Edward Hopper | Dehors est la ville
François Bon, éditions Flohic, collection "musées secrets", 1998

 


"Dehors est la ville, essai sur Edward Hopper" a été publié aux éditions Flohic en 1998 - l'extrait ci-dessous avait été publié par la revue Gallimard - NRF en 1998.
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conscious of the spaces and elements beyond the limit of the scene itself - E. H., 1929

La ville est une fiction.

Cette ville n'existe pas. Ce qui se peint c'est notre idée de la ville, ce que nous mettons en jeu entre nous et le dehors lorsque nous disons le mot ville.

Parce que c'est là qu'on marche, et qu'entre soi et les autres s'est déposé le ciment et hissée la géométrie, et ce qui rend les visages indistincts et pareilles les fenêtres. La ville est ce qui nous sépare des autres hommes, c'est pour cela qu'elle lève de l'eau, séparée de nous par l'eau puissante et trouble, métaphore de ce balancement jaune entre soi-même et les autres, par quoi on se regarde soi-même aussi, là où on est : on est dans cette ville, là-bas sous le ciel jaune, la ville trouée de grandes saignées faites droit entre les blocs pour que les hommes traversent et se montrent.

Et le ciel est une folie dressée, comme un cri dirait cette volonté d'arracher la peau du monde et de s'enfuir mais la ville vous colle à son sol, vous coince dans ses alvéoles.

L'usine tout devant, rien qu'un cube massif avec des cheminées : la ville en imposant ses volumes reste opaque, et cela vaut pour tout le paysage humain derrière, là où tout, eau, ciel et ville sont étendus à l'horizontale sauf cette usine, sans lampe ni veilleur. L'usine et son mystère témoignent seuls de par quoi la ville commande à ceux qui la font.

Rien ici qui soit pour l'homme, astreint à ces brouillons de fenêtre entre l'eau jaune et le ciel fou.

Dans la fiction qu'est la ville, ne compte pas la chronologie de celui qui la dresse, toile après toile, en quarante ans de marche continue.

Ne compte pas la disparité des indications par quoi il cherche à nous tromper. Bien sûr c'est d'une seule ville qu'il s'agit, et bien sûr c'est d'une seule nuit qu'il s'agit. C'est d'une ville de notre temps qu'il s'agit, une ville qu'on pourrait trouver au bout n'importe où d'une route, là où s'arrêtent les rails et qu'on descend, qu'on franchit le quai. C'est la ville par quoi toute ville nous est présence, et notre ville elle-même nous est présence, à l'arrêt qu'on marque près d'un trottoir, à tout retrait du bruit puisque la ville peinte ne comporte ni mouvement ni bruit, et même les couleurs s'affichent sans désordre. Tout rangé comme lorsqu'on vient le front contre la vitre, toute l'oeuvre entièrement le front contre les vitres, là où on pense et comme on pense dans l'interrogation des choses, la question qu'on a sur l'immobilité terrible d'un instant où tout vient sur la même surface, qui on est et d'où on vient, précisément par cette présence des choses.

De chaque point du rectangle tout nous parvient à même distance et c'est une contradiction optique scandaleuse : le centre nous devrait être plus immédiatement présent et il ne l'est pas, ne dispose d'aucune antériorité par rapport aux points les plus éloignés de la surface.

Alors la fiction n'est pas de reconstruire un monde linéaire de mots qui viendrait monter après le silence des toiles, où a déjà cessé tout bruit de la ville et donc des paroles qu'elle condense. La fiction c'est seulement d'accéder à cette présence, d'être là devant cette fenêtre où vole un rideau, d'où nulle parole ne nous vient et puis, dans le même glissement de présence, d'être maintenant dans la rue vide du dimanche matin, où les fenêtres sont rouges et les vitrines vertes, et où les mots sont illisibles parce que personne ne requiert les objets qui ici subsistent, que le langage donc ne sert plus et disparaît : les signes du monde ne valent que si nous sommes-là pour les lire.

Ici nous sommes venus, nous regardons la rue vide du dimanche matin, mais nous sommes mis en retrait de notre pratique de la ville : s'il faut marcher ou bien attendre, ou encore parler ou faire sonner la porte de la vitrine verte, rien ne nous en est signifié.

La fiction alors seulement cette venue muette, où tout glisse, égalité horizontale et suspendue, plutôt comme le rêve que nous portons debout dans notre activité diurne, la présence de la ville celle seule que nous-mêmes lui conférons.

 

Parce que la ville ne peut être rassemblée qu'ainsi, prise au détour, non pas dans ce qui serait fixe et permanent (c'est fixe et permanent), mais dans ce qui se refait d'instantané pour l'oeil en mouvement, l'oeil qui ne peut fixer parce que lui-même ne peut s'arrêter.

Un instant surgit une vérité fixe de la ville, mais ici on ne peut venir et peindre. On a vu, un instant. On a été emmené.

Si par hasard on pouvait revenir, planter - même pas un chevalet et une toile - le bloc de papier et les crayons Conté, on ne saurait plus rien voir. Rien qu'un tunnel s'enfonçant sous des maisons.

Les maisons sont banales et grises, les rails sont ceux des trains de banlieue qui passent chaque quart d'heure, et il y a un escalier de service qui rejoint la rue et les rails. Derrière les fenêtres sont des gens et sans doute leurs meubles tremblent, sans doute les vitres des fenêtres noircissent plus vite parce qu'ici on est si près des trains. Rails pour jamais vides, rien ni personne n'est jamais entré dans ce tunnel, rien ni personne n'habite les géométries orange ou pâles qui dominent, le ciel même mangé.

Ce qui peut nous être livré d'une vérité de la ville, parce qu'il ne nous a pas été possible de s'y arrêter : on était emmené dessous, et c'est cela qu'il faut voir, que la ville existe et que notre chemin peut lui échapper, resurgir peut-être de l'autre côté, qu'il y a un dehors à la ville.

Enfoncement où tout grandit, où tout pèse et s'agglomère, et finalement vous surplombe et vous englobe, la ville.

Dans cette séparation de l'homme et du ciment est une frontière où s'inverse ce qui domine, et c'est cela qu'il faut peindre. Alors on a saisi seulement la séparation, ce qu'on se souvenait d'un instant, et le dessin est venu de ce que le regard, à vitesse du train s'échappant de la ville, a traversé sans s'arrêter. Et malgré la vitesse, à cet instant pourtant la géométrie parle, qui disait l'avalement, et l'exact empilement de toutes choses sous le ciel, qu'on nomme ville. C'est justement parce qu'on n'a pas pu s'arrêter.

Cette ville où nous-mêmes désormais venons naître. On ne peut pas voir à distance, parce que la ville qu'on approche nous la contenons déjà en nous, se mettre face à elle et son tunnel nous aspire.