entretien avec Frédéric Châtelain,
Scherzo, 1999
paru dans la revueScherzo en 1999
Quelle vous semble être
votre situation dans le paysage littéraire actuel
? Avez-vous le sentiment d'appartenir à une famille
d'écriture qui se reconnaît dans des éditeurs
tels que Minuit ou Verdier ? Si oui, cette parenté réside-t-elle
dans une certaine vision du monde ?
Je
crois que c'est la question qu'il faut élargir : à savoir, la notion de paysage
littéraire, qui suppose une autonomie dont la littérature
ne dispose pas, et, à se piéger à ses propres
fonctionnements symboliques, ne peut produire que des livres
morts. J'ai un outil, l'écriture, dans un champ ouvert
: comprendre le monde, m'expliquer avec ce que je n'y comprends
pas. La littérature est infiniment précieuse en
ce qu'elle reconduit forcément à la meilleure solitude,
celle du lecteur. En tant que pratique socialisée, elle
me laisse indifférent parfaitement. J'ai des respects
de lecteur, et des amitiés. Je ne crois pas qu'elles se
disposent selon les divisions éditoriales, comme les années
20 ou les années 50 imposaient de façon très étanche
ces divisions. Deux auteurs que je respecte le plus hautement,
très différents, Pierre Bergounioux, Valère
Novarina, l'un est chez POL, l'autre chez Gallimard. Koltès,
Beckett, écritures décisives pour le travail au
quotidien, chez Minuit. Si cette notion de famille est pertinente,
je crois qu'elle ne résiderait pas dans la vision du monde,
au contraire on reçoit d'autant mieux que la vision est
singulière, séparée, tranchante, mais dans
la posture : à partir de quoi on écrit, d'un rapport à l'héritage, à la
vieille passion pour le littéraire, réinvestie
dans le pur instant. Alors, oui, le Rimbaud de Pierre Michon,
ou la manière qu'a Novarina de parler de Bossuet, ou ce
qu'on échange sur Saint-Simon avec Bergounioux, la perception
très contemporaine à l'inverse de Séréna,
peut-être qu'on le vit en famille.
Pourriez-vous
nous dire quelle(s) fonction(s) vous assignez à la littérature
? Vous sentez-vous en accord avec ce qu'on pourrait nommer
un "nouveau réalisme social" ?
Mes études techniques
se rebellent à ce mot de " fonction ". L'amour qu'on peut
avoir pour Proust ou Kafka, ou Faulkner ou Lowry, c'est quand
même d'abord et toujours cette parfaite gratuité de
geste, ou cette impuissance culminante du geste : je pense souvent à Ottla,
la soeur de Franz Kafka, qui lui était si proche, disparue
dans les camps. Cette force géante de Kafka, cette lucidité au
plus haut, ce poids d'oeuvre porté lucidement sur tout
le siècle qui suit, ne sauve pas Ottla. A quoi bon s'éloigner
de cet endroit ? Il y a des textes fascinants de Beckett, qui
ne disent que cela : une fosse. Après, je répondrais
par cette phrase de Julien Gracq : " En littérature, on
progresse à l'ancienneté. " Depuis mon premier
bouquin, en 1982, j'ai déjà vu se succéder
pas mal de fois le mot " nouveau " associé à un " isme " quelconque.
La
Quinzaine Littéraire,
en février 1998, dans un article qui vous est consacré,
pointe dans votre travail un appel croissant au document qu'il
interprète comme un éloignement du romanesque.
Cette analyse vous paraît-elle rendre compte des évolutions
récentes de votre travail ?
