Lorsque j'ai sollicité ta
participation à ces réflexions sur les "paradoxes
du biographique", tu as accepté en répondant
: le "biographique n'est pas paradoxal". Existe-t-il pour
toi une évidence, ou même une simplicité,
de l'écriture biographique ? La distinction du "factuel" et
du "fictif" dans ce type d'entreprise est-elle radicale,
ou bien l'écriture biographique se situe-t-elle au
delà de telles distinctions, impertinentes en ce qui
la concerne ?
J'ai du mal souvent à relire
Roland Barthes, mais il a une phrase qui m'est très proche
: " On écrit avec de soi. " Ce qui signifierait, pour
moi, qu'il n'y a pas d'interrogation sur le caractère
autobiographique ou pas d'un moment d'écriture, ou d'un
texte complet, mais qu'il y a certainement, de saisissable, une
teneur d'expérience. Et cette notion, expérience,
teneur d'expérience, aurait forcément lien au reçu
subjectif, à ce qu'on a traversé corporellement
et mentalement. En fait, pour moi-même, je n'ai aucunement
besoin de ces catégories : quand j'entre dans le récit,
fiction ou pas, la seul prise que j'ai sur lui, c'est à partir
de quoi il m'est nécessaire, donc en tant qu'il a cette
prise sur le biographique. On peut dire ça paradoxe, puisque
c'est une boucle qui nie en même temps sa teneur autobiographique,
mais il y a quelques balises solides pour définir quand
même le terrain : Thomas Bernhard par exemple, comment
ses quatre récits dits autobiographiques convoquent sur
eux l'ensemble de sa grammaire du récit, et produisent
donc, en tant qu'états compacts mais parcellaires, l'autobiographique
comme fiction, et induisent que les grands livres ultérieurs
de Bernhard, Béton, ou, de façon encore plus provoquante,
Le Naufragé (Der Untergeher, la traduction rend mal cette
nuance littérale : Celui qui va dessous), produisent en
tant que fiction de fausses formes autobiographiques. L'auteur
fait fictionnellement partie du dispositif qui mettait en rapport
le narrateur, le récit, et le réel référant
ce récit. Mais, dans notre propre littérature,
c'est une problématique présente déjà,
et ô combien, dans les Mémoires de Saint-Simon,
auxquelles je n'arrête pas de revenir tant le traitement
de la phrase est stupéfiant, et où le duc s'embarrasse
peu d'histoire vérifiée. Par contre, que d'idioties
débitées sur la question (essayons de n'en pas
rajouter trop) : par exemple, dans la récente édition
Pléiade de la Comédie Humaine, la seule interrogation
de chacun des préfaciers, c'est : à quel modèle
réel Balzac se réfère pour construire tel
personnage, qu'est-ce qui a motivé dans sa vie qu'il écrive
ceci. On commence à voir se fissurer l'édifice,
tant mieux. Mais j'aime bien cette idée de Bernhard :
il y a ce qui vient dessous. On a affaire à ce qui vient
dessous. Jusque dans la fiction qui y tourne le dos.
Ton premier livre, Sortie
d'Usine, semble largement marqué par tes propres expériences.
Il en va de même de Temps machine. Fais-tu, toi-même,
une différence entre ces deux textes ou bien considères-tu
qu'il faut les situer dans la même perspective ? Selon
toi, ces deux livres relèvent-ils du témoignage
ou de l'autobiographie ?
Quand j'ai quitté cette
usine, en mai 80, après trois ans (une expérience
de trois ans suffit à une étiquette qui en dure
vingt), j'avais surtout en tête d'étudier un peu
de philo (je découvrais Hegel, Adorno). Je lisais Hölderlin,
Blanchot. C'est une écriture qui est venue contre moi.
Qui a surgi violemment, en quelques nuits, même si j'ai
mariné ensuite longtemps pour hisser cela au jour. J'ai
eu, de bout en bout, l'impression de travailler dans ce qui ne
m'avait pas été visible : parce que j'alternais
des plongées dans cette usine avec des séjours
dans les usines étrangères, trois mois en France à régler
la machine, trois mois à Bombay ou Moscou pour l'installer
dans l'usine cliente, c'est le moment du retour qui produisait,
un instant seulement, une sorte de visibilité provisoire
: la surprise que tout cela soit comme ça, la surprise
que cela soit resté inchangé quand cela paraissait
si incongru, rituels de mains serrées, blessures acceptées,
et les phrases qui allaient avec tout ça. Donc je travaillais
uniquement sur ce qui m'était refusé dans la pratique
directe, quotidienne. Inversement, ce que j'avais en tête,
c'était une fascination purement esthétique : la
beauté de ces usines qui déjà alors finissaient,
les aciéries de Longwy où j'avais pu effectuer
des stages ouvriers au temps de l'école d'ingénieur.
