, toutes les étroitesses – bientôt certainement nous voyagerions nous aussi, ô hippie days, jusqu’à San Francisco ou pas moins (je ne suis jamais allé à San Francisco). Des musiques qui ont goût du Cacolac qu’on buvait entre copains, et l’odeur de la cave qu’on utilisait gracieusement comme « foyer des jeunes », à Civray.

J’aurai mes quinze ans le 22 mai, je ne sais pas si 1968 pour nous fut une telle bascule. Sans doute que non, puisqu’en gros les barricades, les amphis occupés et les manifs à drapeau rouge, à la fac de Poitiers, c’était en 1971. Comme prendre conscience que ce qu’on avait manqué il nous fallait le refaire, même en tout petit, ici, pour comprendre. Souvenirs de ce mois de mai de mes quinze ans : les casques, charges et pavés à la télévision, Paris-Match encore pour Rudi le Rouge, et sur la place de la petite, toute petite ville les deux cents ouvriers de l’usine de socs de charrue qui défilent avec le drapeau, rouge évidemment aussi. Pour nous, trois semaines sans lycée : cette année fut la première sans les prix, cette cérémonie rayée d’un trait à laquelle j’avais dû toute ma scolarité (parce que les livres c’était le prof de français qui les choisissait, en fonction de l’élève) de découvrir des auteurs que je n’aurais pas croisés via les ressources familiales, de Stendhal à Steinbeck et Sartre. Et je ne saurai jamais quel aurait été le dernier... En novembre ce serait Beggars Banquet, le double blanc des Beatles était déjà de chacun, depuis un mois, le plus haut trésor (au point de ces disques, comme pour tant de types de mon âge, traverseraient tous les déménagements, les ruptures, les vies et les maisons) : et dans la tête, Street Fighting Man ou Revolution n°9 ça valait bien toutes les grèves, c’en devenait même la légende, le mythe.

Ainsi Woodstock, à pareille distance que la lune, prit avant même d’être valeur d’idéal. Si l’homme qui devant nous, cette fin juillet 1969, descendit de sa cafetière volante pour affronter le sol sans pesanteur, fut ressenti comme une victoire personnelle, ce n’est pas seulement parce qu’il achevait la longue suite de conquêtes depuis Gagarine et son Spoutnik. Plutôt qu’une géographie entière avait basculé. Le Concorde avait pointé son museau hors des hangars dès 1967, mais cela avait rebondi sur tous les avions de ligne : s’éloigne le temps des Caravelle trépidantes et étroites, aller d’un endroit à l’autre du monde deviendrait presque banal. On a percé le tunnel sous le Mont-Blanc, et les sous-marins atomiques foncent par dessous la banquise. Avec l’astronaute sur la lune, la terre est à nous et on l’a démontré. Même les disques, on ne les achète plus à Civray, on a ses équipées à Poitiers pour les avoir en import avant tout le monde. Du coup, aujourd’hui, la petite ville est reliée à la grande par un cordon de bitume, on ferait les cinquante kilomètres rien que pour un hypermarché dont nous n’aurions certainement pas à l’époque la seule imagination, le petit cinéma est mort et la ville oubliée. De cette grande main balayante qui suivit l’ébrouement, rien pour mettre en garde des conséquences : tellement heureux on était soi-même, la première fois qu’on arpentait n’importe quelle ville pourvu qu’on puisse l’imaginer infinie, un sac en bandoulière et regardant les annonces de chambre à louer sur les poteaux dans les rues près de la gare.

J’écoutais Led Zeppelin, c’était plus fort, plus brillant (Nantes, La Baujeoire, mars 1973, et la nuit à six dans le break Ami 8), mais je n’ai rien su de Georges Perec : pourtant, Espèces d’Espaces, qui mettra trente ans à s’imposer comme fondamental, c’est dans ces années-là qu’il paraît. Et Cent ans de solitude. Et que très loin d’où je suis, à Strasbourg, un type qui a cinq ans de plus que moi écrit La Nuit juste avant les forêts, que je lis encore aujourd’hui. Mais, Koltès ou pas Koltès, comment à cet âge, et quand on n’est pas de même province, avoir rapport à quelqu’un qui vous précède de cinq ans ? On y croyait, pourtant, aux avant-gardes. On se repassait les bouquins de William Burroughs en faisant semblant qu’on y avait partagé grande sensation, on était fier d’Allen Ginsberg ou d’Andy Warhol mais on n’a jamais entendu parler de Boltanski et encore moins de Gina Pane.