Je
dois beaucoup à Jérôme
Lindon, et je crois que je pourrais réciter par coeur
toutes les conversations en quinze ans, mêmes idiotes ou
brèves, par quoi il s'amuse à pousser ceux qu'il
accueille. Je l'ai vu traverser les disparitions de Beckett,
de Deleuze. Une fois, il y a longtemps, comme j'avais voulu commenter
un article sur un de mes bouquins, il m'a juste dit : " En cinquante
ans, Beckett ne m'a jamais parlé une fois d'un article
de journal. " Cela dit, sous la question, il y a le statut de
la fiction, plutôt de la convention de fiction. Se rendre
compte que l'état dominant de la fiction est un fait littéraire
très historicisé, et que notre langue est une de
celles dont le champ hors fiction est par tradition à la
fois très vaste et historiquement fondateur : Saint-Simon,
Bossuet, Sévigné, mais les notes de Mallarmé,
les explorations mentales d'Artaud ou Michaux. Et, paradoxalement,
c'est souvent en mimant ou empruntant cette légitimité de
l'écrit non fiction que le roman, dans son histoire, Proust
lui-même, renouvelle ou pousse plus loin sa propre convention,
pour se faire accepter comme illusion. D'autre part, pour mon
propre itinéraire, sans doute une interrogation qui se
fait de plus en plus insistante sur cette légitimité même,
et dont j'aurais à traiter encore par l'écriture.
Ce qui est, ou, comme dirait Beckett, " comment c'est ". Ça
a même pris cette année une dimension encore plus
radicale, ce qu'on voit par les vitres d'un train, quand on refait
le même chemin chaque semaine. Simplement, l'idée
du document est une fausse piste : c'est comment un texte prend
emprise, autonomie, lumière et puissance, qui seul compte.
Par quoi il produit dans ses catégories de langue, scansion,
assonances et structure, sa propre nécessité. Une
grande part de ma réflexion c'est plutôt la grammaire
: gagner peu à peu dans l'impression que c'est la grammaire
qui est l'activité propre du texte, qu'il parle par ses
forces internes. L'idée même de document gomme le
saut du réel à sa représentation, l'écart
précisément qu'investit l'écriture en maintenant
de chaque côté les frontières, et désignant
ce qui la déborde symétriquement aux deux bouts
de la chaîne, et donc nous-mêmes construits par ce
dehors, ce que nous cherchons de nous-mêmes en recourant à ce
dehors extrême.
Nous
avons l'impression, à la
lecture de vos livres, que vous cherchez toujours plus à déléguer
la parole : est-ce ce désir qui cherche à aboutir
dans le théâtre ? Ce souhait de déléguer
la parole (dans la mesure où, si vous êtes le
porte-parole de vos personnages, ils parlent par vos mots et
votre écriture) est-il lié à votre perception
de la souffrance sociale ? La polyphonie est-elle un moyen
de " recenser " toutes les souffrances ?
Là je m'inscris en
faux. Cette idée de " déléguer la parole " ne
pourrait valoir, à la limite, qu'à l'inverse, en
tant que je me charge volontairement de porter dans l'ordre public
une parole sinon tue, du moins reléguée, pour rester
sur la même étymologie. Allons plus loin, l'idée
de legs. Une interrogation qui ne peut valoir que pour nous :
là où je m'interroge sur le monde, là où je
m'explique avec moi-même, je suis insuffisant. Je ne me
suffis pas, dans les signes du monde, qui se révèlent
de nature différente selon la relation de sujet qu'on
développe avec eux. Proust avait eu l'intuition de tout ça,
mais ça prend une dimension bien plus âpre avec
le bouleversement urbain : je peux décrire par coeur un
parking souterrain, sur la base de mon expérience. Je
n'atteindrai pas la même vision géométrique
que celui qui peut en dire : au quatrième sous-sol il
y a le renfoncement où je dors. Le mot " renfoncement " m'aurait été inaccessible,
et encore plus inaccessible le moment où vient " je " dans
la phrase. C'est ce qui m'a lentement poussé, depuis six
ans, à aller à la rencontre de ces nominations,
qui n'existent pas antérieurement à la relation
qui fait qu'on les produit, textes qui évidemment supposent
un auteur, mais l'auteur même n'existe pas comme tel avant
le texte qui surgit de l'interrogation que je provoque par cette
situation d'atelier d'écriture. Ces rencontres ont été si
fortes que mon travail en a entièrement été traversé.
