1. Vous écrivez avoir fait la découverte d’écrivains
marquants quand vous étiez au lycée. Songiez-vous déjà
à écrire ? Si oui, qu’écriviez-vous ? Et
quelle idée de la littérature aviez-vous à cette
époque ?
Autant que je me souvienne, la passion à lire a toujours
été liée pour moi à une projection identitaire.
C’est dû peut-être à des hasards, livres comme
ceux d’Ernest Perrochon qui se situaient dans les paysages pour
moi alors quotidiens, le marais vendéen, ou un peu plus tard
les récits de Simenon situés à L’Aiguillon-sur-Mer,
les Sables d’Olonne ou Fontenay-le-Comte. Je n’ai rien gardé
de tout ça, mais à l’époque du collège
je me souviens de débuts de roman écrits dans d’anciens
livres de comptabilité stockés au grenier du garage, puisque
nous habitions au-dessus du garage paternel, ou de poèmes tapés
le soir sur la grosse machine à écrire Japy dans les bureaux
vides. Ça ressemblait à de la poésie, ou se prenait
pour. Ma chance, immense chance, a été d’être
mis en contact tôt avec la littérature, en particulier
par les livres de prix scolaires, choisis par le professeur de français.
Steinbeck ou Stendhal en quatrième, auxquels je n’aurais
pas eu accès par l’univers familial. Mais Dickens, Poe,
Balzac, Jules Verne, j’y avais déjà accès
par les livres trouvés à la maison ou chez mon grand-père
maternel. Le scarabée d’or, d’Edgar Poe,
lu vers mes 10 ans, dans une reliure rouge des années 30, est
un souvenir fondateur. Ceci dit, chaque fois que j’ai fait des
ateliers d’écriture en milieu scolaire, j’ai constaté
que ces pratiques d’écriture n’avaient rien de singulier,
que bien des jeunes, partout, la continuent, et c’est essentiel.
D’où, accessoirement, ma réticence aux démarches
qui voudraient promulguer une littérature simplifiée comme
vecteur exclusif des apprentissages, à l’école primaire
ou au collège.
2. Pourquoi vous êtes-vous tourné vers les Arts et
Métiers et non pas vers les Lettres, après le baccalauréat
?
L’idée comme quoi les études de lettres sont
un chemin privilégié vers la littérature tient
du préjugé. Elles apprennent à enseigner, et éloignent
de la création, en France tout du moins. Il n’y a qu’à
examiner statistiquement d’où viennent les écrivains
qui comptent. A qui aurait la passion d’écrire, je recommanderais
plutôt les études scientifiques, la logique, voire les
mathématiques comme Jacques Roubaud, ou la médecine, ou
tout simplement de voyager. Les géographes ont une compréhension
étonnamment complexe du monde. La question annexe serait plutôt
: est-ce que les études de lettres, telles qu’elles se
présentent actuellement, refusant toute idée de pratique
créative de l’écriture, permettent au moins d’apprendre
à bien enseigner ? J’en doute. Leur division en siècles
est une plaie majeure, qui paraît de plus en plus aberrante.
3. Dans quel état d’esprit étiez-vous lorsqu’au
début des années 80, vous décidez de démissionner
de votre emploi ?
A l’époque c’était facile, il suffisait
de rentrer dans une boîte d’intérim pour trouver
à nouveau un job. Une démission ne tirait pas à
conséquence. Et, en quatre ans à Sciaky Vitry, où
nous concevions et installions des machines à souder par faisceau
d’électrons, j’avais fait un chemin considérable
: pouvoir prendre la responsabilité d’une conduite de chantier
en pays étranger. Je suis parti sur un coup de tête, parce
qu’on m’avait refusé successivement un voyage en
Chine prévu de longtemps, une machine que je venais de passer
plusieurs mois à préparer, et un autre chantier de soudage,
sur un bateau de dépose de câbles sous-marins en mer du
Japon. Sous le prétexte que j’étais un des rares
de la boîte à apprécier les Indes, on voulait m’y
renvoyer une troisième fois. Quand j’ai quitté cet
emploi, j’avais un peu d’argent d’avance, je souhaitais
m’offrir six mois d’études de philo et de cours de
violoncelle, je ne savais pas que ça durerait vingt ans.
4. Pourquoi vous êtes-vous alors tourné vers la littérature
?
Dans ces quatre ans de chantiers, dans l’isolement des langues
étrangères, les villes découvertes, la vie en hôtel
systématique, j’avais déjà accumulé
une douzaine de cahiers de 200 pages Clairefontaine remplis de notes,
d’ébauches – des rêves, des descriptions aussi,
et beaucoup de phrases recopiées. J’avais peu à
peu, en même temps, construit un vrai chemin de lecture, en particulier
grâce à la découverte de Maurice Blanchot, donc
j’étais plus ou moins prêt.
5. Vous avez publié votre premier roman, Sortie d’usine,
à vingt-neuf ans. Avez-vous eu des difficultés à
vous faire publier ? Si oui, avez-vous douté ? Quel souvenir
gardez-vous de cette période ?
Comme tout le monde, j’ai présenté un manuscrit
non terminé, qui a été refusé, en particulier
par Jérôme Lindon, qui l’a accepté un an plus
tard. De cette année, souvenir de rencontres importantes, quelques
personnes qui m’ont fait accéder, à travers des
détails de mon manuscrit, à une notion plus concrète
du travail. J’ai lu en particulier, cette année-là,
la correspondance de Flaubert, ça m’a beaucoup aidé.
D’ailleurs, le premier chèque que j’ai touché
des éditions de Minuit a servi à me payer, pour le prix
d’un réfrigérateur, les œuvres complètes
de Flaubert au club de l’Honnête Homme, reliées cuir,
je les ai toujours. Ce manuscrit, Sortie d’usine, était
tellement loin de ce qui me préoccupait littérairement,
côté Jabès, Hölderlin, que je savais devoir
lui obéir. Je n’avais pas à douter.
