Contrepoint(s) : François Bon, lexpérience
des ateliers décriture vous est familière depuis
une dizaine dannées. Vous avez écrit des textes
théoriques, mais aussi des témoignages sur ce type
dinterventions. Pourquoi cet investissement ?
FB - Tout a commencé pour moi un peu par hasard,
mais cest devenu un investissement quand jai fait le lien
entre ce que j'y apprenais et ce à quoi je me confrontais dans
mes propres livres. La projection dans le réel, lécriture
du monde immédiatement présent, ne peut plus être
indépendante, comme elle pouvait lêtre chez Balzac
ou Proust encore, de la position de sujet de qui lénonce. À faire
que se déclenchent des représentations langagières
du réel, que le réel ne produit pas de lui-même,
on arrache à ce réel une part de visible, celle-même
qui est le théâtre nécessaire de notre expérience
littéraire. Alors cest devenu une recherche, et jai
tenté den thésauriser le matériau, sous
forme de témoignages, de récits dexpériences,
et puis, à mesure que cela sest stabilisé, sous
forme doutils et d'analyses. Je ne suis pas au bout, et cest
très curieux, très excitant, comme on peut affiner, mûrir
un outil, ou lentement en construire un nouveau : dans ces expériences,
il y a un déplacement conceptuel de notre manière de
concevoir la littérature, den énoncer autrement
les lignes de force et le rapport aux pratiques. Maintenant, pour moi,
c'est comme un poumon. Et mettre en partage ce en quoi on croit le
plus, ça ne fait pas de mal... ça permet, symétriquement,
de vérifier justement que ce en quoi on croit, si peu qu'on
soit à trouver de l'importance à Bataille, Artaud ou
d'autres, c'est encore partageable. Que ça peut devenir pour
un autre le plus précieux aussi. Sinon elle crève, la
littérature.
Contrepoint(s) : On peut
distinguer, en gros, deux types dateliers décriture : ceux qui relèvent
dun cadre institutionnel et ceux que lon peut qualifier
de " libre ". Quel est, selon vous , lintérêt
des uns et des autres ?
FB - Je ne comprends pas bien
la question. Un atelier peut devenir espace de liberté, même dans lespace
institutionnel quest une prison ? Dans les établissements
scolaires, ou en fac, si on propose un atelier libre, on risque de
ne se retrouver quavec les quelques-uns déjà motivés
par lenvie décrire. Dire quon va travailler
arbitrairement avec tel groupe ou telle classe, et le chemin, les positions
respectives par rapport à lécriture, vont souvent être
la meilleure richesse dun atelier. Mais je n'ai rien contre l'usage
libéral de la chose.
Contrepoint(s) : Latelier décriture
se réduit-il à un exercice technique ou sa visée
est-elle, pour ainsi dire, dordre thérapeutique ?
FB - Je ne comprends pas comment
vous pouvez proposer une opposition aussi binaire. Non, ce nest jamais totalement
technique, et heureusement. Non, et même si lécriture
créative est de plus en plus utilisée, là où ils
travaillent, par les thérapeutes (il y a plein d'excellents
livres sur la question), la littérature ne relève pas
dune guérison, ou nassigne pas que soit malade celui
qui se met à écrire
Travailler en stage avec des
thérapeutes croise forcément nos pratiques, mais ce qu'on
fait avec des enseignants ou des étudiants, en fac de théâtre
ou fac de sciences ou en Beaux-Arts, ne se résout pas à cette
opposition. Cette question, qui nous est souvent faite, est plutôt
horripilante : travailler avec des sans-abri conscients de leur propre
chemin de destruction c'est travailler à l'intérieur
de soi-même sur la pulsion à se détruire, mais
certainement pas vouloir transférer à l'autre sa propre
normalité, et le très grand risque de l'atelier est aussi
pour nous. L'autre version de la question, tout aussi horripilant : "qu'est-ce
que ça LEUR apporte?" L'atelier est ce miracle quand on
partage de l'inconnu, qu'on va plus loin dans une question : ce dont
l'autre peut s'appuyer, pour une reconstruction dont il ne m'appartient
pas de décider, c'est sur le fait que ce qu'il a dit ou écrit à moi
m'a apporté, m'a agrandi, que j'ai été capable
de le lui faire savoir. L'ambiguïté vient que, de ceux
qui vivent à lextrême, il y a un enseignement à retirer,
un déport parfois essentiel de nos repères de langue.
Et ce qui est fascinant dans l'espace littéraire, cest
quà chaque point technique quon isole pour lui-même,
ou que nous indiquent ces écrits nés de l'extrême,
on trouvera un livre dont lauteur, à cet endroit, utilisait
cette technique sans se poser dautre question. Écrire,
verbe intransitif. Beckett, quand il relisait ses textes, thérapie
de quoi? Mais alors on dispose autrement les lignes de force intérieures
du champ littéraire. Mettre ces deux bouts de la chaîne
en relation, c'est une recherche dont les enjeux touchent demblée à des
objets vifs : le corps, le je, la mémoire, lêtre.