Qui, dans quelle époque, pourrait se prétendre le meilleur témoin de ce qu’il traverse ? C’est ce qui fascine dans Saint-Simon, qui revisite les couloirs obscurs des cabinets de Versailles, quand Versailles s’est effondré. De la quatrième à la première je relisais Stendhal tous les ans, Fabrice à Waterloo on connaissait le syndrome. Autant d’indicateurs vous frôlaient, Pasolini, Foucault, Claude Simon vous ne les remarquiez même pas : des noms, pas les armes pour les reconnaître ou seulement les savoir. On s’en veut un peu, on se dit : tout ce temps gâché, tout cela qui aurait pu aller tellement plus vite ou plus droit, mais si beau c’était, aussi, la liberté qu’on prenait, ou comme on dansait. Et le microscope est étonnamment clair, tout cela est d’hier. Cette nuit à la belle étoile, entre Romorantin et Vierzon, parce que l’auto-stop vous avait laissé en rade et comment on avait parlé et parlé. Bien sûr, on ne voit que cela, ce détail, cet arbitraire où vous étiez. Mais précisément, parce qu’on ne voyait rien d’autre, on le voit encore aujourd’hui. : une pioche, oui, pour toute la vie, de penser il sera temps ensuite, quand on ne dansera plus. Ma liberté c’est mon vélo demi course et le transistor, puis un magnétocassette et mon Solex, enfin la première voiture, la deuche bleue rafistolée et en avant la grand-route : j’y dormais. L’été dans les aciéries de Longwy, et comme ça vous envoyait des nuages rouges jusqu’au ciel, l’argent qu’on s’y faisait, la première virée à Amsterdam et les guitares neuves. Etait-il seulement question de littérature ? Autant toutes ces années de la sixième jusqu’à mai 68 sont ponctuées de livres (mais c’est l’histoire individuelle, et non pas l’histoire de tous, qui vous met à tel âge Dostoievski et tel autre Dickens, cet été 1968 je lirai tout Balzac par défi, mais Rimbaud me restera absent jusqu’à tellement plus tard), autant la ligne droite qui va de 69 à 74 a remplacé les livres par l’expérience brute de la vie : les yeux écarquillés, voilà ce dont je me souviens. Les morts en furent Brian Jones le premier, puis Hendrix et Morrison, et nous savions dès lors que ce que nous considérions comme nôtre, en opposition aux vieilles violences, aux longues étroitesses, n’était pas vacciné de dangers moindres. Prague, Eddy Merckx, la bande dessinée, comme autant de fantômes loin, mots qui sonnent si présent, et pourtant quoi. Avec devant soi le moteur ronflant du Solex on avait le droit de pénétrer tous les recoins d’une ville neuve et en apprendre enfin la nuit.

Par exemple, les manifs pour le Vietnam, les chansons quand vous découvrez qu’on les chante à cent mille, les nuits de car deux par deux qui vous laissent à la Bastille le matin et l’envahissement des banderoles, est-ce qu’on avait Dien Bien Phu ou l’Algérie dans la tête (certainement pas, l’Algérie on nous la cachait le plus possible), mais quoi de mieux pour rattraper ce qu’on avait manqué en 68, et où on pouvait s’affirmer sans renier Woodstock et nos amours rock ? Puis pareil Angela Davis. Et cela même, les manifs, la philo et Althusser, remplaçant nos 33 Tours légués à nos petits frères, les guitares revendues ou échangées contre des accordéons diatoniques (cette immense vague du folk, les excellents musiciens qui s’y révélaient, et comme dans un symétrique reflux ils partirent) : non, 1974 n’est pas une date. De ces années-là je n’ai rien sauvé : rien qu’un sac, trois bouquins et la ville. Le premier cahier pour écrire, ce sera en 78, il y a encore quatre ans de marche, oui, les seventies. La première crise du pétrole (73), le nom Couve de Murville, la grève des Lip, aimer Godard parce qu’on vous le dit et la première fois qu’on découvre qu’il y a en France 450 000 chômeurs (74), comme quoi ce chiffre nous paraissait invraisemblable, au point qu’aujourd’hui encore il me semble plus géant que tous ceux qui ont suivi, ou bien le mot inflation comme on nous le répétait, et la pilule, l’avortement, la télé couleur. En 74, c’est Giscard qui accorde le droit de vote à dix-huit ans, mais moi je viens d’en avoir vingt-et-un ça frôle quand même un peu l’absurde ?

Il y eut un monde de silence, et ce qui le brisa soudain, de couleurs, d’images et de voyages, et puis la grande normalisation : le bruit était partout, mais partout le même. Un jour, bientôt, je recommencerais à lire.

© François Bon, sept 2004.