François Bon / notice de l'Encyclopedia Universalis : BON FRANÇOIS (1953 -  )
note personnelle : c'est sympa à eux de prévoir l'espace blanc à remplir... et merci à Michel Schmitt (Lyon 2)

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L'histoire du roman a depuis longtemps décliné la liste des positions que l'écriture peut prendre devant le réel, en jouant de toutes les continuités, ruptures, fidélités et volte-face.

François Bon, né en 1953, se trouve placé dans cet inconfort : vouloir formaliser et prolonger l'expérience de vivre dans l'écriture, c'est aujourd'hui se frayer un chemin étroit entre les grandes sommes engendrées par le génie universel, la masse des produits médiocres pourvoyeurs d'illusions paresseuses, et une littérature aventureuse qui saurait dire le présent. François Bon est fils d'institutrice. Très jeune, il tient des carnets à partir de sa découverte des écrivains surréalistes, puis s'éloigne de l'écriture pour plusieurs années. Technicien d'usine à l'étranger, il reprend conscience qu'elle lui est pourtant essentielle, et il engage une série de récits nombreux mais toujours peu volumineux. Très vite, il apparaît comme l'un des plus brillants jeunes romanciers des années 1980. 

L'univers de François Bon est une gigantesque machine cassée. Quelque chose, par à-coups, s'est brisé dans cette seconde moitié du siècle. L'aliénation par le travail, la peur et la vie gâchée (Sortie d'usine, 1982) se sont prolongées en des spectres plus redoutables encore. Les paysages industriels de Bombay, Moscou ou Vitry-sur-Seine sont les nécropoles de ce qui fut la classe ouvrière (Temps machine, 1993) ou de l'histoire assassinée (Berlin dans Calvaire des chiens, 1990). Les consciences se sont défaites dans leur impossible effort à se rejoindre (Parking , 1996), et les personnages sont ceux de la marge (Le Crime de Buzon, 1986). Quand la vie les a réunis pour un bref moment (Limite, 1985), ils s'en retournent à leur solitude, leur mort ou leur folie. Observateur aigu de la détresse sociale (Un fait divers, 1993), François Bon évite les classifications desséchantes du sociologue ou le pathos journalistique. Il déjoue les pièges du voyeurisme dans la mission qu'il s'assigne de conserver dans leur force d'émotion les mots et les visages gommés par l'histoire (C'était toute une vie, 1995). Dans L'Enterrement  (1992), bref récit sur la disparition d'un ami proche et qui est inhumé dans une campagne de l'Ouest français, l'évocation du défunt s'insère dans le monologue intérieur chaotique du narrateur, qui suit les moments réglés d'une mise en scène funéraire dans le «réel quotidien». Décalage des vivants par rapport à ce suicidé volontairement exclu de leur communauté factice, terrible constat du divorce entre la lucidité de la conscience malheureuse et la pétrification des gestes et des discours qui permet aux humains de continuer à vivre. Bon n'imite personne, mais il a retenu les leçons de style des romanciers américains (Faulkner notamment), de Cendrars ou d'Apollinaire.

Deux autres aspects de l'oeuvre de François Bon doivent être fortement soulignés. Savant connaisseur de l'oeuvre de Rabelais, il consacre à l'auteur de Pantagruel un essai qui fait la genèse de l'oeuvre (La Folie Rabelais, 1990). L'édition des quatre premiers livres qu'il préface en 1994 se fait d'après la ponctuation originale, et la réflexion se poursuit avec La Pantagruéline Pronostication. Bon s'y montre fasciné par les savoirs de la Renaissance, ceux de Rabelais ou de Cervantès, qui ont moins apporté à la connaissance qu'ils n'ont héroïquement affronté les espaces infinis de l'obscur. Par ailleurs, comme d'autres créateurs contemporains (on pense au cinéma par exemple), François Bon est convaincu de l'intérêt des écritures collectives. Fidèle à l'attention qu'il porte aux brutalités d'une société inégalitaire et à la douleur solitaire des exclus de la vie, il a animé des ateliers d'écriture avec de jeunes détenus, expérience dont il a rapporté le sobre et poignant récit de Prison (1997). Projet que ne contredit pas la belle méditation sur le temps menée à l'occasion d'une rencontre avec le graveur Jacques Muron (Le Solitaire. Jacques Muron, 1996), ou encore le plaisir d'écrire pour de jeunes lecteurs: Dans la ville invisible (1995) ou 30, rue de la Poste (1996).

Michel P. Schmitt