1 - texte de
Chantal Anglade: "l'arbre dans la cour a perdu ses feuilles et aujourd'hui
fleurit"
leurs corps
de nouveau-nés, quand avez-vous senti qu'ils n'étaient
plus le vôtre ?
Sylvie Gracia, première page des Nuits d’Hitashi,
Gallimard, 1999.
Les
rêves dont on se souvient surgissent au petit
jour. Il faut le savoir. Les créatures semblent plus vivantes
que les vivants, leurs paroles portent jusqu’à l’âme,
leur odeur est tenace. Gisèle Pineau, Chair Piment, Mercure
de France, 2002.
Peut-être
n’y a-t-il pas que papier, lettres imprimées, livres, anthologies
comme antiquités et autorités à l’horizon
du cours de Français. On parle, on lit ce qui jadis et naguère
fut écrit, on ramène à nous contre le vent les feuilles éparpillées
des œuvres écrites il y a mille ans, il y a cent ans, et
qu’importe ! on les commente, on les articule, on les désarticule,
on les démonte, on les remonte, elles sont intactes pourtant.
Mais quel pieux mensonge par omission s’installe ? celui d’une
littérature consacrée, objet d’un consensus savant
que nous offririons dignement aux élèves de nos classes
de lycée, celui aussi d’œuvres fermées ainsi
que coffres forts contenant un trésor que nous donnerions à contempler,
admirer yeux baissés – preuves qu’ils sont élèves,
et qu’il y a des maîtres, que l’écriture se
lit (et contradiction : qu’au présent elle ne s’écrit
donc pas).
Or ils sont effectivement élèves, et il y a bien des œuvres
maîtresses – avec Gisèle Pineau, on n’hésite
pas à partir de la description de Madame de Guermantes ;
avec Sylvie Gracia., on est allé chercher au loin et il y a mille
ans la poétesse Sei Shonagon.
Pourtant, l’écrivain(e) cette année, en classe de
Seconde, est aussi une femme qui prend le train, s’avance dans
les rues d’Argenteuil, franchit le portail vert du lycée,
fait entendre sa voix, prend à témoin les élèves,
leur dit que le personnage de fiction naît d’un face-à-face
silencieux dans le métro ou d’une promenade sur la plage
de Trouville.
Evidence : l’écrivaine dit qu’elle écrit.
Elle invite les élèves-lecteurs à lever les yeux
et à écrire, et ce n’est pas sacrilège, non,
c’est souvent, après le silence et les feuilles qu’ils
froissent, naissance. Celle
qui avait de petits pieds, et qui collectionnait les chaussures,
se
retrouve aujourd’hui six pieds sous terre.
Phrase d’un texte d’élève de Seconde
9.
Tu es arrivée, tu n’es plus la même, l’excitant
mensonge commence…
Phrase d’un texte d’élève de Seconde 4. 2 - texte de Christine Eschenbrenner
L'atelier d'écriture touche à sa
fin: avril déjà et,
dans la salle polyvalente, les élèves de Bac pro embarqués
chaque mercredi prennent la mesure de ce qui vient d'avoir lieu:
tous les
trajets, les trajectoires mis en mots.
L'entrée dans le réel,
dans le langage.
La découverte
de soi et de l'Autre.
Le quotidien- ce qu'ils croient être
tout petit, sans intérêt- soudain visible et digne de
ce nom.
Il s'en passe, des choses, quand rien apparemment ne se passe.
Et tout cet espace à arpenter quand les grandes feuilles blanches
A3 telles quelles ou pliées dans la hauteur, ou divisées
en neuf petits champs , sont prêtes pour le surgissement.
Et
le plongeon, le lancement, après le brassage liminaire
conduit par François. Au début, ça bouge, ça
chuchote, ça tourne autour du pot, ça
a l'air d'être un peu ailleurs. La petite cuirasse du bavardage.
Et chaque fois, le levain agit: le silence se fait. Les stylos d'abord
hésitants suivent le mouvement de ce qui se passe au-dedans.
Ca
se voit à l'oeil nu. Têtes
penchées, éloignement de l'un vers une table à
l'écart du groupe, demande discrète de l'autre pour
voir si c'est bien ça. Nous circulons dans les gradins et
les vies écrites circulent à leur tour, se répondent
au moment des lectures partagées.
