Après "Le crime
de Buzon", en 1986, vous indiquiez que "le roman n'existe pas
en tant qu'art, sauf à rejouer chaque fois sa convention
même." Vous ajoutiez que vous aviez "l'impression depuis
longtemps de construire plus une sorte de théâtre
raconté." Cela signifie que la réflexion développée
dans "Impatience" remonte loin.
Ce qui est sûr, c'est qu'à l'époque
j'arrivais à écrire sous la forme roman. Pour "Le crime
de Buzon" j'avais des photos de Depardon, des portraits, et dans
le rapport avec un regard venaient des paroles qui me permettaient
d'accrocher quelque chose du monde devant moi. J'ai continué jusqu'à ce
que je me trouve vraiment en panne, il y a quelques années.
Il m'a alors semblé que j'étais coupé de quelque
chose de vivant. Et cela s'est seulement rétabli à partir
du moment où j'ai régressé, je veux dire où l'écriture
a retrouvé une fonction première, originelle, qui est
la profération, la diction.
La circonstance est-elle seulement
intérieure?
Il y a des moments dans le monde
où quelque chose bascule. Par l'image qu'on en reçoit,
par un état de fait qui déborde ce qu'on aurait pu
en redonner et qui possède une force esthétique.
En quoi cela incite-t-il à sortir
du roman?
Flaubert n'intitule pas "Madame
Bovary" roman, mais "moeurs de province". Stendhal n'intitule pas "Le
rouge et le noir" roman, mais "moeurs." Il y a là un espace
du littéraire vis à vis du monde. Thomas Bernhard développe
des pans extrêmement violents de phrases, qui se présentent
comme autobiographiques, alors qu'à chaque moment, y compris
dans les livres autobiographiques, tout est fictif. Simplement il
n'y a plus de convention de roman. On dit "cela est", "nous, on fait
l'expérience de". Il me semble qu'est devant nous un monde
qui se refuse, quand il nous est vital de le nommer, d'ajouter au
corps écrit ce qui le représente. J'ai fait une expérience,
avec l'atelier d'écriture dans la prison : une chambre d'hôtel "Formule
1", c'est quelque chose de parfaitement défini, qu'on connaît
tous par coeur, simplement si c'est raconté par un gars qui
dit "on s'est cotisés à six en mettant chacun vingt
francs, le plus présentable a pris la piaule pour qu'on ait,
une fois par semaine, une douche et un chauffage", tout d'un coup
le même vocabulaire de signes est radicalement différent.
Or dans notre monde on n'a plus cet espace où la langue peut
s'en saisir.
Dans "Parking", texte qui
sort déjà de l'appellation roman, vous dites que "l'objet à décrire,
c'est le monde au présent." L'objectif, même hors
roman, cela reste donc une saisie du monde.
Ce qui est bizarre pour moi,
c'est que cet objectif ne peut se dévoiler que rétrospectivement.
Si je me donnais ça comme tâche, je pense qu'elle ne
serait ni plus ni moins intéressante que n'importe quelle
autre. Or dans le fait littéraire, il y a toujours un petit
plus : ça nous emporte. Ce lieu, ou ce moment, où l'on
tombe dans la bascule, on ne peut pas en préjuger d'avance.
De plus en plus je passe des mois sans même avoir de projet
de livre, et tout d'un coup quelque chose se passe. Il faut qu'il
y ait ce miracle d'être emporté. Et ça se passe
là où c'était pour moi non prévisible,
dans l'ordre du non encore prononcé. Quelquefois par cette
brutalité même des phrases qu'on reçoit.
Le fait littéraire,
dans "Prison", naît de la parole brisée de jeunes
hommes à la prison de Gradignan.
Comme à l'époque
de Rabelais, cette bascule du XVIe siècle où s'invente
la philosophie du sujet, on vit à un moment fascinant, où la
notion de sujet s'est déplacée, avec les grandes formes
urbaines, la fragmentation du monde. Il suffit de penser à Balzac, à la
pyramide des fonctions, l'espace assigné dans la ville à chacune
d'elles. Montaigne disait "je suis la matière de mon livre" et
il me semble que nous sommes dans un semblable basculement. Le jour
où le type en taule m'a dit "malgré mon abandon du
côté de ma mère" ou "le rejet est venu très
tôt pour moi", j'ai eu une phrase exactement symétrique
de celle de Montaigne. Quelque chose se passe alors dans la langue,
qui permet de nous réapproprier le monde à l'endroit
où se trouve notre propre urgence. Simplement si j'y vais
en intello et que j'essaie de regarder ou de faire une description, ça
restera cassé.
