A la parution
en 1982 de votre premier écrit, Sortie d'usine, une partie
de la critique et des lecteurs vous ont affilié au Nouveau
Roman. Trouvez-vous ce point de vue approprié?
Peut-être, en lisant aujourd'hui Claude
Simon, je m'aperçois de ce qu'on doit, presque organiquement, à tout
le roman du dix-neuvième siècle, Balzac et Stendhal
lus très tôt, beaucoup relus. Et le grand brûlot
des russes, Tolstoï et Dostoievski devant, puis les coups
de butoir portés là par Proust, Kafka et Faulkner.
Le travail de Claude Simon grandit à mesure qu'on le considère
par la mise à plat systématique des modes de représentation
narratifs hérités. De même Beckett radicalisant
la passe étroite de Kafka. Cette déconstruction nous
a certainement aidés à sauver en nous-mêmes
cette part vivante de Balzac ou Dickens, à être donc
plus libre, paradoxalement, avec l'héritage. Mais qu'on
serait ensemble dans le même éblouissement, cet âge
d'or du roman se finissant en culminant par cette muraille aveuglante
de Proust, Kafka, Faulkner. C'est cela qu'il me semble voir encore
au travail dans les livres récents de Claude Simon, Les
Géorgiques et L'Acacia. Mais Thomas Bernhard, parmi les
contemporains, a aussi été pour moi un grand révélateur.
Comme Gracq, dans la balance arrêtée de la phrase,
une école constante. Et Blanchot. Je crois que dans la langue
on ne peut pas faire le détail, c'est un grand arbre où tout
se tient. Lire Don Quichotte ou Montaigne, ou Saint-Simon, est
une expérience toujours aussi radicale. Sans doute aussi
une nécessaire discipline du quotidien.
Dans un entretien paru en 1987 dans la
revue l'Infini (n° 19, " Côté cuisine "), vous
dites qu'une seule image peut être génératrice
d'un récit entier. Continuez-vous à " bosser tout
un bouquin sur une seule sensation "?
Je ne crois pas que ce soit quelque chose
dont on décide. On a à s'expliquer, et ce dont on
s'explique est obscur et informe, opaque. Quelque chose qu'on rejoint
par l'allégorie ou la métaphore, où comptent
tout autant un son ou une musique, ou une peinture, ou une architecture.
On cherche dans cette obscurité. Et parfois des configurations
soudaines de réel viennent y coïncider, résoudre
cette figure par une image fixe, qui s'impose. C'est l'expérience
de Faulkner racontant cette scène d'enfance, une jeune cousine
dans un arbre, regardant par la fenêtre la mise en bière
de la grand-mère. Et cette image d'une culotte de gamine
qui génère tout son As I lay dying. Mais, là-dedans,
rien d'un puzzle ou d'une mosaïque : on cherche au milieu
du cercle, on essaye d'avancer un peu plus loin dans ce noir. Quelquefois
c'est une phrase, d'autres fois une seule obsession, ou juste un élément
de réel. Quand on parvient à stabiliser, on passe à un
autre stade : celui d'une obéissance. D'une nécessité de
justesse. Donc j'attends. Ce qui est fascinant, rétrospectivement,
c'est comment, à un moment donné, une figure s'impose
comme étant le lieu de ce travail sur soi-même, de
cette explication. Et c'est toujours une parcelle très étroite,
de plus en plus étroite. Mais on ne la choisit pas.
" ...la revanche qu'on voulait de mots
et d'une langue qui ressemble à tout ça, les bruits,
le fer et l'endurcissement même, un travail de maintenant
fort comme nos machines " : tirée d'un de vos derniers
livres (Temps machine, 1993), cette phrase énonce-t-elle
un projet qui aurait préexisté à votre entrée
en écriture? En ce sens, êtes-vous un écrivain " engagé "?