Cela me met parfois en position inconfortable : je ne me considère
pas responsable d'une mutilation généralisée
du monde, qui fait qu'à ceux-là, avec qui je travaille,
on ne donne pas droit à l'espace minimum d'être
et de parler. Mon travail n'est pas de les représenter,
ou de porter au jour leur parole, il est d'explorer en quoi eux,
et ces paroles, m'agrandissent, et déplacent mes repères
de signes. J'ai été très troublé,
ces dernières années, et violemment parfois, par
le fait que même eux parfois, les acteurs premiers de ces
paroles, remplacent leur propre représentation par le
texte éminemment subjectif, le travail purement lexical,
qui en est l'écho pour moi. On est dans un monde en très
fort déficit de sa propre représentation. Cet hiver
encore, et je n'en suis pas dégagé, en travaillant à Nancy
avec ceux qui vivent dans la rue ou dans les squats. Quatre fois
on a croisé la mort, sordide, injuste. Patrick, trente-six
ans, Cécile, vingt-neuf ans, Djamel, trente-deux ans,
et P'tit Louis, soixante-trois ans, mais un nom venu tout droit
de Balzac : Louis Lambert. Ne plus pouvoir écrire, parce
que les mots ne peuvent s'éprouver réellement qu'à cette
aune. Quand on retrouve les mots, c'est encore eux, les morts,
qui sont devant et attendent. Comment être à la
hauteur ? Parfois un mot très simple. La phrase de Patrick,
parlant de ce que c'est que penser : " Ce serait comme se mettre
assis. " Et la dernière fois qu'on l'a vu, il était
assis sur un parapet de pont, au-dessus de la Meurthe en crue.
Tombé, jeté, poussé ? Reste le mot " assis ".
La
lecture de Parking, entre autres, nous semble poser le problème de votre
rapport à la tragédie : pourriez-vous éclairer
ce point ?
J'ai
quelques secrets là-dessus,
il n'est pas temps de tout éclairer. Mais ils remontent
aux toutes premières expériences que je puisse
associer, dans l'enfance, avant même de savoir lire, à la
parole et au texte, la gravité que c'est qu'un poème.
Ma grande chance biographique a été que la littérature
y a été physiquement présente, très
tôt. Liée à la myopie, à la mer, à la
famille. Écrire ne m'intéresse qu'ici, mais ce
n'est pas par décision volontaire. J'aimerais bien le
luxe d'être un érudit, quelqu'un comme Pietro Citati,
faire un livre sur Proust, un livre sur Baudelaire. Et puis chaque
fois c'est la même claque, à partir du gouffre,
ou seulement la fissure, qui surgit devant soi, sous ses pas.
La rencontre avec la tragédie grecque a pour moi été tardive,
mais décisive, dans cette période même où je
basculais déjà vers mon premier livre. L'immobilité de
Prométhée dans Eschyle. L'autonomie de la voix,
projetée par le masque. Le rituel de représentation,
et surtout cette transgression de notre usage banal et redondant
du roman : l'histoire on la connaît, c'est le chant qui
est l'enjeu, et la matière aussi bien. La possibilité de
chanter, d'assumer vocation poétique. Dans Parking, j'ai
essayé de m'expliquer avec cette question posée
par Aristote en tête de sa poétique : " Qu'est-ce
qui pousse les hommes à se représenter eux-mêmes
? ", mais c'est un rapport pour moi plus ancien. Je crois aussi
que c'est Faulkner qui a incarné ce choc au présent,
et que pour comprendre Faulkner il me fallait ce retour amont
par la vieille forme tragique.
Vous
prononcez actuellement une série de conférences de poétique à la
Villa Gillet, à Lyon : quelle est la place de cette
activité dans votre pratique littéraire?
Guy
Walter, qui dirige la Villa Gillet, invite chaque année un auteur à donner,
sur cinq mois, cinq conférences. Il y a eu Butor, Bergounioux,
Roubaud, c'est difficile de se dérober à une telle
proposition, même sachant à quoi elle contraint
: lever la trappe sur les mécanismes d'entre l'engagement
personnel de travail et ses enjeux au dehors, d'où ça
naît et comment, et à quoi ça confronte.