D'autant que la langue souvent
se présente en éclats. L'écriture qui porte
ces éclats doit-elle refuser de se constituer en une histoire?
Cela supposerait que j'aie ce
désir. Ou que mon refus de raconter des histoires soit délibéré.
Non, ce n'est même pas ça. Le monde grouille d'histoires,
mais d'une qualité autre que celle de Fabrice à Waterloo.
Ces histoires sont comme les individus dans ce monde très
hétéroclite, très dissocié, où le
statut de l'écriture aussi s'est déplacé. Ce
qui par contre n'a pas changé, c'est la force du langage.
Langue brisée, je n'y crois pas trop. Une image me hante toujours,
celle dans la Bible des lamentations de Jérémie. Ce
type qu'on met à l'intérieur d'une citerne, qui ne
voit donc plus rien, et qui prophétise la ruine de la ville
au dehors. Et du coup la parole englobe cette ville. Le problème
qui m'intéresse, non pas pour moi et mon travail, mais chez
les autres, ceux qui comptent, Bergounioux, Echenoz, Michon, Novarina,
Koltès, c'est de voir comment chacun en aveugle trouve un
territoire très exigu, qui nous fait violence : on ne choisit
pas telle forme de livre, on aimerait mieux faire autre chose, et
pourtant là se passe quelque chose de l'ordre de l'adéquation.
Dans "C'était toute
une vie" , "Prison" ou "Parking", on a le sentiment que certaines
paroles relèvent d'une langue tellement chargée qu'elle
peut apparaître écrasante.
Paradoxalement cet état
brut de langue, cette langue que je trouve devant moi, ne m'écrase
pas mais me sert de tremplin. Je vais la chercher et ça me
fait du bien. Si j'avance et construis mes phrases, je sais que je
serai toujours à décrire l'objet qui m'est extérieur.
Mais à certains moments il y a des traversées, des
porosités, des phénomènes mystérieux
qui tiennent peut-être à des images, à des visages, à des
ordres de mots et qui font que tout d'un coup ça bascule en
face. A ce moment là, sur ce qui m'a rejoint depuis l'autre
côté, je peux construire quelque chose. Par exemple
il y a un pont avec un grillage, et on est témoin pendant
cinq minutes de quelqu'un qui nous dit "j'étais sur le grillage,
le type voulait sauter sur le train, et, en lui parlant, on est revenu
de l'autre côté". Dans cet instant de récit quelque
chose fait que je peux parler. Ce qui parle à travers moi,
c'est quelque chose d'ancien, ce sont les lectures que j'ai accumulées.
Et j'ai l'impression que, dans ce débordement de volonté,
j'ai alors le droit de publier. C'est le vieux mythe de Rabelais
: on part sur l'océan à la recherche de l'endroit où les
paroles pourraient se légitimer par rapport à ce qu'elles
nomment. L'endroit où le monde parle de lui-même, c'est
le moment des paroles gelées. On arrive à les dégeler,
mais le langage est incompréhensible.
N'y aurait-il alors plus rien à dire?
Le monde de lui-même se
montre. C'est ça l'idée de "Parking" : des poteaux
gris, des volumes géométriques, il n'y a plus rien à dire...
Même pas la beauté d'une usine, comme on pouvait décrire
la beauté d'une aciérie il y a vingt ans. Dans cette
abstraction, à certains endroits, il y a des traversées,
de la langue encore accrochée au monde qu'elle nomme et à partir
de quoi je peux en rajouter une bribe, ou en tout cas établir
un instant une communication. C'est suffisant pour mon travail et ça
ne m'écrase pas. Au contraire, c'est ce qui me permet d'écrire.
Il faut dire tout de même
qu'au moment où le roman ne vient plus dans la logique de
votre travail comme une nécessité, vous écrivez
des romans pour la jeunesse.