Je crois qu'une formule comme " entrer en écriture " est
vraiment caduque, bien trop théologique. Le monde au présent,
dans ses configurations même les plus simples, est une source
inépuisable, et une discipline aussi. Un grand choc pour
moi a été ma première saison dans les aciéries
de Longwy, vers 1974. C'était beau et puissant. Immensément
beau dans son pragmatisme d'architectures superposées, et
dans cette présence partout de la matière, dangereuse
et sauvage. Un choc double : c'était aussi grand en moi
qu'un roman, ou l'effet du roman, ceux qui restent dans la tête.
Jules Verne, Le Grand Meaulnes, Balzac. Et ça appartenait
quand même au monde, n'obligeait pas à le fuir dans
sa tête pour avoir contact avec cette présence supérieure.
Et j'ai aussi, mais à l'époque très obscurément,
compris que ma propre richesse résidait dans cette dualité,
avoir eu contact dès l'enfance (j'ai grandi dans un garage) à la
fois avec les machines et le fer d'un côté, les livres
de l'autre. Cette notion d'engagement alors devient plus simple
: qu'on soit sculpteur ou qu'on joue de la guitare électrique
c'est toujours une prise à bras-le-corps où, si on
en a la tripe, on se coltine le devant du monde et ses figures.
Il se trouve que les figures qui m'étaient concédées,
l'usine en particulier, étaient des figures à forte
détermination sociale. Mais le rapport que j'avais à elles
n'était pas d'abord fondé par cette détermination.
Quinze ans plus tard, c'est toujours vers cette esthétique
que j'avance : comment dire un parking souterrain, si c'est ça
qui nous apparaît comme beau?
C'était toute une vie, votre dernière
publication, se nourrit de l'expérience des ateliers d'écriture
que vous avez menés auprès des jeunes de la banlieue.
Vous reproduisez dans le corps du récit des fragments
d'écriture produits par ceux que la vie, " par l'extrémité où elle
les porteş les fait prendre au langage sa propre extrémité " (p
85). Est-ce une façon de prolonger l'entreprise de Rabelais
qui consiste à faire l'inventaire " des formes affleurantes
du langage "?
On reviendra sur Rabelais. J'ai commencé de
lire intensément, de tenir aussi des cahiers, dans le bruit
des usines, et la découverte des villes. J'ai lu Rimbaud à Prague,
dans une usine de moteurs d'avion, et tout Proust à Bombay,
en dirigeant le soudage d'un coeur de réacteur nucléaire.
Les mots, les rythmes étaient d'emblée associés à des
visages, des machines, des lumières. Ce bruit et ces visages,
je les considère toujours comme une richesse. L'atelier
d'écriture, c'est une manière de haut partage, forer
ensemble un tunnel très étroit mais dans un endroit
très précis du littéraire. A eux ensuite de
faire le chemin : mais ce qu'on aura vu, un instant, de Kafka ou
Rilke, on l'aura saisi corporellement, par une pratique. C'est
une expérience qu'au départ je considérais
comme limitée : après quelques années très
solitaire, réentendre le bruit du monde, et j'y ai trouvé beaucoup
plus. Le monde qu'eux disent n'est pas une conquête de la
représentation depuis une position extérieure. C'est
par là que ces textes souvent très bruts et très
simples sont capables d'une émotion qui, à nous,
n'est plus livrée. Ils font chemin dans des lieux extrêmes
de la vie, et le langage, quand ils y appellent, se modèle à ce
rapport extrême du mental et de l'expérience. Mon
rôle dans l'atelier est de créer cet appel, de le
fixer à un aspect précis du langage. On ne travaille
pas depuis les conventions de l'écrit, mais dans sa radicale
séparation d'avec le présent, dans ce qui manque.
Alors, bien évidemment, une telle expérience rejaillit
sur nos pratiques personnelles de langue. Ces ateliers sont devenus
pour moi une recherche ou un dialogue à part entière,
et à long terme.
Vos textes, pour la plupart, mettent le
lecteur à l'épreuve par une diction heurtée,
convulsive, " tordue " comme si l'écriture se révélait à l'état
brut. Pensez-vous donner à lire " une langue qui se donnerait
ainsi par blocs comme elle vient dans la tête "?
