François Bon / Ce que je dois au mot Lorraine
intervention dans le catalogue "De la Lorraine", avril 2004

ce texte est paru en 2004 dans le catalogue "De la Lorraine" exposition aux musées des Beaux Arts de nancy et de Metz – merci à Blandine Chavanne

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si Nancy, pour moi, c'est d'abord le Centre dramatique national, dirigé par Chalres Tordjman, pour un long compagnonnage (1997-2004), c'est évidemment la découverte d'une région liée à la transformation des richesses premières du sol, le fer, la chaux, le charbon – une suite de rencontres, où la fascination tient à ce que les artistes qui ont surgi de ce sol, de Monsu Desiderio à Emile Friant, nous aident à identifier et nommer... FB

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Uckange, le haut-fourneau à coulée continue abandonné début des années 90

 

On peut avoir sa géographie en tête, la Lorraine a été pour moi une découverte adulte, et tardive.

 

Est-ce que j’avais besoin du mot Lorraine quand j’ai découvert Longwy, en 1974 ? Le nom de la ville nous suffisait, il était l’emblème de l’acier. Il signifiait une extrémité, un terme géographique de la France, mais plutôt ou d’abord le terme matériel de notre rapport aux éléments : le feu et les mines convergeaient là, dans la suite des trois aciéries mastodontes, pour l’acier qui faisait lien avec tout le moderne.

 

De Longwy souvenir des poches rouges explosant dans le ciel, au milieu de la nuit. Des pains d’acier passant sous les bloomings et de comment l’écrasement ou le choc n’en modifiait que la couleur (du bleu sombre revenant à une leur rouge). Ou la boucle claquante des laminoirs, et comment on se glissait à plat ventre dessous avec nos chalumeaux oxy-acétyléniques. Et le panneau à l’entrée de l’usine où chaque matin on vous informait du nombre des morts et des blessés, et la fois qu’arrivant vous en découvriez augmenté le décompte.

 

A Longwy l’unijambiste (accident de travail) qu’on avait placé dans cette cabine d’aiguillage entre les montagnes de coke et les trois hauts-fourneaux, et une fois chaque vingt minutes il abaissait le levier qui dirigeait le wagon sur tel ou tel des trois rails. Entre temps, il nous parlait : de son enfance italienne, des grèves, de sa passion communiste. Et combien j’ai regretté, depuis lors, de ne pas me souvenir de son nom, de n’avoir pas fait mémoire écrite (nous pensions tout cela éternel, hors du périssable). Mon premier ami lorrain fut donc italien, je crois que le second, sur les laminoirs, était polonais.

 

A Uckange, celui qui habite toujours au pied du haut-fourneau éteint depuis dix ans, vous en raconte les dernières journées comme si c’était seulement hier. Et ses trois enfants n’ont pas rapport à l’acier : leur vie est là, pourtant, en ce pays, dans ces noms.

 

Je suis de l’ouest mais j’ai déménagé souvent, et par vocation de mon métier d’écrivain nos interventions sont nomades (Bordeaux, Lyon, Lille ou Marseille aussi bien : je sais m’y orienter). Nancy reste pour moi ville infiniment secrète et pourtant ouverte. L’étrange sentiment, dans cette ville, que chaque trappe qu’on y ouvre offre derrière une autre trappe, avec les mêmes visages et la même confiance, mais invisibles d’où on était auparavant. L’idée, qu’on ne peut avoir si facilement ailleurs, que la confiance, parce que définitive, supporte qu’on prenne risque ensemble.

 

Ainsi, avenue d’Austrasie à Nancy, à découvrir ceux qui se chargent, cantines scolaires ou restau U, ou invendus de supermarché, de la récupération du pain : on le sèche, on le broie, et on en fournit les fabricants de farines animales. Ceux qui ont lancé cette petite entreprise ont durement encaissés de la vie. Maintenant, leurs camions collectent jusqu’à Strasbourg. Quand quelqu’un a travaillé là quelque temps, il essaye de trouver autre chose et laisse sa place. Ces visages creusent en vous profond. Quand on parle, on retrouve les mines, et les aciéries, ou les forêts des Vosges : tout ce avec quoi nous avons trop vite rompu. Mais on reste Lorrain, on s’invente ce travail du pain, et on vous confie ce qu’on porte de mémoire.