Ces géométries contemporaines, ces éclaboussures
massives de formes. Donc tout cela très loin de l'idée
autobiographique. Par exemple, toute une partie de Sortie d'Usine
est un décalque d'une suite de textes inachevés
de Kafka, sous le titre du Chasseur Gracchus. Merci de couper
si je m'étends trop. Par contre, la découverte
qu'une seule image, par exemple un type allongé par terre,
d'autres penchés sur lui, sur un bitume mouillé,
pouvait provoquer un récit de dix pages qui superposait
en lui-même au moins trois grèves vécues, à des époques
différentes. Sans rien non plus de strictement autobiographique,
y compris dans la position du narrateur, puisque j'étais
dans cette usine en position d'encadrement, et que mes options
politiques faisaient que mon propre encadrement affectait systématiquement à mon équipe
des copains militants syndicaux pour essayer de nous déstabiliser
les uns par les autres, ou provoquer soit eux soit moi une faute
professionnelle, petites bêtises que j'aurais bien été en
peine d'écrire, même si, quand ça dure trois
ans, c'est une bonne école sociologique des questions
de symbole et de pouvoir. Et puis, dix ans après, pour
Temps Machine, justement l'impression que j'aurais suffisamment
avancé, dans le rapport à la phrase, pour recourir à moins
d'artifice, et au contraire fixer des images dont je m'apercevais
déjà de la difficulté que j'avais à les
convoquer, combien cela déjà s'effaçait,
visages, lieux, noms. Donc par exemple des pages sur cette usine
de retraitement de tabac, près du Mans, où j'avais
nettoyé l'intérieur d'une citerne, puis celui d'une
chaudière, au marteau-piqueur, avant de tomber malade.
Et quelques images de ces séjours à Moscou ou Bombay
ou Prague. En fait, je n'avais pas prévu de faire un bouquin,
j'ai utilisé les demandes conjointes de revues, et c'est
des textes chaque fois écrits très vite, en une
nuit ou deux. Par exemple, il y a ces pages sur mon grand-père,
que je n'ai même pas relues, tout simplement parce que
je ne pouvais pas : j'ai proposé les cinq textes à Verdier,
en disant qu'il y en avait un sixième qui n'était
pas fini, ce qui était faux puisqu'il n'existait pas du
tout. Je le dis juste parce que ça illustre ta question
: là il y avait pour moi geste autobiographique délibéré,
et les interdits qui l'ont traversé m'ont conduit à une
pratique vraiment singulière. Même si j'aime bien
que dans chaque livre reste une figure qui soit d'improvisation,
comme en musique la cadence, un geste live, ici ça m'a
emmené dans une dimension que je me suis aperçu
ne pas maîtriser du tout, et du coup à laquelle
je ne suis pas revenu.
La plupart de tes livres
sont du reste liés à des expériences, à des
séjours dans tel ou tel lieu : l'écriture doit-elle
toujours être ainsi suscitée par quelque chose
qui appartienne à l'existence personnelle ?
Je n'aime pas trop ces théorèmes
: " l'écriture doit toujours ". Bergounioux en est un
bon exemple : tout ce qu'il écrit part de son existence
personnelle, et pourtant, lorsqu'il s'agit de Miette, c'est à peine
un regard croisé avec quelqu'un qui se retire derrière
une porte. Il se trouve que, pour moi, s'il y a prose il n'y
a pas seulement langage, mais travail sur le lien du langage
avec ce qu'il nomme. Donc présence par l'ombre ou l'écart
de ce qu'on nomme, et qui n'est pas langage. Je ne crois pas écrire,
s'il y a récit, avec seulement des mots, mais plutôt
avec aussi ce qui les entoure. De la même façon,
je me sers très peu des dictionnaires, hors le Littré,
mais dans les mois qui précèdent le début
d'un travail, je recopie énormément de bouts de
phrases, d'associations de mots, et ça va d'Eschyle à Maupassant.
Je n'écris pas une image ou un fait, mais la conjonction
de cette image et d'une phrase. Donc il y a en tête cette
banque d'images, de visages, des choses lacunaires, séparées.
Une sorte de vocabulaire pris au réel, ou aux images du
réel déposées dans le rêve. Je ne
saurais pas inventer un trottoir ou une façade. Mais dans
le besoin de construire une façade ou un trottoir pour
le récit, j'attendrai de recouper par l'expérience
personnelle, ou comme tu dis " l'existence personnelle ", les éléments
qui viendront sous la phrase.