On ne donne rien à lire. On cherche
dans sa tête à soi ce qui permet de conjurer temporairement
la peur, ou le désarroi, ou la culpabilité. C'est
une bête qu'on ne maîtrise pas facilement. Ce qui reste
sur le papier, c'est des éclats rétifs de langue,
des objets opaques, des boucles de son indémêlables.
Mais on sait que ces éclats sont notre matière et
qu'il n'y a pas à en sortir. C'est pire que ça :
on voudrait tenir ça à l'écart de soi-même,
et pourtant c'est là-dessus que matin après matin
on revient, et qui finit par vous laisser face à un objet
fini. Le mot " brut " n'est peut-être pas si exact. Peut-être,
ce que les années apprendraient, c'est à aller plus
lourdement, plus musculairement, dans cette frontière. On
ne pense pas plus, ni mieux, mais on est capable de capter plus,
de résister à plus. C'est effectivement, souvent,
une matière qui se révèle par blocs et éclats,
et sur laquelle le retravail est limité. Mais le chemin
qu'on fait pour la recevoir est très lent et très
exigeant. Quelquefois des semaines ou des mois à lire, apprendre,
regarder, avant que trois pages ou trois lignes tombent en une
heure. Mais on sait alors que ça il faudra s'y soumettre.
Même si ce n'est pas notre idéal en littérature.
Mais pour ce qui est du heurt, de la torsion, d'une espèce
de lancé retenu, et du contact avec ce qui dessous hurlerait,
on peut très bien l'assumer comme son idéal en art.
Dans les sciences d'aujourd'hui, le non-linéaire a su s'imposer
plus vite que dans la littérature, question de formation
peut-être.
En revanche, dans C'était toute
une vie, votre phrasé se tempère, et j'ai l'impression
que vous l'avez en quelque sorte neutralisé pour que la
voix des êtres " en marge des circuits traditionnels du
savoir " que vous rapportez prenne toute sa force et sa signification.
Qu'en pensez-vous?
Ce livre au départ c'était
justement essayer de démêler en quoi l'expérience
vive des ateliers, par leur charge d'émotion, la langue
qu'ils ramènent, et ce que donne à lire de la vie
l'expérience des autres quand on la voit de si près,
et en même temps infiniment séparé, vient rencontrer
notre rapport le plus intime et le plus central, donc le plus obscur à la
langue. Dans la pluralité des expériences que j'ai
pu faire en atelier, c'est une petite ville qui est devenue le
territoire du récit. L'expérience d'écriture,
c'était de respecter au plus près les images de cette
ville, travailler ma vision même, et d'amener au premier
plan, avec tout ce que j'y lisais de relief possible, ces textes
fragiles que nous recueillons, ces " affleurements de langage " dont
on parlait. Est-ce que j'ai perdu en cri, je ne sais pas. L'intérieur
d'un cri. J'ai travaillé avec Munch en permanence sur ma
table. Ça passe ailleurs, par l'architecture, une recherche
sur la présence. En tout cas, pour moi ça n'a pas été une
expérience simple. Comment rendre mémoire. Un tissu
très fragile et fin, qui cesse après le rapport que
nous avons avec lui. Ils ne se préoccupent pas de la survie
de leurs mots.
Vous dites que chez Rabelais, " l'aventure
de la langue et celle du récit coexistent, et cela reste
un fait unique dans notre langue, une jeunesse définitive " (cité par
Le Magazine Littéraire n° 310, p 100). Voulez-vous
signifier que toutes les tentatives qui lui succèdent sont
vouées à l'échec?
Ce qu'il y a d'unique chez Rabelais, c'est
que ses quatre livres coïncident avec la phase la plus décisive,
la plus évolutive, de constitution et de fixation de notre
langue. Il n'écrit pas dans une langue, mais la forme à mesure
que sa narration lui en impose l'usage. D'où cette cristallisation,
comme dans des strates géologiques, du processus même
de la genèse narrative. Une suite limitée de figures,
le voyage, la guerre, la ville, et la langue elle-même, constamment
auto-réfléchie. Figures toujours reprises, et jouées
plus loin, dans un mouvement discontinu, jusqu'à rejoindre
dans le Quart-Livre, par les paroles gelées, ou cette liste
alphabétique des monstres qu'on dans la bouche, ses ultimes
symboles dans le conflit de la langue et du monde. Encore heureux
que cela ne signifiait pas le bouclage de la littérature!