 

Ainsi, près de l’hôpital central, à Nancy, cette petite maison dissimulée, deux pièces en bas, trois à l’étage, où sont deux travailleurs qu’on dit sociaux et une infirmière. Et viendront un par un, tout l’après-midi, celles et ceux qui dépendent d’une seringue et de ce qu’ils nomment les « produits », parfois d’ailleurs seulement le Subutex de substitution. Parce qu’ici on souffre plus qu’ailleurs, par trop de bouleversements successifs, et que la charge d’humanité sur la vieille terre de fer était lourde, ou bien, pour cette même charge humaine, on refuse plus qu’ailleurs la coupure, il y a ce fait discret et fort des mains serrées ensemble pour tenir, que cela à Nancy se passe aisément de parole, mais qu’on le fait. Moi j’y suis venu tout un hiver, à L’Échange : les enfances qu’on vous conte sont les mêmes que toutes les autres, dans cette région. Mais c’est bien cela qui s’exprime aussi dans cette détresse et ce fraternité écrasée de la dépendance : que les ruptures en ce pays ont été proportionnelles au rôle qu’on lui a demandé quelques décades de tenir.


Emile Friant, La Toussaint, musée des Beaux-Arts de Nancy

Comment à Nancy on vous regarde. Au musée de l’Hermitage de Leningrad (maintenant redevenue Petersbourg), je me souviens de ce tableau, et que le titre s’était en moi définitivement inscrit : Jeune fille de Lorraine. A cause du regard, de sérieux, de silence et résistance. Mais qui vous accepte, vous laisse venir, et ne vous jaugera que dans l’épreuve. Il me faudra découvrir plus tard d’autres visages et d’autres tableaux pour que je mémorise aussi le nom du peintre : Émile Friant. Si quelque chose les rapproche et m’interroge, Catherine, Marie-France, Denise et les autres, avec qui le parcours ici s’est si solidement établi, est-ce que ce n’est pas pour ce qui à Leningrad autrefois m’avait marqué au point de retenir ce titre et pas le nom du peintre ?


Emile Friant, Jeune Fille de Lorraine, dessin, musée de l'Hermitage

La voix qui prend un ton presque chuchoté pour vous dire qu’à Metz, autrefois, on avait mis le cimetière juif à l’écart, mais que maintenant la ville l’avait rejoint. La veille, à l’enterrement de son père, c’est les enseignes mièvres de ces zones industrielles partout les mêmes qui les entouraient, sous la pluie. La famille était revenue d’Israël, des Etats-Unis, sans que cela leur paraisse exceptionnel, cet éclatement depuis l’enfance messine. J’aime aussi à regarder au passage le petit cimetière juif de Toul, dans son enceinte séparée par les rails du cimetière principal, où flotte le drapeau français. Les tombes penchent, s’y inclinent. Et la fois que photographiant devant la prison d’Écrouves la plaque commémorant qu’on rassemblait là les Juifs de Lorraine avant leur déportation, la police qui m’attendait chez moi à mon retour, le numéro de ma voiture ayant été relevé depuis les miradors.