La difficulté est immédiate : la littérature
n'est pas un acte théorique, au contraire, c'est son pragmatisme
qui effraie. Donc accepter d'explorer, mais sans renverser en
théorie ce qui doit rester un acte obscur. S'interroger
avec la théorie sur un instant, le surgissement du texte,
où la théorie ne compte pas. Il y a évidemment
des appuis. J'ai découvert par exemple que les études
de Deleuze sur le cinéma étaient étonnement
productives pour se saisir en littérature de cette chaîne
entre mental, diction, représentation et réel,
où, loin des anciens schémas binaires réalisme
/ fiction, ou prose / poésie, tous les termes interagissent.
Les livres d'Adorno, que j'ai réouverts pour l'occasion,
n'ont pas pris une ride, et Walter Benjamin aussi est un penseur
explosif. Plus étrangement pour moi, c'est les cours de
1927 de Heidegger qui m'ont été un des fils les
plus riches, en particulier pour l'approche logique de cette
opposition dynamique de la diction allant vers le monde, et du
monde résistant y compris par une représentation
que nous seuls construisons. Il dit : cheminer vers notre pauvreté au
monde, ou bien : progresser vers une présentation du monde
comme problème. D'autre part, j'ai relu pas mal de bouquins
quant aux représentations et modèles scientifiques
actuels, des concepts comme ceux de temps réversible,
la notion de probabilité statistique appliquée à l'existence
de la matière même, et principalement tout ce qui
concerne en science, depuis le théorème de Gödel,
les notions de limites et de frontière, de pensée
non-linéaire, en particulier depuis Mandelbrot. Les notions
de causalité, de surface, de dimensions au-delà de
notre représentation, tout cela a été bousculé depuis
Einstein en profondeur, alors que ce sont des concepts qui affectent
jusqu'à nos perceptions les plus quotidiennes : ça
n'empêche pas les marquises de sortir à cinq heures,
avec sujet verbe complément, dans l'énorme masse
des récits d'époque. Cette coupure de fait entre
les deux univers, scientifiques et littéraires, m'apparaît
de plus en plus vitalement dommageable. Par contre, mystère
de ces fulgurations d'Edgar Poe, par exemple dans Manuscrit trouvé dans
une bouteille où le temps se distend à vitesses
différentes tandis que les objets grossissent en liaison
avec cette distorsion du temps, ou pareillement la contemporanéité magistrale
de Beckett, qui pourtant ne devait pas s'inquiéter tous
les jours de ses contemporains scientifiques. Je n'ai pas eu
l'impression, dans ces conférences, d'être vraiment à ma
place : penser la littérature doit reconduire à sa
pratique, dans sa brutalité, son âpreté.
Je ne sais pas, par exemple, s'il me serait possible de publier
ce que j'ai été amené à formuler.
Mais certainement, ça force à éclaircir
ce qui nous environne immédiatement : dommage que de telles
expériences soient si rarement offertes. Mais quand on
se retrouve à la table de travail, non seulement les mêmes
obstacles sont là, mais on les perçoit de manière
accrue.
Pensiez-vous,
durant la rédaction de votre premier roman Sortie d'usine, écrire
un jour un livre comme Impatience ? Si non, d'où en
est venue la nécessité et la possibilité ?
En
fait, l'étonnement
est toujours rétrospectif. Sortie d'usine est né presque
contre ma volonté, en quelques nuits, à partir
de hantises qui me venaient, des mois après avoir quitté l'univers
de l'usine, dans une période où mes maîtres étaient
plutôt Blanchot, Jabès, Hölderlin. Ce que j'ai
expérimenté, c'est ce sentiment très bizarre
qu'un objet littéraire loin de vos préoccupations,
même aux antipodes de votre souci esthétique, pouvait
résister comme quelque chose qui s'impose, justement par
la violence qu'il vous fait. Depuis, ma seule ligne de conduite
est de respecter ce souci, dans les choix concernant l'étude,
dans les livres ou dans le monde, et d'accepter, quand et si
il y a surgissement d'écriture, cette violence à mon
encontre, ou simplement cet écart. Du coup, aucun de mes
livres ne m'a été prévisible, et je n'en
fais pas ostentation. Impatience en particulier, suite de fragments
rédigés séparément, non pas destinés à se
rejoindre, et le hasard un jour d'une demande de Didier Ottinger,
conservateur à Beaubourg, d'un texte sur la colère.