Et l'écoute: il est des silences , profonds, uniques, en retour.
Des applaudissements parfois. Des petits
rires, l'émotion qui déborde quand on réalise que ça
aussi tu l'as vu, ça aussi tu l'as vécu. Et les "je ne savais
pas qu'il y avait tout ça dans les textes."
Autres temps forts, toujours en salle polyvalente, mais avec ceux qui font
du théâtre depuis peu, ou depuis longtemps. Gérard Noiret
est là. Il commence par se rendre
disponible à ce qui est en route, à ce qu'essaient les élèves
sur le plateau. Quand la mesure est prise, il intervient : c'est toujours une
proposition, un déplacement imperceptible, un lien pour que la voix
prenne corps. Parfois, ça déménage terriblement. Et je
te déconstruis tout, débarasse-toi de la syntaxe
trop attendue, place des espaces là où il n'y en a pas. Tu veux
aborder Artaud. D'accord. On n'ira pas par quatre chemins. Désossée,
la carcasse. Corps en lice, les mots dans l'incandescence. Et tout à l'avenant.
"C'est
incroyable, une fois qu'il a vu, ça
va vite. C'est exactement ce que je cherchais", dit-elle.
Ne pas en rajouter. Ce qui est venu au monde, toutes ces fois-là, grandira.
"
Et après, on fera quoi ? " . Après, on verra. Sehnucht, ce
n'est pas la nostalgie, c'est la quête du regard.
Regarde Mickaël: il ne lâche plus son grand cahier. Tu sais, le
vert qu'il fait lire à qui veut bien. Il a son île sous le bras.
Nous aussi.
3 - texte de Sylvie Gracia: "lettres mortes,
matière vivante"
J'avais les pieds mouillés, une des premières
fois où j'ai
pénétré dans le lycée Georges Braque d'Argenteuil.
Il neigeait, depuis la gare j'avais pataugé dans les
flaques d'eau glacée en pestant, l'horizon était plombé.
Mais alors que nous étions
tous installés dans la salle de classe du rez-de-chaussée
où nous nous retrouvions à chaque
fois, j'ai vu, dans la cour, un arbre en fleurs sous la neige. Regardez
l'arbre en fleurs sous la neige, j'ai dit. J'ai pensé à ce
moment-là que c'était peut-être tout simplement cela,
un atelier d'écriture : partager son émotion. Dire la sienne,
en espérant qu'ils ouvrent eux aussi, progressivement, la vanne
de leur subjectivité, sans laquelle il n'y a pas d'écriture.
On peut bien sûr, ne pas résumer la force d'un atelier d'écriture à ces
simples mots, émotion, subjectivité. La grande machine littéraire,
ben voyons, c'est autre chose, diront certains. Mais peut-être, si
l'atelier d'écriture en classe produit des ricochets pédagogiques,
c'est en faisant toucher du doigt -doigt fragile, instable- ce qui se met
en branle, chez un écrivain, lorsqu'il passe à l'acte d'écrire.
Ce mouvement premier, venu du très fond de soi, par lequel on tente
de saisir son propre rapport au monde. Dans un atelier d'écriture,
chaque participant expérimente, séance après séance,
la tentative de produire, à partir d'une consigne commune à tous,
quelques phrases qui n'auraient pu être écrites par aucun
autre. Cela donne, j'en suis persuadée, un rapport différent
aux textes du patrimoine que les élèves sont tenus d'étudier
en classe. Non plus lettres mortes, mais texte issu d'une subjectivité particulière,
et qui a su atteindre le lieu de l'universel.
Face aux vingt-huit adolescents avec qui j'ai partagé ces moments
d'écriture, j'ai plusieurs fois pensé que j'aurais aimé, à leur âge,
rencontré un écrivain vivant. Un écrivain qui dit
affronter, dans son propre "atelier" d'écriture, la difficile
mise en mots. Je vois leurs vingt-huit têtes face à moi, devenant
progressivement familières, j'entends leurs voix -voix de leurs
textes- qui pour certains, en quelques séances, ont commencé à percer
la surface, détournant l'attendu (ces grands mots abstraits dont
on croit encore trop souvent que la littérature est faite), faisant
collision de sonorités, réinventant la réalité vécue,
réussissant, dans le creux de ce qui n'est pas dit, à laisser
place au lecteur, à sa propre interprétation. Et dans cela
que j'ai tenté de transmettre, qui n'est que ma propre position
instable d'écrivain, interrogative, dans cette parole qui a d'abord
pour fonction de "décaler" le participant, de l'amener
dans cet ordre de réalité qu'est le monde des mots, dans
la lecture de textes ouvrant la liberté de la perception et de l'imaginaire,
la littérature, qui se résume pour beaucoup au corpus d'oeuvres à étudier
en classe, devoirs et notes, devient, peut-être, matière vivante.