conserverie de Liverdun, abandonnée

Comment la première fois je ne différenciais pas les villes de la Fensch, une fois prise avant Thionville la bifurcation vers Longwy. Et comment dans ce long couloir d’industrie on se voit d’abord asséner un zoo, puis un casino, enfin un parc d’attraction et combien le mot Schtroumpf n’a rien à voir même avec Schlumpf (ces patrons collectionneurs de voiture). Puis vous explorez les rayons d’une humble médiathèque de ces villes ouvrières, vous regardez les gamins lire. Puis vous êtes « cité sociale » à Fameck, dans la cuisine collective des femmes s’activent à la préparation d’un repas de mariage, dans la salle aux gradins les anciens sont rassemblés pour un Loto, le bureau de l’écrivain public est ouvert. Et au premier étage, la « maison de l’enfance » qui n’est pas une crèche mais où on reste avec son enfant pour découvrir des jeux qu’on n’a pas forcément à la maison. Et dans cette même ville de Fameck, deux bâtiments neufs : un centre de distribution de pots d’échappement à bas prix qui viennent d’Amérique et sont redistribués dans toute l’Europe, et c’est la plus grande industrie désormais de la ville, et le centre d’appels vitré à l’architecture presque égyptienne, où on répond anonymement au téléphone sur les questions d’assurance ou de billets d’avion. Certainement, là et au Leclerc proche, qu’on trouve encore du travail, et sans doute que pour les chambres d’hôtel d’Amnéville capitale des variétés il faut des bras et du monde. Mais ce rapport qu’à Longwy on avait avec le feu et les entrailles métalliques de la terre, évacué de façon aussi radicale, que brouille-t-il ou non du sens de vivre ?

 

Quand j’ai commencé de venir chaque semaine à Nancy, cela s’est fait progressivement. Parce qu’un instant la chauffournerie enserre le train et le prive de ciel, remplace tout par du blanc, ou parce qu’à Foug on longe pendant presque un kilomètre la grande fonderie, parce qu’à Liverdun la conserverie désormais à l’abandon, et que son propriétaire avait dessinée comme un bateau parce que cet homme-là avait la passion de la mer, ou bien à Commercy la façon dont l’usine Trefileurop avait construit un par un ses nouveaux bâtiments à côté du précédent sans le démolir, depuis la vieille maison des maîtres de forge, il me semblait remonter l’histoire. Venir à Nancy, c’était suivre par le train une coupe verticale dans le siècle : à preuve ces traces vivantes des deux guerres, des aiguillages de Revigny aux quatre guérites fortifiées restées près de la voie entre Bar-le-Duc et Commercy. J’ai fait un livre, puis un film, de ces notes prises à mesure que le train rejoint Nancy : comment cela pour moi se serait constitué comme regard, sinon parce que rien de l’expérience ici de la terre n’est commun avec ce que je connais de la France ? La force de communauté que représente ce tissu serré des villes, et le rapport à l’espace parce qu’on l’instaure vertical : incluant le dessous de la terre, incluant la transformation de ce qu’elle recèle, autorisant le commerce de ce qu’on en transforme.

 

Souvent, ou longtemps, de Nancy je me contentais de connaître la rue médiocre qui va de la gare au théâtre de la Manufacture. C’est qu’une fois enfermés dans l’espace complexe du théâtre, nous rencontrions tant de visages, de récits. Il me semblait retrouver ou palper le dehors depuis ces textes et récits, et qu’à refuser d’en rien connaître d’autre je les contraignais, eux, à me rendre visible ce que leurs textes voulaient rapporter. Ainsi se dessinait le paysage de mémoire, les usines (la curiosité qu’était, pour qui enfant y voyait travailler son père, d’une usine à brouettes), mais aussi l’eau : y compris chez tant de lycéens, le souvenir des maisons d’écluse, où on visitait l’oncle ou le grand-père, ou bien tant de mariniers, remontant jusqu’à Sarrebrück et au Rhin, et qui un jour se fixaient depuis le canal. Comme une mémoire faite d’incessants et lents voyages, où tous les noms se croisent et sont les mêmes que ceux des usines.

