François Bon / Lire avec écrire
août 2002 – entretien avec Jean-Louis Tallon pour horspress.com
on reçoit régulièrement des demandes d'entretien, et parfois on est dans l'impossibilité d'y répondre, parce que, tout simplement, ce sont des questions qu'on ne se formule pas de cette façon, ou bien du genre "qu'est-ce que ça vous apporte, les ateliers d'écriture" ou encore "comment jugez-vous l'écriture romanesque" (non, non, je n'invente pas) – d'autres fois, les questions touchent tout juste, alors on se retrouve à y répondre comme s'il s'agissait seulement de faire le point avec soi-même, tranquillement – ça a été le cas de celles-ci, et merci donc à J-L Tallon – FB

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1. Vous écrivez avoir fait la découverte d’écrivains marquants quand vous étiez au lycée. Songiez-vous déjà à écrire ? Si oui, qu’écriviez-vous ? Et quelle idée de la littérature aviez-vous à cette époque ?
Autant que je me souvienne, la passion à lire a toujours été liée pour moi à une projection identitaire. C’est dû peut-être à des hasards, livres comme ceux d’Ernest Perrochon qui se situaient dans les paysages pour moi alors quotidiens, le marais vendéen, ou un peu plus tard les récits de Simenon situés à L’Aiguillon-sur-Mer, les Sables d’Olonne ou Fontenay-le-Comte. Je n’ai rien gardé de tout ça, mais à l’époque du collège je me souviens de débuts de roman écrits dans d’anciens livres de comptabilité stockés au grenier du garage, puisque nous habitions au-dessus du garage paternel, ou de poèmes tapés le soir sur la grosse machine à écrire Japy dans les bureaux vides. Ça ressemblait à de la poésie, ou se prenait pour. Ma chance, immense chance, a été d’être mis en contact tôt avec la littérature, en particulier par les livres de prix scolaires, choisis par le professeur de français. Steinbeck ou Stendhal en quatrième, auxquels je n’aurais pas eu accès par l’univers familial. Mais Dickens, Poe, Balzac, Jules Verne, j’y avais déjà accès par les livres trouvés à la maison ou chez mon grand-père maternel. Le scarabée d’or, d’Edgar Poe, lu vers mes 10 ans, dans une reliure rouge des années 30, est un souvenir fondateur. Ceci dit, chaque fois que j’ai fait des ateliers d’écriture en milieu scolaire, j’ai constaté que ces pratiques d’écriture n’avaient rien de singulier, que bien des jeunes, partout, la continuent, et c’est essentiel. D’où, accessoirement, ma réticence aux démarches qui voudraient promulguer une littérature simplifiée comme vecteur exclusif des apprentissages, à l’école primaire ou au collège.

2. Pourquoi vous êtes-vous tourné vers les Arts et Métiers et non pas vers les Lettres, après le baccalauréat ?
L’idée comme quoi les études de lettres sont un chemin privilégié vers la littérature tient du préjugé. Elles apprennent à enseigner, et éloignent de la création, en France tout du moins. Il n’y a qu’à examiner statistiquement d’où viennent les écrivains qui comptent. A qui aurait la passion d’écrire, je recommanderais plutôt les études scientifiques, la logique, voire les mathématiques comme Jacques Roubaud, ou la médecine, ou tout simplement de voyager. Les géographes ont une compréhension étonnamment complexe du monde. La question annexe serait plutôt : est-ce que les études de lettres, telles qu’elles se présentent actuellement, refusant toute idée de pratique créative de l’écriture, permettent au moins d’apprendre à bien enseigner ? J’en doute. Leur division en siècles est une plaie majeure, qui paraît de plus en plus aberrante.