Il y a peut-être des usages
plus faciles de la convention. Et puis surtout on reçoit tellement
de choses par l'émotion, par ces trajets de vies, que des
fois la porte s'ouvre, et tant mieux. Je ne vais pas la fermer exprès.
Mais pour ce qui est du centre du travail, le mot roman ne me concerne
pas. Par contre Proust me concerne, Faulkner, Dostoïevski, Dickens,
Balzac, par cette espèce de mouvement au-delà de la
convention accumulée. A cet endroit là s'attrape quelque
chose d'un temps, qui n'appartient pas encore au corps écrit.
Et la flèche droite qui va au milieu de tout ça, c'est
l'expérience poétique.
Dans "Impatience", vous dites
cependant : "Non plus de roman mais." Et ce mais laisse quelque
chose en suspens. Qui tiendrait à quoi?
Ce qui est bien, c'est de faire
encore cette expérience. Se laisser emporter sans le penser
préalablement. Se dire que ce livre va plus loin que moi,
fait des choses que je n'oserais pas. Par exemple utiliser un texte
de le texte d'un jeune détenu assassiné, parce qu'il
me hante, et que ce texte, dont je suis dépositaire, s'adresse à bien
plus que moi. Mais un dépositaire qui n'a pas été assigné.
Le livre ose : on se dit qu'on doit soi-même être traversé.
Un livre peut être une espèce d'atelier. Je n'aime pas
l'achevé. Et c'est là qu'il y a un enjeu de représentation
: aujourd'hui on est en panne, on a du mal à nommer ces grandes
villes, à nommer un sens ou une universalité.
Ne pourrait-on pas davantage
parler de vision que de représentation?
Avec les détenus, on est
toujours à travailler sur un endroit où tout d'un coup
ils ont été embarqués. Cela suppose d'apprendre à voir.
Si je traverse un parking souterrain, je peux m'imaginer qu'à cet
endroit il y aura l'extincteur, à cet endroit les panonceaux,
la caisse avec le type derrière ses écrans de télé,
mais je ne saurai pas la même chose que celui qui dit "au quatrième
sous-sol il y a le renfoncement où je dors, par terre il y
a des seringues." C'est ça l'enjeu de nommer. On nomme quelque
chose qui procède à l'intérieur de nous par
images. Là est la vraie bascule. Les choses restent claires
jusqu'à Jules Verne : quand on découvre un pays ou
quelque chose d'autre, c'est le récit qui transporte le savoir.
Et puis il y a Proust, la photo racontée par lui, qui lui
vient par-delà la mort de sa grand-mère : alors apparaît
une image comme devenue elle-même fiction.
Pour en revenir à un
problème de langue, il est aussi question de ceux qui sont "privés
même des mots par où tout déborderait."
Cela, c'est ma dette toute simple.
Ceux justement qui sont le plus éloignés du fait de
culture. Ceux qui sont par exemple en situation radicale d'illettrisme,
la façon dont ils appréhendent à brut les signes
qu'on partage, quand on marche comme ça dans une rue piétonne,
cette expérience est pour moi extrêmement régénératrice,
productive. Quand je lis les "Mémoires" de Saint-Simon - depuis
quatre ans que je n'en sors pas! - je suis fasciné de voir
les types passer en relief. Avec l'impression que la phrase se déploie,
simplement parce que ça marche sur trois verbes. C'est le
seul écrivain de la langue française où ça
se passe. Une technicité monstre. Et en même temps à la
fin il dit "je n'ai jamais pu apprendre à ne pas écrire
vite." C'est savant la langue, c'est une discipline. Je n'ai jamais
confondu ces écrits qui sont complètement bouleversants
avec une phrase simple de Samuel Beckett, mais qui a été payée
de trente ans de travail. Je crois que c'est une chose qui n'est
pas trop dans les moeurs aujourd'hui. Les livres doivent être
simples, ça fait des tables, ça a une durée
de vie limitée, et puis de l'autre côté il y
a les classiques qu'on regarde d'une façon un peu rébarbative.
On a un peu perdu l'idée que ce puisse être un art aussi
exigeant.
La discipline, concrètement ça
signifie quoi?
