ateliers d'écriture: une recherche d'intensité

entretien François Bon / Benoît Lecoq, 2002

 

retour pages François Bon

 

 

cet entretien a été réalisé par écrit, en janvier 2002, entre Benoît Lecoq (Nîmes) et François Bon pour la revue
Contrepoint(s) - Coopération pour le Livre en Languedoc-Roussillon (C2LR)

on peut aussi le télécharger (RTF)

sur Carrefour des écritures, d'autres extraits de ce n° de la revue Contrepoint(s) sur les ateliers d'écriture, en particulier l'intégralité de l'entretien avec Nadine Etchéto (conseiller livre de la DRAC-LR)

autres entretiens sur la littérature

Contrepoint(s) : François Bon, l’expérience des ateliers d’écriture vous est familière depuis une dizaine d’années. Vous avez écrit des textes théoriques, mais aussi des témoignages sur ce type d’interventions. Pourquoi cet investissement ?

FB - Tout a commencé pour moi un peu par hasard, mais c’est devenu un investissement quand j’ai fait le lien entre ce que j'y apprenais et ce à quoi je me confrontais dans mes propres livres. La projection dans le réel, l’écriture du monde immédiatement présent, ne peut plus être indépendante, comme elle pouvait l’être chez Balzac ou Proust encore, de la position de sujet de qui l’énonce. À faire que se déclenchent des représentations langagières du réel, que le réel ne produit pas de lui-même, on arrache à ce réel une part de visible, celle-même qui est le théâtre nécessaire de notre expérience littéraire. Alors c’est devenu une recherche, et j’ai tenté d’en thésauriser le matériau, sous forme de témoignages, de récits d’expériences, et puis, à mesure que cela s’est stabilisé, sous forme d’outils et d'analyses. Je ne suis pas au bout, et c’est très curieux, très excitant, comme on peut affiner, mûrir un outil, ou lentement en construire un nouveau : dans ces expériences, il y a un déplacement conceptuel de notre manière de concevoir la littérature, d’en énoncer autrement les lignes de force et le rapport aux pratiques. Maintenant, pour moi, c'est comme un poumon. Et mettre en partage ce en quoi on croit le plus, ça ne fait pas de mal... ça permet, symétriquement, de vérifier justement que ce en quoi on croit, si peu qu'on soit à trouver de l'importance à Bataille, Artaud ou d'autres, c'est encore partageable. Que ça peut devenir pour un autre le plus précieux aussi. Sinon elle crève, la littérature.

Contrepoint(s) : On peut distinguer, en gros, deux types d’ateliers d’écriture : ceux qui relèvent d’un cadre institutionnel et ceux que l’on peut qualifier de " libre ". Quel est, selon vous , l’intérêt des uns et des autres ?

FB - Je ne comprends pas bien la question. Un atelier peut devenir espace de liberté, même dans l’espace institutionnel qu’est une prison ? Dans les établissements scolaires, ou en fac, si on propose un atelier libre, on risque de ne se retrouver qu’avec les quelques-uns déjà motivés par l’envie d’écrire. Dire qu’on va travailler arbitrairement avec tel groupe ou telle classe, et le chemin, les positions respectives par rapport à l’écriture, vont souvent être la meilleure richesse d’un atelier. Mais je n'ai rien contre l'usage libéral de la chose.

Contrepoint(s) : L’atelier d’écriture se réduit-il à un exercice technique ou sa visée est-elle, pour ainsi dire, d’ordre thérapeutique ?

FB - Je ne comprends pas comment vous pouvez proposer une opposition aussi binaire. Non, ce n’est jamais totalement technique, et heureusement. Non, et même si l’écriture créative est de plus en plus utilisée, là où ils travaillent, par les thérapeutes (il y a plein d'excellents livres sur la question), la littérature ne relève pas d’une guérison, ou n’assigne pas que soit malade celui qui se met à écrire… Travailler en stage avec des thérapeutes croise forcément nos pratiques, mais ce qu'on fait avec des enseignants ou des étudiants, en fac de théâtre ou fac de sciences ou en Beaux-Arts, ne se résout pas à cette opposition. Cette question, qui nous est souvent faite, est plutôt horripilante : travailler avec des sans-abri conscients de leur propre chemin de destruction c'est travailler à l'intérieur de soi-même sur la pulsion à se détruire, mais certainement pas vouloir transférer à l'autre sa propre normalité, et le très grand risque de l'atelier est aussi pour nous. L'autre version de la question, tout aussi horripilant : "qu'est-ce que ça LEUR apporte?" L'atelier est ce miracle quand on partage de l'inconnu, qu'on va plus loin dans une question : ce dont l'autre peut s'appuyer, pour une reconstruction dont il ne m'appartient pas de décider, c'est sur le fait que ce qu'il a dit ou écrit à moi m'a apporté, m'a agrandi, que j'ai été capable de le lui faire savoir. L'ambiguïté vient que, de ceux qui vivent à l’extrême, il y a un enseignement à retirer, un déport parfois essentiel de nos repères de langue. Et ce qui est fascinant dans l'espace littéraire, c’est qu’à chaque point technique qu’on isole pour lui-même, ou que nous indiquent ces écrits nés de l'extrême, on trouvera un livre dont l’auteur, à cet endroit, utilisait cette technique sans se poser d’autre question. Écrire, verbe intransitif. Beckett, quand il relisait ses textes, thérapie de quoi? Mais alors on dispose autrement les lignes de force intérieures du champ littéraire. Mettre ces deux bouts de la chaîne en relation, c'est une recherche dont les enjeux touchent d’emblée à des objets vifs : le corps, le je, la mémoire, l’être. Se construire, se dépasser, c’est présent de toujours dans la poésie (je pense à cette phrase de Du Bouchet : " être avec ce qui sur soi l’emporte "). C’est là que nous travaillons, en pleine conscience du risque, mais sachant aussi que c’est seulement là que ceux qui travaillent avec nous peuvent retrouver le sens, la nécessité de l’écriture, du langage. " Une écluse s’ouvre de soi-même à soi-même ", disait Blanchot. C’est quand même prudent de se souvenir de la vieille leçon de voyance : écrire, c'est s’implanter des verrues sur le visage. C’est pour cela que l’atelier implique un rôle essentiel de l’éducateur, ou de la structure accueillante : on en appelle à l’écrivain justement pour le risque, et qu’il déstabilise. À la condition que la structure ou l’éducateur souhaite pour sa logique propre cette déstabilisation et ce risque.