3. Dans quel état d’esprit étiez-vous lorsqu’au début des années 80, vous décidez de démissionner de votre emploi ?
A l’époque c’était facile, il suffisait de rentrer dans une boîte d’intérim pour trouver à nouveau un job. Une démission ne tirait pas à conséquence. Et, en quatre ans à Sciaky Vitry, où nous concevions et installions des machines à souder par faisceau d’électrons, j’avais fait un chemin considérable : pouvoir prendre la responsabilité d’une conduite de chantier en pays étranger. Je suis parti sur un coup de tête, parce qu’on m’avait refusé successivement un voyage en Chine prévu de longtemps, une machine que je venais de passer plusieurs mois à préparer, et un autre chantier de soudage, sur un bateau de dépose de câbles sous-marins en mer du Japon. Sous le prétexte que j’étais un des rares de la boîte à apprécier les Indes, on voulait m’y renvoyer une troisième fois. Quand j’ai quitté cet emploi, j’avais un peu d’argent d’avance, je souhaitais m’offrir six mois d’études de philo et de cours de violoncelle, je ne savais pas que ça durerait vingt ans.

4. Pourquoi vous êtes-vous alors tourné vers la littérature ?
Dans ces quatre ans de chantiers, dans l’isolement des langues étrangères, les villes découvertes, la vie en hôtel systématique, j’avais déjà accumulé une douzaine de cahiers de 200 pages Clairefontaine remplis de notes, d’ébauches – des rêves, des descriptions aussi, et beaucoup de phrases recopiées. J’avais peu à peu, en même temps, construit un vrai chemin de lecture, en particulier grâce à la découverte de Maurice Blanchot, donc j’étais plus ou moins prêt.

5. Vous avez publié votre premier roman, Sortie d’usine, à vingt-neuf ans. Avez-vous eu des difficultés à vous faire publier ? Si oui, avez-vous douté ? Quel souvenir gardez-vous de cette période ?
Comme tout le monde, j’ai présenté un manuscrit non terminé, qui a été refusé, en particulier par Jérôme Lindon, qui l’a accepté un an plus tard. De cette année, souvenir de rencontres importantes, quelques personnes qui m’ont fait accéder, à travers des détails de mon manuscrit, à une notion plus concrète du travail. J’ai lu en particulier, cette année-là, la correspondance de Flaubert, ça m’a beaucoup aidé. D’ailleurs, le premier chèque que j’ai touché des éditions de Minuit a servi à me payer, pour le prix d’un réfrigérateur, les œuvres complètes de Flaubert au club de l’Honnête Homme, reliées cuir, je les ai toujours. Ce manuscrit, Sortie d’usine, était tellement loin de ce qui me préoccupait littérairement, côté Jabès, Hölderlin, que je savais devoir lui obéir. Je n’avais pas à douter.

6. A partir de quand avez-vous commencé à vivre de votre plume ?
Comme plus personne n’écrit à la plume, ça prouverait que l’expression est plutôt datée. Pour tous les auteurs que je connais, la situation est plus complexe. Certains continuent une activité professionnelle, médecin, enseignant de collège, traducteur, technicien du téléphone. Pour beaucoup d’entre nous, les revenus hors littérature, articles, révisions de scénario, stages de formation, interventions dans les facs étrangères, permettent d’assurer des périodes de libre écriture, au moins en dents de scie. Mais ce ne serait pas bon, je crois, de demander à ce que nous avons de plus précieux, le livre en cours, une sécurité alimentaire.

7. Avez-vous été influencé par le Nouveau Roman ? Si oui, par quels écrivains en particulier ?
Je n’aime pas trop le mot « influence ». On phagocyte, on cannibalise. Il y a à faire toute une remontée dans l’amont de la langue. C’est long et difficile, mais obligé. En terminale, on lisait tous Robbe-Grillet ou Burroughs. Claude Simon et Samuel Beckett, quand j’ai commencé à vraiment travailler l’écriture, ont plus tard été des découvertes importantes, en particulier parce qu’ils mettaient en avant, dans une période qui poussait à l’inverse, la part non intellectuelle du travail d’écriture, la sauvagerie physique qu’il comporte. Mais Julien Gracq ou William Faulkner ont compté largement autant. Je crois que personne, depuis 1922, n’est sorti du champ de tension ouvert par Marcel Proust et Franz Kafka. C’est eux aujourd’hui encore qu’il faut lire d’abord.