Et puis, plus de deux ans après, la lente catalyse de
ces éléments ensemble, une obsession liée
aussi aux dessins de Tadeusz Kantor, et mettre ça à la
poste direction les éditions de Minuit, avec comme seul
point de confiance ou d'appui cette idée que tout cela,
une fois de plus, dialoguait avec ce besoin de lyrisme charriant
les signes qui nous sont imposés ici, immédiatement,
et ceux-là seuls. Le Claudel des Cinq grandes odes, Vents
de Saint-John Perse, sont pour moi des textes fondamentaux d'aujourd'hui,
j'ai du mal à concevoir le dédain qui trop souvent
les entoure.
D'un
certain point de vue, votre travail d'écrivain nous semble être
d'épurer et de mythifier les décors, les personnages
et les situations ; comment le conciliez-vous avec votre souci
de l'humanité ?
Justement
parce que ce procès
est forcément inhumain, inhumanité appliquée à soi-même,
et que c'est à cette condition peut-être qu'on pourrait
continuer de se comporter au-dehors, reconstruire sans cesse
ce partage humain là où le contexte lui interdit
toute fondation stable ou certaine. Je lisais avant-hier une
traduction inédite du prophète biblique Amos, par
Valère Novarina : parce que cette question de notre humanité au
présent est toujours jetée au gouffre, par notre
questionnement même, et quand bien même le réel
ne nous contraindrait pas à une telle radicalité,
la littérature pour son incantation se charge de cela,
qui nous entoure et n'accède pas de soi-même à son
rapport formulé avec ce que nous sommes. Nous formulons
ce rapport, pour dire notre inconnu. Alors non plus profusion
de signes, mais, dans la profusion même, ceux qui signent
ce conflit. Décor, pourquoi pas, si c'est l'image du réel
que nous dressons à sa surface même pour le percevoir.
Personnage, c'est autre chose : concept miné par notre époque
même, projection d'une logique du sujet dans ce que la
phrase représente. On utilise des voix, on fragmente le
rapport de l'énonciateur à ce qu'il nomme. Travail
d'écrivain, certainement, mais là encore, comme
s'il fallait percevoir cela à rebours : on est dans l'empêchement
de dire, dans la fascination de l'objet, là, important,
et qui se refuse. Et puis, à un moment donné, cela
bascule dans le texte. L'apprentissage est autant dans le voir.
Accepter l'arbitraire des signes pour fonder sa propre représentation.
Quelquefois, ma propre curiosité, quant au texte en travail,
c'est justement de découvrir tout ce qu'il laisse tomber,
tout ce qui reste à côté. Faulkner parlait
de creuser dans un timbre-poste. Mais toujours sur fond d'une
recherche qui doit être délibérée,
excessive. On peut passer trente fois dans une rue, on ne saura
pas que derrière la poissonnerie abandonnée il
y a une chambre froide, et qu'au-dessus de la chambre froide
est un squat auquel on accède par une échelle,
avec une charpente géométrique, et qui sert à tester
les nouveaux arrivés dans la ville avant de leur donner
la piste d'hébergements moins difficiles. Faire se révéler
le réel suppose un acte volontaire de provocation au surgissement
des signes et des paroles, si c'est de notre territoire même
que nous sommes en quête. La magie du monde immédiat
des surréalistes nous est refusée, il y a une médiation
supplémentaire à faire exploser.
La
ville est un thème
récurrent de votre travail, omniprésent dans
Impatience ; vous avez publié Dans la ville invisible
aux éditions Gallimard Jeunesse en 1995 et vous avez
consacré un ouvrage à Edward Hopper aux éditions
Flohic. La ville est-elle pour vous décor ou acteur
du tragique contemporain ?
