Bruit 1. Morsure, Jérémie.
MORSURE
Les chiens
JEREMIE
Quoi, les chiens
MORSURE
Ton chien il emmerde le mien
JEREMIE
Mon chien a de lâge , on ne supporte plus tout, on na
plus le goût des jeux inutiles
MORSURE
Ton chien te ressemble
Lodeur est la même comme lui tu sens
De ne pas assez te remuer
JEREMIE
Si ça te déplaît ne viens pas
Respirer de trop près mes poings sauraient encore
Atteindre là où tu as le nez
Mon chien sent
MORSURE
Il sent
JEREMIE
Le chien
MORSURE
Sent
JEREMIE
Mon chien, il sent le chien, et le tien peut-être à lodorat
on le confondrait avec quoi, une taupe un blaireau ou aux nippes que tu
portes
MORSURE
Gentillesses de qui ici dans le squat partage quoi
Du ciment nu un matelas de récupération un sac quon
pose
Une chaise bancale et au mur trois photos aussi sur le trottoir ramassées
Les images dont les autres se décorent
Sur ces murs quel rêve qui serait nôtre elles pourraient porter
Et rien que la crasse
Crasse de fond de ruelle de lescalier quau bout on monte cette
odeur dhumide et de froid avec des restes de tabac
Crasse de bouge crasse de la ville
Quand soi on préfèrerait tant y placarder des ciels bleus
et du vent
Du vent dans le ciment il ny en a pas
JEREMIE
Ma tête parfois à ce quon lui dit ne comprend rien
Les mots quon y retourne parfois sont opaques
Cela que le regard des chiens au moins nous enseigne
À la fois passif et en alerte
Rêver à ce que tu nas pas tu meurs
Le vent ici on en est à labri le vent dehors
Toujours à lhomme est hostile
MORSURE
Hostile dabord le temps
Les heures dans le matin quand on tremble et que les doigts les mains
les jambes sont froids
Hostile le temps quand toujours on recommence mais que cest vide
Ces boissons quon vous donne par charité dans des gobelets
de carton ne suffisent pas à réchauffer les doigts
On marche dans la ville comme darpenter le temps même
Pour quoi
Pour quau bout on se retrouve ici et quoi faire
JEREMIE
Décolle dehors sur les murs leurs affiches de vie plus belle ou
de temps mieux rempli
Dessine dessus ta figure et tes grimaces
Ceux comme toi avec leur nez leurs lèvres percées
Pour qui ils le font
Pour à qui loffrir saurais-tu répondre
MORSURE
On te percerait, le Vieux, le nez la lèvre ou le nombril
Cest le kilbus le boulon le litre la liche le douze
Cest ça qui te sortirait, le vieux, on te ferait un trou
ici sur le sommet
Du crâne là où commence la calvitie des curés
Ça te ferait comme les baleines mais au gros qui tache
JEREMIE
A qui sait voir, parler et faire
Le temps nest pas ce trou dont tu parles
Les chiens le savent, on croit quils dorment, ils veillent
Dans un temps arrêté qui leur suffit ils sont là tout
entiers
Tu ne prends pas le temps seulement
Dapprendre de ton chien
MORSURE
Bien sûr ton chien quant aux métiers de chien
Doit en connaître plus que le mien
Jétais dans un garage, les trous laissaient trop passer dair
On est avant la nuit tombée dans le sac de couchage et quand le
jour revient on sen va dans le box dà côté
forcer lautre à se secouer
On entend quoi
JEREMIE
On nentend rien
MORSURE
On entend cest bizarre un bruit
JEREMIE
On entend les chiens
MORSURE
Les nuits en hiver ici sont trop longues
On se fait pour rien des tracas des peurs
Il fait froid cest le soir regarde ma peau elle transpire jai
les doigts moites je naime pas
Avoir les doigts moites
JEREMIE
On ne soccupe pas de ces conneries-là
MORSURE
Vieille peau desséchée, à savoir même comment
tu tiens debout
La crasse sans doute te protège moi je te dis
Je suis pas bien il y a quelque chose
Jentends je te dis jentends comme du bruit un bruit
JEREMIE
Cest ton chien ou mon chien
Avec ses dents il se fait les ongles il se nettoie les pattes
Cest comme ça ce bruit écoute
Il se gratte
MORSURE
Toute la vie est une nuit quand au soir elle bascule
Illusion de croire ici à la venue du jour
Dans ces dessous de la ville il ne pénètre pas
Ce quon a franchi ce quon a fait de mal ou dinutile
il faut le manger avec le reste
Cela veut dire prendre avec la bouche et faire descendre dans les tripes
JEREMIE
Lécart où on est le trou où on sest mis
cest ça que tu as du mal petit à accepter eh bien
remonte si tu peux
MORSURE
Explique moi plutôt nous ici pourquoi
Quand ailleurs partout le bruit de leurs fêtes leurs voitures encore
dans les oreilles et les lumières du boulevard
JEREMIE
Je nentends pas
Jentends
Seulement encore ce bruit du dedans ce bruit
Petit si précieux dans les veines et par les os écoute
Ce rien dedans toi qui racle ou qui bat
Le bruit dedans qui dit quon vit
Le tenir ne pas le laisser
Disparaître et partir
MORSURE
Tu parles comme un qui nest plus
Les momies séchées dans leur couvercle de verre au fond
des musées
Elles entendent ça forcément encore
Cest le bruit des vers dans les choses sèches, Vieux, dont
tu me parles
Moi je parle comme un qui se débat veut se sortir
Sen sortir
JEREMIE
Cest plus sage, parfois, quon sallonge et quon
pense
Regarde ton chien il a appris ça du mien
MORSURE
A puer
JEREMIE
Le menton sur la patte de travers et regarder par en dessous
Mais lalerte est là à larrière du crâne
Essaye tu verras moi souvent je copie
Mon chien Bruit 2. Tadeusz, Morsure, Jérémie.