Tu évoques la
question du "réalisme" comme une "vieille lune" dépassée
et sans intérêt. Comment la question du réel
et de sa présence dans le texte t'apparaissent-elles
?
Parce que ce mot réalisme
renvoie tout à une logique dualiste qui, elle, est inopérante
pour notre travail. Je ne sais pas historiquement pourquoi cette
discussion ça a pris autant d'importance, sinon comme
caution à la sous-littérature. Ce qui recommence à nouveau à se
penser et se publier au sujet de Balzac fait plaisir, parce que ça
laisse enfin en arrière ce dualisme. Mais dans les écrits
de Proust sur Balzac, il n'en convoquait pas le concept. Des
outils plus hauts, plus opérants, c'est par exemple la
Poétique d'Aristote et son questionnement non même
pas tant sur la représentation, mais, dit Aristote en
ouverture, sur " ce qui pousse les hommes à se représenter
eux-mêmes ", et immédiatement sur le langage : pourquoi
il y faut, dit-il, un " langage relevé " ? Et à l'autre
bout de la chaîne, tout près de nous, Mallarmé : " Je
dis : une fleur ! et, hors de l'oubli où ma voix relègue
aucun contour, en tant que quelque chose d'autre que les calices
sus, musicalement se lève, idée même et suave,
l'absente de tous bouquets. " Séparation de la chose et
du langage qui ne vaut que le temps de l'énonciation et
par elle, et garde en elle-même la désignation de
qu'elle nie. Je ne connais pas, dans mon travail, et quelle que
soit l'instance de la représentation à quoi on
s'attelle, d'instance pure de réel, indépendante
par exemple du statut de narration et du dispositif de forme.
A l'inverse, ce qui est passionnant, ouvrant des espaces qu'on
n'a pas fini d'explorer, à la fois côté Nadja
de Breton et côté Pèse-Nerfs d'Antonin Artaud
(y compris ce qu'Artaud nomme, pour son propre cerveau, l'excès
mental : " description physique "), c'est une lecture du réel
qui démultiplie et conditionne l'entreprise langagière
ou formelle, lui permet l'excès justement par la contrainte
de réel qu'elle lui assigne. Idem des grands textes de
Michaux comme L'infini turbulent. Il me semble qu'un des fils
les plus passionnants à suivre, dans l'histoire littéraire
récente, c'est ce jeu de plus en plus complexe des statuts
de narrateur, vis-à-vis de cette démultiplication
spéculaire du jeu entre auteur et narrateur, de Proust à Claude
Simon, voire son travail d'élimination devant l'objectif,
chez Gracq, ou l'impossibilité de ce travail considérée
elle-même comme cible narrative, et comment cette démultiplication
auteur narrateur mime, reproduit et diffère, l'autre inscription
spéculaire, du réel et du langage qui le représente.
L'impression d'être en terrain vierge, c'est par exemple
comment un texte fondamental de Heidegger peut devenir littérairement,
pour nous, explosif, je pense à son cours de 1927, avant
même L'être et le temps, une sorte de fondement depuis
l'origine, la description d'un effondrement comme préalable à toute
teneur objective du dire. Ce qui est pour moi fascinant, c'est
comment la science même nous apprend ou nous contraint à cette
vision déconstruite du réel, à un concept
qui part forcément d'une relation, voire de la seule description
de cette relation, et donc excluant notre position ancienne de
sujet sur un piédestal, décrivant la réalité physique
dont il est sépara par sa machine optique. En mettant
autant en valeur toute une suite de comparaisons optiques, Proust
d'ailleurs montre une très grande intuition de cette bascule,
ou de cet éclatement du sujet, qui devient porté et
construit par son récit, plutôt que l'inverse. Par
exemple, le temps réversible, aussi bien pour les questions
d'origine de l'univers, que dans l'appréciation statistique
de la probabilité d'existence d'une particule, donc de
l'étant, de la matière, à un instant donné,
est un concept couramment opératoire. Beckett, qui s'en
fichait royalement, je suppose, bâtit ses derniers textes,
Mal vu mal dit ou bien Cap au pire, sur des instances temporelles
tout aussi bien réversibles dans le récit, et dans
Mal vu mal dit une même phrase peut se retrouver d'un côté ou
de l'autre d'un mur. Autrement plus intéressant, tout
cela, que la question d'un réalisme. Mais encore plus
intéressant quand on le considère comme épreuve,
diction de l'immédiat présent : descendre dans
le mot parking.