6. A partir de quand avez-vous commencé à vivre de
votre plume ?
Comme plus personne n’écrit à la plume, ça
prouverait que l’expression est plutôt datée. Pour
tous les auteurs que je connais, la situation est plus complexe. Certains
continuent une activité professionnelle, médecin, enseignant
de collège, traducteur, technicien du téléphone.
Pour beaucoup d’entre nous, les revenus hors littérature,
articles, révisions de scénario, stages de formation,
interventions dans les facs étrangères, permettent d’assurer
des périodes de libre écriture, au moins en dents de scie.
Mais ce ne serait pas bon, je crois, de demander à ce que nous
avons de plus précieux, le livre en cours, une sécurité
alimentaire.
7. Avez-vous été influencé par le Nouveau
Roman ? Si oui, par quels écrivains en particulier ?
Je n’aime pas trop le mot « influence ». On
phagocyte, on cannibalise. Il y a à faire toute une remontée
dans l’amont de la langue. C’est long et difficile, mais
obligé. En terminale, on lisait tous Robbe-Grillet ou Burroughs.
Claude Simon et Samuel Beckett, quand j’ai commencé à
vraiment travailler l’écriture, ont plus tard été
des découvertes importantes, en particulier parce qu’ils
mettaient en avant, dans une période qui poussait à l’inverse,
la part non intellectuelle du travail d’écriture, la sauvagerie
physique qu’il comporte. Mais Julien Gracq ou William Faulkner
ont compté largement autant. Je crois que personne, depuis 1922,
n’est sorti du champ de tension ouvert par Marcel Proust et Franz
Kafka. C’est eux aujourd’hui encore qu’il faut lire
d’abord.
8. Quel élément déclenche chez vous l’envie
d’écrire ?
C’est toujours obscur, et tant mieux. Je ne me force pas à
l’écriture. Je suis capable de passer de longs mois sans
projet d’écriture, même si je lis, je note, j’expérimente
: les ateliers d’écriture, s’ils sont la rencontre
d’un réel inconnu, aussi bien via une école d’art
qu’auprès de sans-abri, sont une école formidable.
Et puis il y a ce basculement. C’est imprévisible, et ça
pourrait être angoissant puisqu’on ne sait même pas
s’il se produira jamais à nouveau. Il s’agit de travailler
pour être prêt, pour tenir dans l’arrachement. Ça
tient parfois du piétinement immobile.
9. Où et quand écrivez-vous ? Avez-vous des moments
privilégiés ? Des lieux ?
Depuis toujours, c’est le matin, en supprimant la dernière
phase de sommeil. Ça peut être très bref, lorsqu’il
s’agit du premier jet. Quarante minutes, et puis ne plus rien
faire jusqu’au lendemain. Donc en général je travaille
le matin de 5 heures à 8 heures, ça laisse du temps ensuite
pour autre chose. Pour le lieu, autrefois c’était devant
le cahier, maintenant, c’est devant l’écran du portable.
Peu importe qu’il soit posé sur une table de cuisine ou
sur la tablette d’un train.
10. Vous venez d’obtenir le prix Louis Guilloux pour Mécanique.
Que pensez-vous des prix littéraires ?
Je ne pense pas des prix littéraires.
11. Y a-t-il des écrivains contemporains dont vous vous
sentiez proche, littérairement parlant ?
Oui, bien sûr, et je crois qu’on est nombreux à le
vivre bien plus positivement que dans les années 70-80, où
chaque groupe était lié à une revue ou un éditeur.
Il y a des amitiés transversales, des travaux qu’on suit,
des gens dont on se demande vraiment comment, dans la configuration
actuelle de l’œuvre, pourra se jouer la prochaine carte.
Et c’est indépendant de l’âge, de la génération.
On pense et repense aussi beaucoup aux rencontres manquées :
Koltès, on ne s’est parlé qu’une fois, quelques
mois avant sa mort. Bizarre comme l’importance de Georges Perec,
aussi, grandit depuis sa disparition.
12. Comment avez-vous rencontré Pierre Bergounioux ?
Comme pas mal d’autres, parce que de temps en temps, rarement,
un livre vous touche très fort alors on écrit à
l’auteur. Et ça peut aller, encore plus rarement, jusqu’à
cette fraternité.
13. Vous lisez beaucoup. Ne pourrait-on pas dire qu’il y
a un moment où il ne faut plus lire pour écrire ? Et que
trop lire peut bloquer l’écriture ?
Quelquefois on doit justement lire, ou s’abrutir d’autre
façon, pour bloquer l’écriture, parce que ce n’est
pas mûr, qu’il faut l’attente, la compression. Le
chemin des lectures aussi est obscur, et vous commande sans qu’on
sache. Je ne sais pas si je lis beaucoup. Effectivement, dans les périodes
d’écriture, la lecture s’assèche, ou se transporte
vers une vieille habitude, relire Saint-Simon par exemple. A d’autres
périodes, en particulier entre les livres, on se laissera aller
à plus farfouiller, à s’offrir une cure Balzac ou
une cure Montaigne.
14. Qu'est-ce que vous attendez de la lecture d’un livre
?
C’est après coup que ça se révèle.
Au moment où on lit, on ne le sait pas. Ça vous prend,
c’est tout. Quelquefois, ce qui se révèle est un
secret très simple. Pas plus parfois qu’un tout petit détail
de rythme. Certaine nuance de couleur dans le chant. Un certain cadrage
du monde. Relisez là-dessus l’article de Proust sur Gérard
de Nerval.