Pas grand chose. Je pense à Bergounioux,
qui a lu énormément et en profondeur, mais qui lit
désormais très peu de littérature. Il lit les économistes,
des types dont je ne soupçonne même pas l'existence.
Il lit les grammairiens du XVIIe siècle. Et là-dedans
il trouve son compte. Quelquefois il peut passer six mois, sept mois,
et il va mal parce que le texte s'arrête, qu'il n'y arrive
pas. En même temps cette démarche est continue, obstinée.
Comme de la gymnastique. C'est là où ça ressemble à de
la discipline.
Et vous?
Moi je me l'invente autrement.
Ainsi chaque fois que je pars en vacances j'emmène Saint-John-Perse.
Ces derniers temps, j'ai découvert les romans de Giraudoux
et je me suis aperçu que chez lui la narration était
systématiquement prise dans un mouvement. Je comprends maintenant
pourquoi ses romans ont été autant marginalisés.
Il y a un petit truc technique qui m'intéresse. Le fond de
la langue, c'est revenir aux endroits où elle s'invente. Ils
ne sont pas trente-six. Dans Baudelaire s'invente quelque chose,
on peut toujours revenir aux "Fleurs du mal." Saint-Simon, c'est
un type qui vit à la cour, assiste à l'agonie de Louis
XIV, participe à la Régence et ensuite pendant vingt-trois
ans écrit de façon synchrone les vingt-trois ans qu'il
a vécus dans cette cour. Dans cette reconstruction du monde,
on sait que tout est réinventé, que les personnages
ne correspondent pas à ce qu'historiquement on pourrait en
analyser. Mais ils nous intéressent, à partir du moment
où ils meurent et où l'on voit ces vingt ans qui s'enfuient
en arrière.
Il peut y avoir dans le roman
une fonction critique ou émancipatrice. Un éloignement
par rapport au genre ne pourrait-il être également
perçu comme une prise de distance par rapport à ces
fonctions sociales?
La chance que j'ai eue, c'est
d'avoir compris très tôt que je n'ai pas mon mot à dire
là-dedans. Une fois, en Inde, à dix secondes près,
en 1980, j'ai failli être électrocuté. Et du
coup l'écriture n'a plus été la même chose.
Je crois que j'ai perdu toute illusion là-dessus. Mon autre
chance, ce fut "La colonie pénitentiaire" de Kafka : le narrateur
arrive dans l'île où se trouve la machine, et l'officier
qui la lui présente indique que des aiguilles entrent dans
le dos du condamné pour écrire peu à peu la
raison de la punition. Au tout dernier moment le condamné est
retourné et la raison de son châtiment est écrite à l'envers
dans son dos, il l'aperçoit dans une glace et il comprend.
Voilà la condition de l'écriture : si on se fait une
quelconque illusion sur l'effectivité, sur la réception,
sur la lisibilité, ce n'est rien. Il faut se dire que le seul
endroit où l'on puisse avoir une chance pour qu'une phrase
tienne - pas même un livre, trois mots l'un à côté de
l'autre! - c'est quand les choses graves, sérieuses, sont
dans notre dos et que nous n'avons plus le droit de les regarder.
Dans "Impatience" une voix
de femme parle d'une "lessive de mots pour les débarrasser
de la gangue sale du monde." Cela pose d'une façon un peu
différente la question de la langue.
C'est l'écart dans lequel
on a toujours l'impression d'être : d'un côté les
phrases qu'on a par coeur à l'intérieur de la tête,
qui signent la beauté de la langue ; de l'autre le désarroi
où l'on se trouve, quand on entend cette misère de
la langue, qui s'est normalisée, et quand il faut nommer les
signes dans lesquels on marche et qui nous semblent tellement pauvres.
A l'échelle de deux décennies, ce recul et cette uniformisation
ont quelque chose d'un peu terrorisant. La tentation, c'est le plaisir
qu'on a à lire nos livres tranquilles chez nous, à pouvoir
se couper du monde. Cela fonctionne toujours, car ceux-ci restent
de formidables machines à rêves. Mais à chaque
fois qu'on retombe sur ces grandes phrases, on finit par comprendre
d'où elles sortent. Et l'endroit d'où elle sortent,
c'est celui où quelque chose s'est passé avec ce qui
n'avait pas été nommé. Un endroit où il
y a une friction au monde, conquérant quelque chose d'imprévisible.