TADEUSZ
Ville sale
Elle vous rejette comme aussi bien toutes les autres
Jétais à la gare
MORSURE
A la gare on ne vous embête pas
Sauf quelquefois
A cause des chiens
JEREMIE
Prends une muselière dans ton sac et si on te demande sors-la,
ils ne peuvent rien te dire tas le droit
Conseil des vieux
Quon nécoute pas
TADEUSZ
On était trois les autres
Je ne les connaissais pas
Chacun faisait sa demi-heure et passait sa place
MORSURE
Il ny a pas quune place ?
TADEUSZ
Pas assez de monde pour être à tous les endroits
En haut de lescalier par où ils sortent du souterrain si
cest là le mieux
Et aussi quand ils sortent du marchand de journaux pas mal aussi
A cause de la monnaie quils ont dans les doigts
JEREMIE
Cest égal : ils savent la crocheter
Vite fait dans la poche et rien pour qui tend la main
TADEUSZ
Il y a des jours sans doute où personne croirait-on ne prend le
train
Ou alors parce quobligés
Et qui sortent du souterrain filent droit
Pas de sourire ça marche vite et sans se détourner
Les autres sont partis je suis resté
Cétait pour rien
MORSURE
Ils en voient trop
TADEUSZ
Trop de
MORSURE
De comme nous
JEREMIE
Question de confiance et quon vous connaisse
Moi
MORSURE
Toi si tu étais comme tu penses être
Tu ne te fréquenterais pas toi-même ni ton chien à
gale et à puces
JEREMIE
Rigolez de moi
Se moquer on a le droit
Il est encore temps
Après on sera tous pareils : égalité au zéro
MORSURE
Égalité de Jérémie et de son chien
Renifler dans les coins et pisser sur les poubelles
JEREMIE
La manche
Sa journée on la fait en vingt minutes quand on sait faire
Faut avoir regardé et appris
TADEUSZ
Conseil des vieux
Quont de lâge et du sérieux
JEREMIE
Pas la peine de venir et commencer avant quil soit temps
Et quand la pêche est finie tu peux repartir
A la rencontre ou cul par terre vingt minutes je te dis
Faut savoir quand tirer et où tirer
TADEUSZ
Conseil des
JEREMIE
Conseil des vieux qui te pissent au nez tu ferais sur tes souliers quy
a rien qui mousse emballe moi ça je ten prie
TADEUSZ
Merci
JEREMIE
Jérémie
TADEUSZ
La gare quand le temps est au gris
Augmente encore les ombres
Le carrelage jaune est un trou quon veut fuir les verrières
une menace noire
On vous tolère dans les gares comme si de vous-mêmes vous
disiez
Je suis là mais je vais repartir
MORSURE
Je ny mets plus les pieds à la gare
TADEUSZ
Cest une porte
Par où sinon partirait-on de la ville
Ailleurs que par son nombril de fer
Les routes sont une toile grise et continue la gare non
La gare on franchit on est parti
JEREMIE
Quelquun qui regarde quelquun
On regarde dabord les yeux la bouche la tête
Puis le bonhomme tout entier jusquaux pieds
Les comme nous, ceux qui nous regardent commencent par les pieds, et lèvent
ensuite le nez,
Quand ils arrivent aux yeux ça fait déjà deux fois
le mètre quon ta jugé
TADEUSZ
Toi qui ne ten vas pas toi qui dis Je suis dici
Qui changes juste de place dans la ville comme dans une caverne sans sortir
Ce qui à force tourne dans la tête ce qui brûle les
pieds pour sen aller
Comment tu ty résous
MORSURE
Jai mon chien
Toi tas pas de chien
TADEUSZ
On peut avec un chien monter dans un train
MORSURE
Jai commencé dans les usines
Elles ne manquent pas les usines mortes
On a de la place cétait lété cétait
joyeux
Toute une bande et la nuit les feux sous les grands toits
Puis de là ces maisons aux volets fermés dont personne ne
soccupe même pas de pancarte à vendre
Un coup et la porte souvre on amène son barda
Tant quon est deux ou trois ça va si cest trop nombreux
ça vire à la fiesta
On a eu de bonnes fiestas on a eu du bon temps et puis viré
Un jour ici près du boulevard jai remonté la ruelle