Contrepoint(s) : L’atelier d’écriture, une " école d’écrivains " ??

FB - Là, réponse simple et claire, non. Même aux USA, avec le creative writing, on forme à une écriture professionnelle, la fiction dans son usage social, traditionnellement publiée par les magazines, mais cela n’explique pas le mystère Carver, ou le mystère Faulkner. Je crois que, très simplement, une perception vivante de la littérature passe par le geste, par sa pratique. Et que c’est cela dont il faudrait, progressivement, réensemencer la transmission éducative. On apprend, nous animateurs d’ateliers, à susciter, le temps d’une séance, ces glissements, ces dynamiques, qui font qu’on est dans une page de Koltès, de Novarina ou Juliet, comme à la place même de l’auteur. Notre responsabilité – enfin c’est comme cela que j’essaye de construire des cycles d’écriture –, c’est de faire ainsi physiquement sentir, parcourir séparément, artificiellement isolés le temps d'un texte, un certain nombre des paramètres présents simultanément, opaquement, dans le geste d’écrire. L’occasion de rassembler les lectures, les disposer en arborescence, aider à se repérer, à aimer. Construire des repères pour la réception de son propre texte, et donc son retravail. Accompagner chacun dans la révélation progressive d’une singularité plutôt incompatible, malheureusement, avec la division classique en genres. Au bout du compte, on se sépare et on se dit bonne route : pour certains, et heureusement, cette route continue vers la littérature, mais ils peuvent y marcher seuls. On ne peut pas faire l’économie de cette marche solitaire, qui commence après l’atelier. Mais dans l’élargissement considérable de nos pratiques, ces dernières années, il y a qu’on peut raccourcir le délai de réception des livres qui permettent de nous lire dans notre présent. Savoir quoi chercher et où dans Sarraute ou Simon. Dans un contexte ou la presse, l’économie du livre font pesanteur tout à fait ailleurs, imposer qu’il y ait des livres plus nécessaires, et que ce n’est pas forcément ceux dont on parle le plus, ça mérite aussi qu'on le mette directement en pratique, dans les facs par exemple.

Contrepoint(s) : " Autant d’écrivains qui animent des ateliers d’écriture, autant de démarches ", avez-vous dit. Doit-on nécessairement être écrivain pour tenter ce genre d’expériences ?

FB - Réponse claire et simple : non. Dans de multiples endroits où j’ai pu travailler, les ateliers se sont organisés et ont continué après mon départ, et très souvent avec des formateurs non écrivains, qui trouvent en cela leur passion ou leur réalisation propre. Pareil, je crois, avec le nombre grandissant, plutôt exponentiellement, des enseignants qui recourent dans leurs établissements aux pratiques d’écriture créative. Par contre, contrepoint aussi clair à la question : quand on prétend faire l’économie de la littérature, de l’énigme littéraire, la démarche s’annihile, devient stérile. Là aussi, ça commence à être partagé. Les romans collectifs, les concours de nouvelles ou de poésie avec soutien des ministères truc machin, et merde. Ce que je retiens de mes expériences de formation de formateur : que la démarche serait plutôt de travailler ensemble à désigner des territoires de l’écriture, dégager ces paramètres qu’il est possible de travailler séparément. Et que chacun ensuite aille chercher dans la littérature, dans ce qui dialogue avec ce territoire particulier ou ce paramètre, un texte qui lui corresponde subjectivement, qui pour lui soit question ou énigme, mais dont il saura être dans l'éloge. Partager la question, et non pas proposer un exercice dont on aurait la réponse préalable. La réponse à cette question est sans doute maintenant dans les faits : de plus en plus de facs, de théâtres, de bibliothèques, où l'écriture se vit très bien comme pratique collective, et sans gourou :les gens qu'on accueille dans nos stages animent souvent eux-mêmes des ateliers, et c'est la pratique elle-même qui se charge de trier entre les démarches solides et celles qui le sont moins. Mais partout où il se passe quelque chose d'intéressant, le lien avec la littérature est affirmé y compris quand l'atelier est confié à un non écrivain, et je crois que c'est la ligne de démarcation. Inversement, côté écrivains, les plus jeunes se lancent bien plus naturellement dans la conduite d'ateliers, et y amènent chacun leur interrogation spécifique, leurs expérimentations, et je crois qu'on est au début d'une nouvelle phase, plutôt imprévisible dans ce quelle nous apportera, et assez excitante.