Je ne connais pas de phrase belle dans la langue française,
d'oeuvre belle, qui ne nous enseigne pas aussi qu'il y a une chance à tenter
dans le plus immédiat, le plus présent. Je pense à Artaud
: à l'âge de huit ou dix ans il a une méningite
et fait dès l'adolescence des cures de repos pour ses névralgies
; à vingt ans il décide de faire un livre où il
donne comme seul domaine à la poésie la description
du cerveau" Et il pousse cette expérience pendant trente ans
d'affilée de façon rigoureusement continue. Comment
lire ça sans se dire : Et nous? A quel endroit? Que va-t-on
en tirer?.. Je pense à Beckett, qui commence en 1947 avec
des livres de 150 pages, trente ou quarante ans après ce sont
des textes de cinq pages ou six pages. Alors se dire quoi? C'est
tellement beau, c'est tellement extrême, c'est tellement dur à lire
qu'il n'y a plus rien? Ou bien on repart de l'autre côté de
la vitrine, du rideau de fer avec un tag et les mots "charcuterie-volaille",
et on essaie de voir ce qui se passe. C'est dans ce hiatus permanent
que se situe l'apprentissage.
Ne peut-on pas considérer
que la littérature fonctionne aussi comme agglomération
de signes et de sens sur les mots?
Depuis Bataille, qui a transcendé ça,
on se dit qu'il y a des usages faciles de la transgression. Je pense
que l'épreuve du banal ou de l'ordinaire est un champ suffisant,
assez large. " J'ai vécu vingt semaines en allant chaque mardi
trois heures devant ces visages de détenus, dans cette proximité.
Et cette chose qui est si précieuse, si maintenant dans l'écriture
je ne la sculpte pas, elle va s'évanouir. » Sculpter
en essayant que ce qu'on désigne corresponde à ce qu'on
voit.
Ces détenus, quels
rapports entretiennent-ils avec le roman?
En prison on lit beaucoup plus
de poésie que de roman. Je pense qu'on est un pays qui s'est
fait mal dans sa poésie. Le statut de la poésie en
France n'a rien à voir avec celui grâce auquel elle
arrive à vivre encore en Allemagne ou en Italie. Par ce que
nomme la poésie, par ce qu'elle implique sur le comportement
ou sur soi marchant dans le monde, quelque chose est immédiatement
recevable, en particulier par eux qui sont dans l'urgence et ne disposent
pas des conventions de fiction.
On dépasse la distinction
poésie roman.
Ce n'est pas une question de
prose, de poésie ou de roman. C'est une question d'engagement.
Pas à la façon de Sartre, dans les idées ou
dans le monde. Mais dans l'écriture. A quel extrême
on porte l'écriture. On ne peut pas désigner ce qui
vaut ou ce qui ne vaut pas. Je pense à Bernard Noël,
qui vient de publier deux livres. Un de notations poétiques
prises, soit au monastère du mont Athos, en Grèce,
soit dans les TGV, avec leur univers de signes extrêmement
pauvres, où tout d'un coup les images défilent à trois
cents à l'heure. Et un autre où il raconte comment
il a vécu pendant plusieurs mois dans un bâtiment en
ruines, où ils étaient trois à occuper un endroit
où cinq cents personnes avaient vécu pendant deux siècles,
avec deux kilomètres de couloirs. Il y a un enfoncement dans
les ruines et une image, sans leçon, sans conclusion.
Justement, l'image...