jai monté cet escalier une porte à enfoncer et rien,
des couloirs, du noir
Toi tu ten vas dis-tu tu passes du sud à lest et de
lest à la mer et tu trouves quoi chaque fois
Que ces mêmes ruelles à lécart et la gare
TADEUSZ
Jaime passer dune ville à une autre ville et dun
pays à un autre pays jai fait la liste tu sais
MORSURE
La liste de quoi
Doù tes allé
TADEUSZ
Doù je suis pas allé
Comme ça je naurai plus quà rayer
Les villes les pays quelquefois juste à cause du nom
Le premier soir à la gare quand jai dit Je veux trouver à
dormir on ma dit ton nom on ma dit
Un gars qui sappelle Morsure va et demande lui
Jallais dans ces rues je demandais Un gars qui sappelle Morsure
ça vous dit
Evidemment ils te connaissaient mais savoir à ce moment-là
où tu étais
MORSURE
Je bouge je me remue
TADEUSZ
Tu mas dit : Je suis en squat il y a de la place
Mais quil y avait elle, la fille, quil valait mieux être
dans ses papiers
MORSURE
Il y a dans chaque ville trop de ces cervelles étroites quon
hisse sur un uniforme plus ou moins bleu avec des insignes et ceux-là
Naiment pas ceux dont la légitimité à marcher
là
Ils ne la tiennent que deux-mêmes
Doù tu viens et où tu vas ils sen moquent bien
Mais ça se voit
TADEUSZ
Ça se voit quoi
MORSURE
Que débarqué de la veille
Et que demain on ne te verra plus
Moi je tai juste demandé ton nom tu mas dit Tadeusz
Est-ce que je tai demandé autre chose demandé plus
TADEUSZ
Jétais déjà là lhiver dernier
Et ici ça fait deux mois que je dors il faut quoi
Un certificat
Il y a ce soir ici un bruit ça vient on dirait
Des murs
Vous entendez vous entendez quoi
JEREMIE
Rien
MORSURE
Moi aussi je lui ai dit mais lui le vieux il est tamponné
De tous les côtés hein Vieux
Que tes tamponné sacrément tamponné
JEREMIE
Mon chien sagite
Mon chien a faim
TADEUSZ
Cest pas une machine cest autre chose ça grince non
MORSURE
Je naime pas
Ces vieilles maisons ne sont pas saines les oreilles vous y cornent
Quelquun vient
TADEUSZ
Cest elle Bruit 3. Lerrante, Jérémie, Morsure,
Tadeusz.
LERRANTE
Je marchais il pleuvait
Devant moi une femme bien mise
Je ne la suivais pas
Simplement elle marchait je marchais
Elle sarrête à une porte et se retourne me voit
Elle avait un parapluie elle me le tend juste elle dit
Tenez je nen ai plus besoin juste comme ça
Tenez je nen ai plus besoin
Alors je lai pris jai marché la pluie était
lourde et lente une pluie dété une pluie de soir chaud
Jai marché longtemps
Autour de moi la pluie et moi à labri
Connais-tu la pluie
MORSURE
Je connais mais jaime pas cest mon chien
Il naime pas la pluie mon chien ça le mouille
A la gare on est mieux on est à labri
Elle ta donné ce parapluie un chouette de parapluie
LERRANTE
Je ne sais pas
MORSURE
Tu le tenais tu las vu
Où il est le parapluie
LERRANTE
Je regardais la pluie je marchais
Jai vu une fille une petite fille jai dit
Tiens je nen ai plus besoin
Oui cétait un beau parapluie
Jai dansé jai bu
Jai vécu
Deux nuits et tout un jour
Jai vécu plus que vous
Confinés encore dans ce ciment sans lumière et à
laise comme dans un cercueil
A ne plus rien chercher ne plus rien attendre honte sur soi-même
cest céder à trop de ce quon est
Cest se coucher devant la crasse où on nous met
TADEUSZ
Jétais dehors jétais à la gare
LERRANTE
En ces saisons froides la nuit tombe vite
Les lumières pourtant sont plus belles on marche dans la rue comme
dans une salle
Et les intérieurs on voit tout on naurait quà
franchir les vitres
MORSURE
Les portes sont fermées et qui marche dans la rue sans but ils
ne le regardent pas
Et toi pas plus que lui que moi
LERRANTE
Je marchais il avait plu les rues sont brillantes