Se construire, se dépasser, cest présent de toujours
dans la poésie (je pense à cette phrase de Du Bouchet
: " être avec ce qui sur soi lemporte "). Cest
là que nous travaillons, en pleine conscience du risque, mais
sachant aussi que cest seulement là que ceux qui travaillent
avec nous peuvent retrouver le sens, la nécessité de
lécriture, du langage. " Une écluse souvre
de soi-même à soi-même ", disait Blanchot.
Cest quand même prudent de se souvenir de la vieille leçon
de voyance : écrire, c'est simplanter des verrues sur
le visage. Cest pour cela que latelier implique un rôle
essentiel de léducateur, ou de la structure accueillante
: on en appelle à lécrivain justement pour le risque,
et quil déstabilise. À la condition que la structure
ou léducateur souhaite pour sa logique propre cette déstabilisation
et ce risque.
Contrepoint(s) : Latelier décriture,
une " école décrivains " ??
FB - Là, réponse simple et claire, non.
Même aux USA, avec le creative writing, on forme à une écriture
professionnelle, la fiction dans son usage social, traditionnellement
publiée par les magazines, mais cela nexplique pas le
mystère Carver, ou le mystère Faulkner. Je crois que,
très simplement, une perception vivante de la littérature
passe par le geste, par sa pratique. Et que cest cela dont il
faudrait, progressivement, réensemencer la transmission éducative.
On apprend, nous animateurs dateliers, à susciter, le
temps dune séance, ces glissements, ces dynamiques, qui
font quon est dans une page de Koltès, de Novarina ou
Juliet, comme à la place même de lauteur. Notre
responsabilité enfin cest comme cela que jessaye
de construire des cycles décriture , cest
de faire ainsi physiquement sentir, parcourir séparément,
artificiellement isolés le temps d'un texte, un certain nombre
des paramètres présents simultanément, opaquement,
dans le geste décrire. Loccasion de rassembler les
lectures, les disposer en arborescence, aider à se repérer, à aimer.
Construire des repères pour la réception de son propre
texte, et donc son retravail. Accompagner chacun dans la révélation
progressive dune singularité plutôt incompatible,
malheureusement, avec la division classique en genres. Au bout du compte,
on se sépare et on se dit bonne route : pour certains, et heureusement,
cette route continue vers la littérature, mais ils peuvent y
marcher seuls. On ne peut pas faire léconomie de cette
marche solitaire, qui commence après latelier. Mais dans
lélargissement considérable de nos pratiques, ces
dernières années, il y a quon peut raccourcir le
délai de réception des livres qui permettent de nous
lire dans notre présent. Savoir quoi chercher et où dans
Sarraute ou Simon. Dans un contexte ou la presse, léconomie
du livre font pesanteur tout à fait ailleurs, imposer quil
y ait des livres plus nécessaires, et que ce nest pas
forcément ceux dont on parle le plus, ça mérite
aussi qu'on le mette directement en pratique, dans les facs par exemple.
Contrepoint(s) : " Autant décrivains
qui animent des ateliers décriture, autant de démarches ",
avez-vous dit. Doit-on nécessairement être écrivain
pour tenter ce genre dexpériences ?
FB - Réponse claire et simple : non. Dans de
multiples endroits où jai pu travailler, les ateliers
se sont organisés et ont continué après mon départ,
et très souvent avec des formateurs non écrivains, qui
trouvent en cela leur passion ou leur réalisation propre. Pareil,
je crois, avec le nombre grandissant, plutôt exponentiellement,
des enseignants qui recourent dans leurs établissements aux
pratiques décriture créative. Par contre, contrepoint
aussi clair à la question : quand on prétend faire léconomie
de la littérature, de lénigme littéraire,
la démarche sannihile, devient stérile. Là aussi, ça
commence à être partagé. Les romans collectifs,
les concours de nouvelles ou de poésie avec soutien des ministères
truc machin, et merde. Ce que je retiens de mes expériences
de formation de formateur : que la démarche serait plutôt
de travailler ensemble à désigner des territoires de
lécriture, dégager ces paramètres quil
est possible de travailler séparément. Et que chacun
ensuite aille chercher dans la littérature, dans ce qui dialogue
avec ce territoire particulier ou ce paramètre, un texte qui
lui corresponde subjectivement, qui pour lui soit question ou énigme,
mais dont il saura être dans l'éloge. Partager la question,
et non pas proposer un exercice dont on aurait la réponse préalable.