8. Quel élément déclenche chez vous l’envie d’écrire ?
C’est toujours obscur, et tant mieux. Je ne me force pas à l’écriture. Je suis capable de passer de longs mois sans projet d’écriture, même si je lis, je note, j’expérimente : les ateliers d’écriture, s’ils sont la rencontre d’un réel inconnu, aussi bien via une école d’art qu’auprès de sans-abri, sont une école formidable. Et puis il y a ce basculement. C’est imprévisible, et ça pourrait être angoissant puisqu’on ne sait même pas s’il se produira jamais à nouveau. Il s’agit de travailler pour être prêt, pour tenir dans l’arrachement. Ça tient parfois du piétinement immobile.

9. Où et quand écrivez-vous ? Avez-vous des moments privilégiés ? Des lieux ?
Depuis toujours, c’est le matin, en supprimant la dernière phase de sommeil. Ça peut être très bref, lorsqu’il s’agit du premier jet. Quarante minutes, et puis ne plus rien faire jusqu’au lendemain. Donc en général je travaille le matin de 5 heures à 8 heures, ça laisse du temps ensuite pour autre chose. Pour le lieu, autrefois c’était devant le cahier, maintenant, c’est devant l’écran du portable. Peu importe qu’il soit posé sur une table de cuisine ou sur la tablette d’un train.

10. Vous venez d’obtenir le prix Louis Guilloux pour Mécanique. Que pensez-vous des prix littéraires ?
Je ne pense pas des prix littéraires.

11. Y a-t-il des écrivains contemporains dont vous vous sentiez proche, littérairement parlant ?
Oui, bien sûr, et je crois qu’on est nombreux à le vivre bien plus positivement que dans les années 70-80, où chaque groupe était lié à une revue ou un éditeur. Il y a des amitiés transversales, des travaux qu’on suit, des gens dont on se demande vraiment comment, dans la configuration actuelle de l’œuvre, pourra se jouer la prochaine carte. Et c’est indépendant de l’âge, de la génération. On pense et repense aussi beaucoup aux rencontres manquées : Koltès, on ne s’est parlé qu’une fois, quelques mois avant sa mort. Bizarre comme l’importance de Georges Perec, aussi, grandit depuis sa disparition.

12. Comment avez-vous rencontré Pierre Bergounioux ?
Comme pas mal d’autres, parce que de temps en temps, rarement, un livre vous touche très fort alors on écrit à l’auteur. Et ça peut aller, encore plus rarement, jusqu’à cette fraternité.

13. Vous lisez beaucoup. Ne pourrait-on pas dire qu’il y a un moment où il ne faut plus lire pour écrire ? Et que trop lire peut bloquer l’écriture ?
Quelquefois on doit justement lire, ou s’abrutir d’autre façon, pour bloquer l’écriture, parce que ce n’est pas mûr, qu’il faut l’attente, la compression. Le chemin des lectures aussi est obscur, et vous commande sans qu’on sache. Je ne sais pas si je lis beaucoup. Effectivement, dans les périodes d’écriture, la lecture s’assèche, ou se transporte vers une vieille habitude, relire Saint-Simon par exemple. A d’autres périodes, en particulier entre les livres, on se laissera aller à plus farfouiller, à s’offrir une cure Balzac ou une cure Montaigne.

14. Qu'est-ce que vous attendez de la lecture d’un livre ?
C’est après coup que ça se révèle. Au moment où on lit, on ne le sait pas. Ça vous prend, c’est tout. Quelquefois, ce qui se révèle est un secret très simple. Pas plus parfois qu’un tout petit détail de rythme. Certaine nuance de couleur dans le chant. Un certain cadrage du monde. Relisez là-dessus l’article de Proust sur Gérard de Nerval.