Acteur,
sans aucun doute. Sujet collectif, agissant dans son éclatement, ses circulations,
où demeurait dans le récit un sujet fixe et conscient
de la totalité des signes en relation avec lui. J'essaye
de me tenir à distance de la ville comme mythologie, genre " cultures
urbaines ", mais toute l'interrogation est dans ce qu'elle bouleverse,
jusqu'au rapport horizontal vertical. Hopper me fascinait depuis
longtemps par cette saisie de signes eux-mêmes évidés,
juste ce " comment c'est " d'un carrefour, d'une pompe à essence.
Dans ce petit bouquin, en sélectionnant de Hopper uniquement
ce qui concernait la ville, c'était curieux, l'impression
d'une ville imaginaire qui levait. Aussi, au centre de son travail,
sur quarante ans, le retour aux dispositifs par quoi la ville
se représente à elle-même, l'intérieur
des salles de cinéma, émergence de rituels eux-mêmes
vite réifiés : ce portrait d'ouvreuse pendant le
film, avec les spectateurs de dos et une fraction d'image en
noir et blanc sur l'écran. Je crois qu'on est encore loin,
en littérature, d'être allé au fond de l'exploration
possible de tout ça, alors que c'est sans doute au centre
de la relation de la littérature à l'instant, l'immédiat
présent. On parlait tout à l'heure de " fonction " du
littéraire, là je veux bien assumer le mot : aller
voir de quoi il retourne, pour que le langage déborde
nos représentations acquises. Koltès l'avait éminemment
compris.
À première
vue, Rabelais et vous vous situez à deux pôles
opposés. Pourtant vous avez publié La Folie Rabelais
aux éditions de Minuit en 1990 : qu'est-ce qui vous
relie à lui ?
Rabelais,
avec Saint-Simon, Bossuet et Baudelaire dans un premier cercle,
et nul autre sans
doute, Chateaubriand, Proust, Céline, Flaubert dans un
autre cercle un peu plus large, est un des grands hypnotiques
de notre langue. Un passage fondamental. Il y a le coeur et la
raison. Pour le coeur, un côté pour moi langue natale,
langue de l'enfance, d'une enclave, au bas du marais poitevin,
où la langue s'est fixée à la fin du seizième
pour ne plus évoluer. Par exemple, Coindreau, le traducteur
de Faulkner, on a publié après sa mort une vieille
interview. Il disait que ce qui lui avait permis de traduire
Faulkner, ç'avait été de le traduire en
vendéen, et pas en français. Rabelais, en Vendée,
faisait partie de notre paysage immédiat, et les livres étaient
la seule expérience esthétique palpable, vivante,
dont je pouvais savoir, grâce à ce nom Rabelais
aussi bien sur l'hôpital et le lycée de Fontenay-le-Comte,
que dans les ruines de Maillezais, où vivaient mes grands-parents
maternels, que les livres il fallait quelqu'un pour les écrire.
Du côté de mes grands-parents paternels, c'était
le fait que Simenon souvent avait pris de l'essence à la
pompe Caltex. Du côté de la raison, même après
quinze ans d'assiduité, pas de lassitude. On a une coupe
stratigraphique, par récurrences, répétitions
de thèmes, de comment la langue française s'invente, à partir
de quels noeuds, quel point de fusion. J'avais essayé de
raconter comment cela se passait à l'intérieur
même du Pantagruel, le premier livre de Rabelais. Maintenant,
je travaille plutôt sur le Tiers Livre. Quelque chose de
fondamental, par exemple : on est avant l'émergence de
la notion de sujet, le " Je suis moi-même la matière
de mon livre " de Montaigne. Et avant l'émergence de la
notion dominante de roman : des voix parlent, et le récit
doit chercher et imposer sa fondation hors de la simple convention
de fiction, pas encore recevable. Rien que cela suffirait à en
faire une lecture décisive, tant les processus chez Rabelais,
en particulier ceux qui passent par une mise en abîme des
figures de l'écriture, sont complexes. Tous ceux qui ont
tenté de s'y risquer, dans les années 70, Rigolot,
Defaux, Paris, sont partis enseigner aux Etats-Unis, indicateur
sismique des résistances ici, et de comment les vieilles écoles
ont la vie dure. Il y a dix ans seulement, on n'avait même
pas d'édition de Rabelais qui en respecte la ponctuation.