La réponse à cette question est sans doute maintenant
dans les faits : de plus en plus de facs, de théâtres,
de bibliothèques, où l'écriture se vit très
bien comme pratique collective, et sans gourou :les gens qu'on accueille
dans nos stages animent souvent eux-mêmes des ateliers, et c'est
la pratique elle-même qui se charge de trier entre les démarches
solides et celles qui le sont moins. Mais partout où il se passe
quelque chose d'intéressant, le lien avec la littérature
est affirmé y compris quand l'atelier est confié à un
non écrivain, et je crois que c'est la ligne de démarcation.
Inversement, côté écrivains, les plus jeunes se
lancent bien plus naturellement dans la conduite d'ateliers, et y amènent
chacun leur interrogation spécifique, leurs expérimentations,
et je crois qu'on est au début d'une nouvelle phase, plutôt
imprévisible dans ce quelle nous apportera, et assez excitante.
Contrepoint(s) : Ces ateliers
servent-ils, selon vous, lécriture de celui qui
les anime ?
FB - Réponse plus obscure. Pour moi, la pratique
des ateliers, à un certain moment, à complètement
traversé mon travail personnel, lui a assigné son lieu,
un risque qui en partie me débordait. Simultanément,
la pratique continue du laboratoire quest latelier démultiplie
ma compréhension de la littérature, relaie en partie
le travail personnel. Si je me mets à fréquenter plus
en profondeur, mais pour moi, luvre de Dupin ou la découverte
de Nathalie Quintane, jaurai tendance à lexpérimenter
aussi en atelier. Beaucoup de réflexions sur le temps de lécriture,
la notion dintensité, de territoire, de formes mentales.
Je crois quà mesure que je pratique latelier, je
transfère sur mes propres pratiques ce saut en avant, jhérite
en partie du risque queux ils prennent. Beaucoup de réflexions
aussi sur la voix et le corps, la mémorisation immédiate,
la logique parfois illogique dun texte. Je crois que jécris
beaucoup plus avec loreille. On devient plus sauvage, et dans
le travail parfois ça aide. Je dirais : une recherche d'intensité.
Inversement, j'ai des périodes entières où je
ne supporterais pas de mener un atelier, périodes muettes, à travailler
tout seul dans mon coin: comme si rien de tout cela n'existait. Mais
on fait des rapprochements : avoir travaillé à Nancy
avec des sans-abri, la proximité constante de la mort, et au
décès de son propre père avoir eu comme seul recours,
mais la capacité d'y tenir, d'écrire sur ce décès.
7) Contrepoint(s) : Et
sil vous fallait
détacher un moment particulièrement fort, un moment
démotion
FB - Impossible réponse. Plutôt mille,
où juste le
tout dernier. Si chaque
séance ne produit pas, à un quelconque moment, un de
ces glissements magiques, où on entend la littérature
(lémotion est liée à la beauté, aux
formes, à ce quon entende la langue, et pas au partage
de je ne sais quel vécu), alors cest quon a loupé latelier. Ça
arrive, mais cest dommage. Pour moi, là dans la tête,
cest plutôt comme un récit infini : mais cest
le rôle même du langage que dentretenir ce récit,
et quil soit infini. Tout résonne dans la tête.
Une fois, pour Télérama, j'avais fait une liste comme ça,
et je crois que ce genre de liste je pourrais sans cesse la décliner,
l'augmenter, sans même jamais relire les dizaines de méga
octets stockés en dix ans dans mon ordinateur :
Il, ou elle, avait écrit : " Malgré mon
abandon du côté de ma mère " et continué ;
Il, ou elle, avait écrit : " Le rejet est venu très tôt
pour moi " et continué ;
Il avait souligné : " Ça me manque beaucoup davoir
tout perdu ", tout à la fin ;
Elle avait écrit : " Moi-même dans un monde parallèle
des autres " et commencé ;
Elle avait écrit : " La beauté quand elle me correspond ",
et continué ;
Il avait dit, dun seul trait : " Il était vers minuit, je
dormais dans une rue à Mirecourt, à Mirecourt sur un banc public
et ils ont mis de lessence sur ma jambe, enflammé... pendant que
je dormais. Ils sont cinglés les mecs qui mont fait ça. " Et
ajouté, dun trait aussi : " Je fais la manche avec ça,
une petite boîte en fer. Les gens dans la rue, ils te regardent dun
air : Tu peux crever, tes un clochard, rien à foutre. " Et
terminé : " Être tout seul, jai le trac. "
Elle, a écrit : " Quand jai su sa mort tout était
tombé comme un mur de béton, je me suis enfoncée, jétais
pleine de bêtises. "
Elle a écrit : " Sur le toit de mon bâtiment, le vent nous
assemble
" Et la même un autre jour : " De toutes les
couleurs, de toutes les douceurs, un peu comme dans mon cur. "
Celui qui écrit : " Comme échoué sur une île
seul sans lumière. "
Celui qui a lu à haute voix, syllabe après syllabe : " Le
monde est solitaire ", et cétait une évidence ;
Celle qui avait mis en titre : " Moi calme ", et cétait
tout pareil incontestable...(©F Bon / Télérama - mars 2001)