Mais, pour nous, dans notre langue, comme une fixation à jamais
vivante qui nous permet nous-mêmes de nous positionner, dans
ce que nous avons à faire, dans l'émergence même
de la langue. C'est pour cela que, si Rabelais chez lui n'a jamais été si
populaire qu'on le dit, différemment en tout cas que Shakespeare
ou Cervantès chez eux, il a toujours été si
lu par les auteurs. Un autre enjeu : entre le théâtre
médiéval et les chroniques, les livres savants, les
récits de voyage (un temps où l'écriture était
le véhicule forcé du savoir), Rabelais constitue
une oeuvre radicale et aboutie, hors du schéma romanesque.
On nous l'a trop présenté comme une préhistoire
maladroite, et à sens unique, du roman. Aujourd'hui que
nous devons travailler hors ce schéma, il faudrait bien
s'apercevoir du côté massif de l'héritage non
romanesque de notre prose : Bossuet, Pascal, Montesquieu et tant
d'autres. C'est dans cet enjeu, très actuel, que prendre
Rabelais comme objet d'études personnelles, comme en musique
on peut toute sa vie jouer Bach, n'est pas si déplacé.
La phrase française culmine, en rythme et en hypnose, dans
Baudelaire et Rabelais. C'est un continent abandonné tristement à l'université.
J'ai commencé par travailler, longtemps, sur la construction
du Pantagruel, qui fixe en lui-même, à rebours, les
strates de sa genèse. Maintenant, c'est plutôt sur
la boucle finale de l'oeuvre. Et j'y découvre toujours, à force
de rester au même endroit, et aussi d'y prendre des risques
plus physiques, par exemple avec l'habitude de le lire en public
(avec Toeplitz, musicien, à la basse électrique).
D'autres auteurs contemporains,
et des lecteurs, vous paraissent-ils partager les mêmes préoccupations
que les vôtres, ou, au contraire, vous sentez-vous isolé?
Isolé, ça ne veut pas dire
grand-chose, c'est le contraire qui serait dangereux. Bien sûr,
tenir le coup dans l'écriture d'un livre, c'est physiquement
un trajet solitaire et très long. Le mot d'ordre de Michaux
: " Je marche dans le tunnel. ". C'est là où l'écriture
aujourd'hui ressemble au monde qu'elle dit : sujet éclaté,
disloqué. Chacun son timbre-poste, et le mouvement obscur
qui organise tout ça. C'est ce qui permet justement de vivre
sereinement cet isolement : à nous d'être assez fou,
sur l'étroite parcelle où on est seul. On n'a pas à tirer
de comparaison ou de hiérarchie entre Novarina, Bergounioux,
Michon ou Échenoz ou Séréna ou quelques autres.
Chacun est à sa place. Ce sur quoi on peut être intransigeant,
c'est sur la manière dont chacun de ceux-là va s'étriper
sur son boulot, c'est là où le respect, et l'amitié,
commencent.
La construction en monologue alterné dans
Limite, Le Crime de Buzon, Décor ciment, fait penser, selon
Yvan Leclerc, à du " théâtre mental " (Critique
n° 503, 1989). En outre, dans Fait Divers, récit qui
utilise le même procédé, le personnage " acteur
principal " se confie ainsi : " J'aime à la racine de notre
monde ces très vieilles tragédies pour ces pulsions
mauvaises qu'elles mettent à nuş " (p 30). Avez-vous déjà songé à une
représentation théâtrale de l'une de vos fictions?
Ce n'est pas très aimable pour le
théâtre de lui réserver l'adaptation de pièces
littéraires, maladie dont il commence à se guérir.
C'est très mystérieux, l'écriture de théâtre.