...si je veux parler de la ville,
il n'y a plus pour moi que des images extrêmement minimales,
un arrêt de bus avec un banc en plastique orange, une espèce
de transparence, à côté un lampadaire qui éclaire
tout et sur ce lampadaire une poubelle en grillage vert. Et à la
limite me dire cela qui pour moi est la ville en sa totalité,
du moins si je me retrouve à attendre quinze minutes un bus à cet
endroit, que je pourrais retrouver aussi bien ici en proche banlieue
parisienne qu'ailleurs. Est-ce qu'il pourrait y avoir un livre qui
ne soit fait que de ça, comme les peintures de Hopper peuvent
se contenter de n'être que ça? Et se dire qu'aujourd'hui
si je veux être radical dans mon expérience d'écrire,
ce sont forcément des choses comme ça, singulières,
isolées, que j'ai. J'essaie de tenir avec la main l'espèce
de tige inox avec laquelle on est dans un autobus et puis le visage
devant soi, à vingt centimètres, et comprendre ce que ça
veut dire les histoires de boulot, porter un vêtement qu'on
n'a pas changé ou qu'on n'a pas pu racheter. En même
temps littérairement cela peut n'être pas du tout intéressant.
Or je veux quelque chose qui soit fort, avec du muscle. Donc je suis
là dans une tension.
Cela pose des problèmes
plus spécifiquement techniques.
Il n'y a pas d'écoles
d'écriture, comme il y a des écoles des beaux arts
ou des conservatoires. Il y a des textes, qui sont au jour le jour
des grands témoignages d'ateliers d'écrivains. Ce ne
sont pas ceux qui sont en général mis en avant. Je
connais trois ateliers majeurs. La correspondance de Flaubert : jour
par jour il écrit, il travaille de dix heures du soir à deux
heures du matin, ensuite il faut que les nerfs retombent, et donc
il fait des lettres. Et celles-ci parlent de quoi? De ce qui vient
de se passer pendant les trois heures! Il y a le journal de Kafka
et puis tout le commentaire que Proust met à l'intérieur
de la "Recherche du temps perdu." La technique permet d'affronter
ce qu'il y a devant soi et qui n'est pas simple. Il y a un savoir.
Ensuite il faut emmener ce savoir là où il ne sert
plus à rien. On découvre avec d'autant plus de force
le tout petit endroit où il n'y a plus aucun savoir qui sert,
qu'on a passé des mois à essayer. Il est de bon ton
dans le monde actuel de dire qu'on échappe à ça.
Mais je n'en connais aucun qui y échappe.
Ce travail produit des effets
: effets de perception du réel, peut-être effets sur
le réel lui-même?
C'est ça le danger. Il
y a autant de réel reconstruit que d'écritures fortes
qui vont le reconstruire. Dans un tout petit texte de Koltès, "La
nuit juste avant les forêts", un type au moment de descendre
dans le métro prend un coup de poing dans la gueule et reconstruit
un monologue dans sa tête : doit-il riposter ou pas? Puis ça
se décale : aurait-il dû riposter ou pas? Et puis...
Novarina prend 400 pages, dans le "Discours aux animaux", pour des
mots qu'il réinvente... La seule piste que j'ai, c'est la
non préméditation. Si le miracle ne doit pas se reproduire, ça
ne fait rien, de toutes façons je trouverai d'autres occupations.
J'aurai toujours la lecture, je pourrai parler des livres. Il n'y
a rien tant que j'adore, que de parler de Rabelais ou de Balzac.
Et puis il y a de temps en temps des transgressions, je ne sais pas
les nommer. La prison, par exemple, je n'avais pas du tout l'intention
de faire un livre sur cette expérience. Je considérais
qu'en tant qu'être pensant ça m'apportait suffisamment.
Par le questionnement, par le corps, par ce dont on se dépouille
quand on entre en prison. Plus aucun signe ne compte que ceux qu'on
porte sur la peau nue. C'était déjà assez dérangeant
comme ça. Et puis d'un coup il y a eu cette histoire, un type
que je fais travailler, qui sort et se fait tuer et je me retrouve
avec un autre. Et dans ces expériences-là on ne peut
pas éviter l'intimité. Dès lors qu'on se projette
avec la tête dans les mots d'un autre, on est en relation de
parfaite intimité avec lui. Et je ne pouvais plus voir cette
intimité, parce que les relations avec la victime étaient
aussi intériorisées. Je ne savais plus du tout où j'étais.
Il n'y avait plus qu'écrire, dresser le portrait, dire à quoi
il ressemblait, comment étaient ses lunettes, son pantalon,
ce qu'il y avait comme os là, et à ce moment-là écrire
venait. Et donc j'acceptais. Et encore une fois s'est produit quelque
chose qui pour moi tient du miracle.