Quelle approche as-tu de la nouvelle ?
Une approche de lecteur fasciné. Espèce très
rare de la littérature, que je mets au plus haut de la prose.
Mais dans la stupéfaction de combien peu réussissent à
se glisser à ce niveau. Comme une courbe avec un à pic,
rien à voir avec le monde peuplé du récit, et même
de la poésie. Les textes écrits le soir d’un seul
jet par Maupassant, pour se faire de l’argent, valent cent fois
mieux que ses romans. Les bijoux complexes d’Henry James, quand
on les rapporte à leur lente élaboration dans ses Carnets.
Ou pourquoi Borges finalement n’en aura rassemblé que si
peu, mais si définitives... J’aime aussi beaucoup Carver.
Chaque fois stupéfié par le fait que la nouvelle est un
genre à part entière, qui fonctionne par superposition
de strates, comme totalité formelle, rien à voir avec
la prose brève (même quand elle atteint, chez Kafka ou
Daniil Harms, des sommets elle aussi...)
As-tu écrit des nouvelles ? Où ?
Quand me vient une intuition, elle a besoin de mûrir très
lentement avant que la narration se déclenche. Cette narration
peut être brève (mon texte Parking n’a qu’une
quinzaine de pages), mais je crois que ces narrations relèvent
de la prose courte, et pas de la totalité-monde qu’est
une nouvelle, même avec le presque rien de contenu, un frigo en
panne, une voiture qui klaxonne sous l’étage du motel,
chez Carver. A deux reprises, en vingt ans, j’ai écrit
des textes brefs qui relèveraient plus de la nouvelle, et chaque
fois ça a été dans la même configuration
: portrait fictif d’un illuminé de la chose littéraire,
et d’ailleurs les deux fois j’ai pris le même nom
pour le personnage : Jean Audeau (un nom qui est dans Rabelais). Un
spécialiste ignoré de Rabelais lire,
la première, et Le dernier descendant de Charles Baudelaire
lire
la seconde, deux ans plus tard. Là, je ne sais pas pourquoi,
peut-être à cause de l’œuvre littéraire
inatteignable en perspective de fond, il m’a semblé que
ça fonctionnait en nouvelle. Ceci dit, les choses seraient peut-être
différentes si on était dans un autre système économique
pour la littérature. C’est frappant dès Edgar Poe
: la commande des magazines est ce qui permet aux écrivains de
vivre, et conditionne en retour leur forme essentielle de création,
en l’orientant vers la nouvelle. Peut-être c’est la
même chose pour les admirables nouvelles de Tchékov ? En
tout cas, ça a toujours prévalu en Amérique, aussi
bien pour James qu’encore pour Carver. Pour nous, ici, il n’y
a pas l’équivalent. Alors on écrit un roman après
l’autre, ou on cherche vers le théâtre, on fait des
ateliers ou des lectures, mais pas de nouvelles. J’ai des pistes,
dans des carnets, et je relis bien souvent ceux d’Henry James,
mais chaque fois ça me renvoie à mon travail là
où je l’ai laissé.
Quelle perspective alors faudrait-il : recueil personnel ?
demande extérieure?
Pour les deux nouvelles dont je parlais, il s’agissait
d’une commande extérieure. Quand je lis un grand nouvelliste,
c’est évident : il est requis, il n’a pas d’écriture
de rechange. Il me semble qu’il faut une ascèse énorme,
une attente, pour que ce texte bref trouve son élévation,
se détache. Quand j’entre dans la relecture d’un
ensemble fort de nouvelles, Poe ou Borges, c’est chaque fois un
vieux rêve qui reprend : s’arrêter pendant deux ans,
laisser venir les rêves, les intuitions, et concevoir un recueil
de nouvelles, dans cette orfèvrerie que cela suppose... Alors,
oui, ce rêve est actif pour moi, représente un sommet de
l’art littéraire. Mais ce n’est pas sûr que
j’y aie jamais droit. Et peut-être question de rythme intérieur
: l’appel aussi du roman, de la fresque.... Comme si la nouvelle,
quand elle saisit des types de mon genre, c’était l’indication
d’un virage dans le trajet principal, une fracture... Je pense
à Paresse de Jacques Séréna, ou Maladie,
de Tanguy Viel lire,
comme des exceptions du même ordre.
Par quel style de nouvelles es-tu attiré ? En lecture,
en écriture...