Maintenant ça a changé, ça valait le coup
de se faire casser un peu de bois sur le dos. Passionnant aussi
ce chemin, chez Rabelais, de l'irruption de réel, par
la percussion de langue, réitérée, refaite,
la première description de visage, le premier nocturne,
la fixation d'une figure ouverte du temps, dans une période
où le monde était censé commencer 4004 ans
avant notre calendrier, l'inventaire d'un espace du corps alors
qu'il n'existe pas de concept de sujet pour le réunifier,
on n'a jamais connu une deuxième occurrence de la même
catharsis de langue dans un seul bonhomme. Incroyable qu'il ait
tenu. La problématique aussi de l'inachèvement
utilisé comme tel, à la fin du Quart-Livre, ça
c'est Foucault qui l'a dépistée, mais tant d'autres
choses.
Le
concept de " dispositif
noir ", développé dans Impatience, va-t-il influencer
durablement votre écriture ?
Il
y a une chose dont je suis sûr, c'est que la maladie sociale de la littérature
affecte encore bien plus la poésie que la prose. On est
dans un pays malade de sa poésie, nos voisins italiens
ou allemands ont mieux résisté. En diffusion, en écoute,
en héritage. Un des cadeaux que je me fais quelquefois,
c'est de lire des poètes, Baudelaire, d'Aubigné,
Rimbaud, avec un ami compositeur, bassiste électrique,
Kasper Toeplitz. La domination sans reste du livre imprimé est
très récente. Qu'est-ce qui reste de notre littérature,
si on ne devait sauver que ce qui peut en être lu à haute
voix ? Des pages incroyables d'Antonin Artaud, par exemple. Une
poète majeure, même pas rééditée,
Danielle Collobert, qui s'est suicidée en 1978. Je ne
suis pas un accroc du théâtre, et je ne vais pas
non plus au cinéma, peut-être une fois tous les
deux ans. Ce qui n'empêche pas que j'ai énormément
tiré des textes de théâtre là où ils établissent
une convention de rapport fiction réel sur d'autres bases
que la convention romanesque. Cette très fine frontière
que Beckett a démultipliée jusqu'à l'évider
presque complètement. Je me souviens de Jérôme
Lindon agitant deux feuillets de Beckett : " Et il dit que c'est
son dernier livre ! " Minuit l'a publié, je crois que
c'était L'image, et ça faisait dix pages, en petit
format gros caractère, une seule phrase sans ponctuation,
je me souviens d'une expression : " un temps délicieux
ciel bleu d'oeuf ". Mais le théâtre est conscient
de sa propre crise, symétrique de celle du livre, ces
piles de roman mort-né en consommation accélérée.
Là où on part de cette double conscience, on peut
rouvrir à la voix, la parole, le poème, ces grandes
boîtes noires dont le rituel majeur est en grande partie
périmé lui aussi. J'ai écrit Impatience principalement à Nancy,
seul dans la salle du théâtre, ou sur le plateau
: intégrer dans la gestation même de l'écriture
qu'elle puisse être proférée. Bien sûr,
ce registre, où l'engagement de poésie peut surgir
du dessous de la prose, je le considère comme un chemin
essentiel. De Velter à Novarina, via Séréna,
ou ceux qui nous ont précédé, comme Bernard
Noël, on est nombreux aujourd'hui sur ce chemin de la voix.
Mais le travail, pour moi, est toujours principalement dans cette
notion d'imprévisibilité. J'étudie, le réel,
mon Saint-Simon ou mon Rabelais, et c'est l'expérience
du choc qui permettra, ou pas, un nouveau passage à l'écriture.
Depuis Impatience, il ne s'est pas encore produit dans une figure
suffisamment nouvelle, donc j'attends. Je passe beaucoup plus
de temps à lire qu'à écrire.