C'était toute
une vie, Prison, évoquent la vie de personnes réelles
dont tes livres donnent des fragments, des images, des aperçus,
plus ou moins déformés par le regard qui les
saisit ou les mots; souvent rapportés dans l'intensité même
où ils sont vécus par ceux qui les disent dans
les formules abruptes que les ateliers d'écriture font
surgir. De tels livres répondent-ils en quelque façon
au projet de saisir et de restituer des "vies" ?
Peut-être justement,
en énonçant de cette façon la question,
on se piège soi-même en remplaçant par une
illusion de réalité ce qui n'est dû qu'au
fonctionnement du récit. Dans C'était toute une
vie, il y a l'interrogation sur ce qu'on ne sait pas, de quelqu'un
qui a disparu. On part dans cette quête en réinterprétant
des paroles encore accessibles, mais dispersées, et qui
n'ont rien à voir avec ce sujet qu'on vise. Le piège,
c'est peut-être de s'habituer inconsciemment à la
littérature faible, qui pose son champ hors de tout implication
réelle. Que le roman ait à travailler sur cette
puissance d'illusion, l'intégrer dans sa convention même, ça
vaut aussi bien dans Le Rouge et le noir que pour chaque ligne
de Dostoievski, ou dans ces monstres de fausse autobiographie
que construit Thomas Bernhard. Pourquoi y renoncer ? Mais l'idée
de " personne réelle ", je n'y crois pas. Il y avait en
moi, pour C'était toute une vie, un son de voix, des regards,
une silhouette, mais tellement de silence. La seule personne
réelle qui devient le champ du récit, c'est soi-même,
le travail qu'on fait sur soi-même. Le souvenir de la personne
réelle n'était là que pour mesurer l'épreuve,
garder, devant la phrase, la mesure d'une justesse. Elle dit
des phrases qui sont de Michaux, elle dialogue avec des êtres
qui vivaient à soixante kilomètres de chez elle
et qu'elle n'a jamais rencontrés. De la même façon,
dans Prison, d'une part il y avait travailler sur ma réception
subjective de situations excessives, d'autre part, voire surtout,
travailler sur des symboliques dont il me semblait qu'elles déplaçaient
nos repères habituels et n'appartenaient pas encore au
domaine constitué du récit. Chacune des figures
de récit évoquées rassemble sous elle des
strates multiples, croisées, où bien sûr
l'idée de la représentation s'est frottée à l'expérience,
et donc à l'énonciation, aux visages, de corps
et de voix réels. La citation directe, ces morceaux de
phrase transplantés, ajoutent encore sans doute à l'illusion
de réalité. Pourtant, ce qui me fait y recourir,
c'est qu'ils me semblent avoir chacun, parcellairement, décalé quelque
chose de ce lieu de théâtre qu'invente le récit
entre la réalité et le langage. J'écris
contre ma représentation insuffisante, ou parce que le
monde contemporain, dans ses géométries, ses ordres
symboliques, l'éclatement de la notion de sujet à quoi
il me contraint, m'empêche d'accéder à la
représentation que me permettrait de retrouver un peu
d'emprise sur lui-même. C'est ce que je réaffirme à chaque
atelier d'écriture que je mène, un pacte où je
reçois certainement plus que je donne, parce que soudain
je retrouve accès à des ordres de réel incluant
le langage qui les nomme, retrouvant la veine du langage depuis
un locuteur lié à telle strate de réalité, à laquelle
je ne saurais accéder, ou du moins à laquelle mon
propre ordre de représentation resterait sinon toujours
extérieur. Rien ne me serait plus étranger que " saisir " ou " restituer " des " vies " en
tant que projet. Le seul projet reste la littérature,
qui ne peut survivre qu'en s'exerçant, sauf à nous
condamner à fermer la porte sur notre bibliothèque,
dans une pièce capitonnée. C'est le statut du langage
quand il ne nous semble plus rester au monde que du ciment et
le bruit des automobiles, et nous-mêmes comme mutilés,
qui reste le seul projet. Si cela passe esthétiquement
par voix, corps et parole ensemble, on investit cet espace-là,
mais il n'est pas en lui-même finalité. Resterait
aussi à voir si notre perception unifiée, encore
largement dominante, du personnage, on ne la projetterait pas
rétrospectivement sur des récits qui procèdent
eux d'un ordre bien plus complexe : je ne pense pas à mon
travail personnel, mais par exemple à ce texte fabuleux
de Koltès, La nuit juste avant les forêts. Comment
lirons-nous les livres d'aujourd'hui quand se sera décalée
la notion de sujet ? Par exemple, quelle évolution dans
la perception de Proust, en quelques décennies, et comment
ce grand livre nous apparaît, via Deleuze par exemple,
plus sauvage, encore plus ambitieux, et c'est un bon exemple
aussi sur cette question du biographique : nous avons de moins
en moins besoin des béquilles autobiographiques pour accéder à la
Recherche.