TADEUSZ
On est une ombre parmi ceux qui marchent utile
Ceux qui vont dici à là parce quils ont bonne
raison de le faire
LERRANTE
Ils disent : Elle en fait trop, elle se brûle
La fête où on danse et senfonce rend peut-être
aveugle sur les défauts du jour
Lattente ici quand on dégrise nest pas voir mieux
Il y a la ruelle quon prend pour venir, on quitte les enseignes
en rouge et du boulevard le bruit
Cave grise ici rongée comme une cave au-dessus des marches
Rien na de bord nulle part quici les murs
Il y a près dici tout près une boutique dans une rue
ils vendent des guitares et dautres machines à musique quand
je passe devant je marrête je regarde
On ne se sauve quen marchant dans la ville
Cette coquille portée dehors en avant de vous-même et votre
corps
Ici elle tombe on la laisse à terre comme ces fripes où
vos chiens dorment
JEREMIE
Pourquoi les chiens dormiraient sur le ciment
Qui dort sur le ciment pas toi ni moi
Les chiens ont le sang chaud ils ont besoin de chaud
MORSURE
La ferme avec tes chiens
Chien sans poil voilà ce que tu es
LERRANTE
Labandon et la chute dormir oui
Je dormirais bien un peu
Même ici
JEREMIE
Un chien sans poil ça ne vivrait pas
Ça existerait crois-tu un chien chauve on le saurait
Chien pelé oui mais chien tout nu
Ça ne sest jamais vu
MORSURE
Tes raisons nen sont pas ton temps comme le nôtre est un temps
vide et ouvert que chaque matin recommence pareil à la veille
LERRANTE
Je marchais parce que tel est mon plaisir
Et considérer les visages et les regards savoir à quoi ils
saccrochent et ce quils portent
Je leur dis et cest tout
Il fait froid et jai faim
Dix francs pour ma nuit
Et sils désapprouvent moi je souris je leur dis bien fort
Merci
TADEUSZ
Cest la compromission quils te rétribuent
Toi-même tu me las appris
MORSURE
Les rues aussi bien sont les étuis de leurs intérieurs on
pourrait griffer ou mordre rien qui soit prise
Plus cest lisse et plus ça brille plus on vous recrache
JEREMIE
Il y en a un qui ma pris en photo
Je lui ai dit : Tu te lafficheras où
Au-dessus de ton lit ou dans ton salon
Marque-le bien dessous : Voilà mon frère
Il allait me donner les dix francs moi je dis
Bien du bonheur mais votre photo à vous vous me lenverrez
?
Votre bobine au-dessus de mes cartons ça me consolera sans doute
Comme la mienne au-dessus des vôtres
Il a remis les dix francs dans sa poche il est parti
LERRANTE
Qui ne voit plus ce qui lentoure quà partir de sa condition
et non pas un peu au-dessus de sa tête ou par derrière
Les mêmes murs lenferment qui ensuite le brisent
TADEUSZ
Les phrases on peut en faire
Qui na pas de raison pour aller dans la rue dun point à
un autre point
Que marquer léternel et même territoire
Dans cette ville ou dans cette autre partout par où on sort dune
gare pour rejoindre une rue piétonne et les mêmes lumières
les mêmes enseignes
Celui-là tes phrases il sen moquera
MORSURE
Qui marche à côté de sa tête
Marche vite à côté de ses pompes aussi
LERRANTE
Jai ramené pour vous trois de quoi un peu manger et boire
JEREMIE
Et pour les chiens
LERRANTE
Aussi
Pour les chiens
Vous nentendez rien
TADEUSZ
Toi aussi tu entends
MORSURE
Cest plus fort que tout à lheure
Avale ta salive peut-être ça passe
LERRANTE
Je navais pas entendu ça avant
TADEUSZ
Cest plus fort nettement
LERRANTE
Une fois jétais en avion
On oubliait lavion
Alors il restait comme ça un bruit
TADEUSZ
Tu as pris lavion toi
LERRANTE
Une fois
TADEUSZ
Tallais où
LERRANTE
Pauvre type
TADEUSZ
Tallais où dis, tallais loin, ou cest du mensonge
LERRANTE
Ce nest pas mentir si on imagine
Labrutissement vous écrase
Debout
Je naime pas ce bruit |