Ce qui me semble caractériser la nouvelle, par rapport à
la prose poétique, c’est comme une mise à distance,
un interdit de style. Que je m’explique... Une tension qui interdit
la prise de contrôle subjective par l’auteur. Dans James,
des bribes de dialogue tendues à l’extrême, qui ne
se répondent jamais directement. Dans Carver, ces éléments
quasi triviaux, une voiture d’occasion, un coup de téléphone,
un canapé, qui interdisent l’échappée dans
la seule poétique. C’est peut-être justement ce qui
a fait de Poe une telle exception française : Baudelaire rend
hommage à cette tension en la hissant dans un masque supplémentaire,
celui du poème en prose ? Le roman accepte la dérive,
le théâtre permet un condensé de temps et d’espace
par l’appel à la parole de l’autre. Dans ce qui me
fascine chez James ou Borges, c’est ce retrait qui serait le plus
terrible à obtenir pour soi-même : la nouvelle réussie
efface tout ce qui l’entoure, y compris l’auteur. Et chez
Borges, cela aussi est mis en abîme, quand, avec Pierre Ménard,
le contenu de la nouvelle se confond avec l’auteur fictif dont
elle rend compte.
Pratiques-tu (fais-tu pratiquer)la nouvelle en ateliers d'écriture?
Est-elle plus commode ? Plus abordable que la poésie, que le
récit de vie ? Si oui, dans quelles circonstances ?
Cette idée du "plus abordable" me paraît
très séditieuse. Un récit bref n’est pas
une nouvelle. La nouvelle, par l’arrachement esthétique
qu’elle présuppose, est sans doute au contraire le plus
inabordable. Très tristes ces cimetières de textes brefs
par quoi on veut faire croire aux jeunes auteurs qu’ils ont pris
pied dans la littérature. Je trouve haïssables ces concours
de nouvelles, subventionnés par les municipalités ou les
conseils généraux, où on vous fait faire un petit
tour de prose comme à une majorette son bâton. L’atelier
d’écriture a une éthique, et, pour l’animateur,
une responsabilité : former à l’usage autonome de
la littérature. Donc, pour moi, accepter que la démarche
de chacun le porte vers prose, poésie, ou pourquoi pas nouvelle,
et le mettre en relation avec les univers esthétiques qui peuvent
l’aider à marcher dans cette direction. Et, d’un
point de vue uniquement technique, décomposer les paramètres
que l’écriture rassemble en un bloc compact, déplier
vers ce qui tient à la représentation, au mental, aux
formes, à l’action du verbe, aux notions de coupe et de
rythme... J’essaye d’entrer avec ceux qui me sont confiés
dans l’intérieur du geste d’écrire, et de
faire partager l’enjeu et le risque d’une démarche
littéraire, ce qu’elle suppose de marche solitaire, d’efforts,
de lectures... La nouvelle requiert ceux qui la servent, et c’est
très mystérieux : voir Annie Saumont, pour laquelle j’ai
très grand respect. Cette idée du "plus commode"
est simplement haïssable, et tu le sais bien.
Il n’y aurait pas de marche d’approche ?
Si, se battre chaque fois qu’on peut pour rendre vivante la littérature,
lectures publiques par exemple. Rien de plus excitant que lire une pièce
de Poe à un public scolaire, ou lire La Grande Bretèche
de Balzac en public. Je suis toujours extrêmement surpris, dans
les stages avec des enseignants ou des bibliothécaires, de combien
nous avons à lutter pour ce seul partage : faire savoir l’existence
de ces " puits " littéraires. Quand je raconte Le
Seuil de Borges, c’est rare que plus de 2 ou 3 stagiaires
sur la vingtaine de présents aient lu ce texte, ou s’en
souviennent. Mon travail, c’est de prendre Espèces
d’espaces de Perec, dire pourquoi il évoque cette
nouvelle-ci de Borges, et initier à la description dans l’optique
de cette saisie par le fantastique, en sensibilisant aux questions de
locuteurs, de cinétiques, de cadre... Je peux compter alors qu’ils
vont lire autrement, en repensant à leur texte personnel, ce
sommet qu’est la nouvelle de Borges... Je déteste ces journaux
qui vous proposent un coin de leur sommaire, en disant : "Vous
nous écrirez bien une nouvelle..." Voir leurs suppléments
d’été... La "nouvelle" comme loisir, vite
lu, petit sourire et oublié... Non, il faut travailler à
faire sentir l’extrême sauvagerie de la littérature,
le danger mental qu’est la plongée dans le fantastique,
le trouble que peut être le réel tout proche, quand il
tremble dans la nouvelle. Faire partager que la littérature a
encore son mot à dire dans tout ça. Et une fois ceci restauré,
prévenir de l’existence de ces objets hautement explosifs
que sont les grands nouvellistes... Qui a lu la mort de Tchékov
réinventée par Carver ne voit plus le monde pareillement.