Contrepoint(s) : Ces ateliers servent-ils, selon vous, l’écriture de celui qui les anime ?

FB - Réponse plus obscure. Pour moi, la pratique des ateliers, à un certain moment, à complètement traversé mon travail personnel, lui a assigné son lieu, un risque qui en partie me débordait. Simultanément, la pratique continue du laboratoire qu’est l’atelier démultiplie ma compréhension de la littérature, relaie en partie le travail personnel. Si je me mets à fréquenter plus en profondeur, mais pour moi, l’œuvre de Dupin ou la découverte de Nathalie Quintane, j’aurai tendance à l’expérimenter aussi en atelier. Beaucoup de réflexions sur le temps de l’écriture, la notion d’intensité, de territoire, de formes mentales. Je crois qu’à mesure que je pratique l’atelier, je transfère sur mes propres pratiques ce saut en avant, j’hérite en partie du risque qu’eux ils prennent. Beaucoup de réflexions aussi sur la voix et le corps, la mémorisation immédiate, la logique parfois illogique d’un texte. Je crois que j’écris beaucoup plus avec l’oreille. On devient plus sauvage, et dans le travail parfois ça aide. Je dirais : une recherche d'intensité. Inversement, j'ai des périodes entières où je ne supporterais pas de mener un atelier, périodes muettes, à travailler tout seul dans mon coin: comme si rien de tout cela n'existait. Mais on fait des rapprochements : avoir travaillé à Nancy avec des sans-abri, la proximité constante de la mort, et au décès de son propre père avoir eu comme seul recours, mais la capacité d'y tenir, d'écrire sur ce décès.

7) Contrepoint(s) : Et s’il vous fallait détacher un moment particulièrement fort, un moment d’émotion …

FB - Impossible réponse. Plutôt mille, où juste le tout dernier. Si chaque séance ne produit pas, à un quelconque moment, un de ces glissements magiques, où on entend la littérature (l’émotion est liée à la beauté, aux formes, à ce qu’on entende la langue, et pas au partage de je ne sais quel vécu), alors c’est qu’on a loupé l’atelier. Ça arrive, mais c’est dommage. Pour moi, là dans la tête, c’est plutôt comme un récit infini : mais c’est le rôle même du langage que d’entretenir ce récit, et qu’il soit infini. Tout résonne dans la tête. Une fois, pour Télérama, j'avais fait une liste comme ça, et je crois que ce genre de liste je pourrais sans cesse la décliner, l'augmenter, sans même jamais relire les dizaines de méga octets stockés en dix ans dans mon ordinateur :

Il, ou elle, avait écrit : " Malgré mon abandon du côté de ma mère " et continué ;
Il, ou elle, avait écrit : " Le rejet est venu très tôt pour moi " et continué ;
Il avait souligné : " Ça me manque beaucoup d’avoir tout perdu ", tout à la fin ;
Elle avait écrit : " Moi-même dans un monde parallèle des autres " et commencé ;
Elle avait écrit : " La beauté quand elle me correspond ", et continué ;
Il avait dit, d’un seul trait : " Il était vers minuit, je dormais dans une rue à Mirecourt, à Mirecourt sur un banc public et ils ont mis de l’essence sur ma jambe, enflammé... pendant que je dormais. Ils sont cinglés les mecs qui m’ont fait ça. " Et ajouté, d’un trait aussi : " Je fais la manche avec ça, une petite boîte en fer. Les gens dans la rue, ils te regardent d’un air : Tu peux crever, t’es un clochard, rien à foutre. " Et terminé : " Être tout seul, j’ai le trac. "
Elle, a écrit : " Quand j’ai su sa mort tout était tombé comme un mur de béton, je me suis enfoncée, j’étais pleine de bêtises. "
Elle a écrit : " Sur le toit de mon bâtiment, le vent nous assemble… " Et la même un autre jour : " De toutes les couleurs, de toutes les douceurs, un peu comme dans mon cœur. "
Celui qui écrit : " Comme échoué sur une île seul sans lumière. "
Celui qui a lu à haute voix, syllabe après syllabe : " Le monde est solitaire ", et c’était une évidence ;
Celle qui avait mis en titre : " Moi calme ", et c’était tout pareil incontestable...(©F Bon / Télérama - mars 2001)