Calvaire des chiens,
Un Fait divers multiplient les instances narratives : témoins,
acteurs, scénaristes, cinéastes... sont ainsi
en charge de dire ce qu'il en est de l'expérience d'autrui.
Quelle est la fonction d'une telle diffraction ? L'immédiateté narrative
te paraît-elle impossible ou suspecte?
Tu cites deux livres qui
précèdent pour moi cette période d'accès à des
strates de langage échappant en partie à leur détermination
de sujet, parce que produites dans une relation au réel
qui ne comportait pas, de façon spontanée, cette
médiation de langage. Je crois que ma chance, pour trouver
ma propre esthétique, a été de tomber suffisamment
tôt sur les bons outils philosophiques, par exemple L'anthropologie
philosophique de Groethuysen, ou les thèses sur l'histoire
de Walter Benjamin, et comprendre qu'un enjeu majeur de la possibilité de
récit c'était dans ce théâtre différencié du
sujet, que l'ordre actuel des représentations ne permettait
pas qu'on puisse les aborder indépendamment de leur locuteur.
Après, reste à investir les outils dans la forme
esthétique qui s'impose à nous, ces silhouettes,
ces lieux, et qu'ils y disparaissent n'est pas grave. Ce saut
arbitraire, la possibilité de parler à condition
d'un jeté du sujet dans la représentation même,
je l'ai perçu en fait dès Sortie d'Usine, à cause
d'un type de mon service qui s'était donné la mort
: une bonne partie du livre s'écrivait depuis son point
de vue. J'aime bien le mot diffraction, comme pour ces matériaux
inaccessibles, dans l'espace, dont on analyse la composition
par diffraction de leur lumière. En reconstituant un espace
de diffraction sur tel point précis du monde, on a peut-être
une chance de retrouver cette possibilité littéraire
qui nous fascine toujours dans l'âge d'or du roman, du
Quichotte à Proust, en passant par Balzac et Dostoievski.
Il reste que pour déterminer ce point précis, le
seul recours c'est par là où on a commencé,
cette notion d'expérience personnelle, de malaise personnel,
ou plus exactement : d'enjeu strictement personnel, intime, à venir
se confronter là. Cette notion d'immédiateté narrative
est bien séduisante, y compris comme visée impossible.
Suspecte, non, même si je ne vois pas quelle oeuvre récente
je pourrais mettre ici, à moins du grand charroi de Novarina,
où le son de la langue reste comme il est à l'intérieur,
ne se mêle même pas de rejoindre les mots existants.
Lui est capable de pousser cette immédiateté jusqu'à l'inventaire,
par exemple, dans sa Chair de l'homme, la liste des trois mille
cinq cents noms de rivières. Pour moi, je crois que je
n'en ai pas fini avec l'expérience de ces voix du réel
: depuis quelques semaines, je suis une journée par semaine, à Nancy,
dans le local où ceux qui n'ont rien, qui vivent dans
la rue, dans les squatts ou des voitures abandonnées,
viennent prendre leur douche et laver leur linge. Quand ils nomment
le même feu rouge que je vois, l'expérience ontologique
qui fonde la nomination est dans un statut qui ne rejoint en
rien le mien. J'ai besoin de cette nomination, la leur, pour
comprendre même aussi simple qu'un feu rouge. Je sais,
avec certainement plus de tranquillité qu'autrefois, que
c'est la part de travail qui m'est réservée. J'ai
la même enfance, à cinq ans près, et la mer
au lieu de la montagne, que Bergounioux, on a eu les mêmes
lectures, les mêmes passions au même âge ou à peu
près, son territoire à lui, c'est la ville de Brives
avant qu'il vienne en ville, le mien cet univers de la ville
du jour où je m'y suis trouvé lancé, mon
sac à la main. Je crois qu'on vise toujours à la
plus haute simplicité pour la narration. C'est dans l'impossibilité d'y
prétendre, sur un objet donné, qu'on assiste à ces
levées d'architecture du récit. Mais la base reste
l'étonnement, et un étonnement qui ne renvoie qu'à soi-même,
ce serait mon seul lien à cette problématique de
l'autobiographie : qu'est-ce qui s'est noué en moi, ou
entre le monde et moi, ou dans le monde en moi, pour que ce feu
rouge et ce carrefour entre une pharmacie et un garage s'imposent
comme lieu contraint de l'expérience esthétique
? Et c'est dans cet étonnement qu'on trouve tout le reste,
même si le saut parfois effraie.