 

Comment le mot Lorraine m’a rejoint longtemps avant d’y venir : c’était en Italie (j’étais à Rome, à la Villa Médicis) et je découvrais les dernières lettres de François Rabelais. Celles de son exil à Metz, et son ultime lettre, où il déclare qu’il n’est possible de vivre plus frugalement que je ne fais. Et puis, dans une exposition à Naples, les tableaux de Monsu Desiderio, et qu’à vouloir en savoir plus sur l’auteur de ce choc, je découvrais que tel était le pseudonyme de François de Nomé, venu à dix-sept ans de Metz jusqu’à Naples (probablement à pied), apprendre ici des maîtres, et élaborant ces fantastiques paysages urbains presque monochromes, à rebours de tout ce qu’on peignait ici après Caravage : le nom de la ville, Metz, dans les deux cas. Et comment jamais dans ma tête ces deux villes n’ont pu se joindre, Metz et Nancy qui n’ont pas même couleur.


Monsu Desiderio, la Tour de Babel

Couleurs de pays, ou formes de pays ? Quand je remonte en voiture la vallée de la Fensch, pressé ou pas pressé, seul ou accompagné, il y a des arrêts obligatoires, comme une dette qu’on paye, une énigme qui, pour être honorée, demande ce salut immobile. Ainsi, le haut-fourneau si compliqué d’Uckange, figé depuis dix ans, et comment après le pont, en entrant sur ce no man’s land inutile des voies ferrées dont l’herbe et les ronces reprennent très lentement possession, on peut venir jusqu’au pied. Ou bien, sous la mairie de Hayange, comment on peut venir jusqu’à la clôture de Sollac qui, elle, fonctionne encore (et une pensée pour celle qui, selon les heures du travail en équipe nuit et jour, déplace loin au-dessus du sol le pont roulant avec la poche en fusion), et puis qu’on marche aussi, si on veut, vers le bâtiment ruiné de l’ancienne direction De Wendel. Ou encore, arrivant à Longwy, comment on ralentit sur le pont, tellement étrange est cette immense et plate étendue d’herbe un peu trop pâle là où dans la tête sont encore les fantômes dressés des tréfileries et laminoirs, leur bruit géant et l’incroyable violence plastique que c’était.

 

Depuis Nancy, pour moi, le mot théâtre ce n’est pas un plateau devant des fauteuils, pour offrir un spectacle conçu à l’avance, pour qui viendra. Dans les couloirs et les salles de la Manufacture, nous accueillons des visages, ces voix, nous faisons dépôt de parole. Ce qui m’importerait serait quoi, sinon cette netteté qui m’interroge dans les tableaux d’Émile Friant ? Peut-on atteindre ce point de netteté dans ce qui nous lie à notre propre humanité, regardant les autres, sans ce qui fonde ici ce regard : l’expérience ici spécifique de la terre. Les tableaux d’Émile Friant peuvent se regarder sans penser à la Lorraine (ce titre : La Fiancée du danger), mais depuis que je travaille régulièrement à Nancy, ce qui me frappe c’est qu’il n’aurait pu y avoir ces tableaux ailleurs qu’en Lorraine. Les couloirs et les étages de notre théâtre, ni les bureaux ni les grandes salles, ne sont si dissemblants de leurs équivalents au musée des Beaux-Arts, quand on vous mène à la bibliothèque de travail tout en haut. Mais dans nos espaces noirs avec lumière, ce que nous cherchons c’est comment ces phrases nées de la ville, mais de ces villes d’ici, peuvent y retourner. Le théâtre est le lieu très vieux d’un rituel offert à la parole pour qu’elle compte et ait poids : les regards peints d’Émile Friant ont pour moi ce côté sombre, réservé, mais fort et fidèle, de ce que nous nouons ensemble ici par et dans le travail. Les regards de celles et ceux d’ici.

 

Ou peut-être est-ce seulement cette manière de parler la langue, de l’accent et du poids qu’on y met délibérément dans le ventre des mots, comme si seulement l’intérieur comptait, et pas les bords, qu’on abandonne à ce qui ressemblerait ici au ciel: opaque, une langue en fait traitée comme la terre : prise du dedans et transformée avec son corps, sa sueur et son sang. Et que de cela seulement on gagne ouverture au monde.

 

© FB/ 2004