Une manière de suggestion, de compression, de corporéité dont
le mode d'emploi n'est pas délivré. C'est un lieu
de questionnement pour moi, parce que cette prise de parole du
théâtre réduit, en tout cas interfère
avec la convention préalable à toute fiction. J'ai
constamment travaillé, pour la structure, l'illusion et
la phrase, en me servant d'outils pris au théâtre,
le montage cut, le déjà-là et l'effet de choeur
de la tragédie. C'est stupéfiant comme on peut puiser
encore et encore dans les Tragiques (surtout dans les traductions
anglaises). Faulkner et Dostoievski ont cherché aussi dans
cette passe-là. Ça ne donne pas de billet retour
automatique vers le théâtre. Novarina et Koltès
en sortaient avant d'écrire, alors que pour moi le théâtre
n'a jamais été présent autrement que comme
livres à lire. Mais récemment j'ai eu quelques bonnes
expériences, dont une de s'enfermer deux semaines avec douze
acteurs, à Tours, de les faire écrire matin et soir,
et, l'après-midi, de travailler théâtralement
avec le matériau produit. Pour ce qui est du monologue,
au début, j'ai vraiment découvert une technique grisante,
encore presque vierge. C'était une technique. J'ai essayé autre
chose. Et maintenant je découvre que sur ce chemin ouvert
par Faulkner il y a un glissement, une âpreté qui
sapent les couleurs convenues de la fiction. Ces monologues ne
me sont plus un outil, mais un défi, une discipline.
Enfin avez-vous aujourd'hui, avec
une dizaine de livres écrits, le sentiment d'avoir bâti une unité d'oeuvre?
J'ai lu plusieurs fois Proust intégralement,
et chaque fois avec l'impression de descendre plus avant dans la
boucle. Ça évite de trop se remplir les baskets avec
l'idée de son propre travail. Depuis trois ans, le soir,
je lis Saint-Simon, ce qui serait comme marcher dans les caves
de tout cela. Ce qui a été une grande aide pour moi,
dans Proust, c'est ce passage sur Balzac et Dostoievski où il écrit
comment Balzac a pu prendre conscience, mais rétrospectivement,
l'essentiel du travail joué, de son unité d'oeuvre.
Unité alors hétérogène et fractionnée,
non soluble dans sa propre définition. Et ce passage vient
lui-même à un noeud fondamental de La Recherche, au
début de La Prisonnière. Depuis, je ne me suis jamais
interrogé sur une possible unité d'oeuvre, même
ce mot " oeuvre " me rebute. Plutôt percussion réitérée, éclats
dans un centre noir, langue cassée. La proclamation " d'art
pauvre " me semble valoir mieux que ce que les plasticiens en ont
fait. Il y a une immense beauté fragile dans la littérature,
chez Kafka, Proust, Hölderlin, Baudelaire et les autres qu'on
aime. C'est ce cadeau-là, dans l'instant de la lecture,
qui nous met en bascule là où on veut enlever de
soi les scories, la honte, aussi le désastre où on
voit le monde au présent, et qui nous imprègne. C'est
pour avancer là qu'on accumule, surface après surface,
ce qui s'imprime sous forme de récit clos. Mais c'est comme
s'être enlevé une taie sur les yeux, et en trouver
une autre, alors on continue, mais sans regarder arrière.
Saint-Simon c'est une leçon immense, parce que nulle part
on ne trouve une langue pareillement traitée, un pareil
relief dans l'émergence même des personnages en travers
de la page, et la notion d'oeuvre est niée : il n'écrivait
pas pour la littérature, recopie parfois deux cents pages
de Torcy, et, au bout de vingt-deux ans de travail continu, huit
tomes Pléiade, a cette phrase gigantesque : " je n'ai jamais
pu me défaire d'écrire vite. " Alors on continue
comme si chaque fois on voulait que ce soit le premier livre, ou
enfin le livre qui ne finirait jamais. La seule chose rassurante,
c'est qu'à chaque fois la difficulté qu'on a augmente,
le sentiment aussi de la fragilité, du provisoire de tout ça.