4 - texte de Gisèle Pineau: "voyage du possible"
J’imagine l’artisan, l’apprenti derrière son établi,
la couturière coupant hardiment dans une cotonnade fleurie.
J’imagine des outils : scie, marteau, tournevis, burin… Des
matériaux de construction : bois, ciment, sable, parpaings, ferraille,
clous, tôle…
J’imagine la tanière d’un peintre ou d’un sculpteur.
La gouache épaisse sur la palette, mille couleurs mêlées,
anciennes et fraîches, violentes et douceâtres. Le plâtre,
le bronze, l’or, les déchets que l’artiste recycle au
nom de l’art.
Il y a, aussi dans les ateliers, toujours cette odeur de sueur qui dénonce
l’humain au labeur.
Il y a, dans des coins, des pièces abandonnées et qui seront
reprises plus tard, lorsque viendra l’inspiration. Des tableaux ratés,
des œuvres inachevées, des croquis inaboutis.
Il y a le temps immobile de l’impuissance et du découragement.
Et le temps où la pensée voyage, file les souvenirs, explore
les rêves enfuis et les visions plus fulgurantes que l’éclair.
J’aime cette idée d’atelier pour l’écriture.
Les mots comme matériaux de construction pour raconter.
Les outils : Un crayon, une gomme, quelques feuilles vierges.
Seul avec soi même et la peur de commencer. Seul à se regarder
dans la page blanche qui joue à refléter notre image. Seul
avec des pensées qui affluent d’on ne sait où, disparaissent
sans laisser d’adresse, défilent et, soudain, vous submergent.
La classe deviendra atelier quelques heures par semaine. Atelier d’écriture…
Je suis l’écrivain invité. Je ne sais rien faire d’autre
qu’écrire et dire ma passion pour les mots. Le professeur
de français assure que c’est bien suffisant. Les lycéens
m’attendent. Ils ont lu mon roman L’Âme prêtée
aux oiseaux. Ils n’en reviennent pas de rencontrer un écrivain
en chair et en os.
Je raconte les premiers temps de la création. Mon enfance créole
en banlieue parisienne. Les contes et légendes que me soufflait
ma grand-mère. Le sentiment de l’exil, la nostalgie du pays
perdu et désiré, le quotidien du racisme, les livres qui
m’ensorcèlent, m’éloignent de la grisaille, me
font rire, réfléchir et pleurer.
Et l’écriture qui s’impose dans un jour ordinaire.
L’écriture comme un cadeau, une consolation, la joie, la jubilation
la liberté.
Face à moi, les élèves se détendent au fur
et à mesure. Peut-être, à ce moment, devinent-ils que
je ne suis pas venue pour leur faire la leçon, mais simplement pour
partager une expérience, celle de l’écriture.
D’abord, les lettres. Elles se présentent une à une.
Vingt-six, pour vous servir. Seulement vingt-six pour former, lorsqu’elles
sont mélangées, des milliers de mots.
Ces mots sont tous à notre portée, pareils à des fruits
en un jardin extraordinaire. Ils nous attendent dans les pages du dictionnaire.
Ils se posent partout tels des papillons. Ils dansent et chantent dans
nos têtes, au marché, sur les trottoirs, dans le bus, à la
télé, au Mac Do, au cinéma… Ils crient, vocifèrent
et tempêtent… Ils disent les gens, l’esprit, l’émotion,
la vie comme elle va. Il suffit de les attraper au vol.
Mot-valise pour un visage croisé, inventé, rêvé,
haï…
Les doigts se crispent sur le crayon. Une mine se casse. Ici, on cherche
l’inspiration le nez en l’air. Là, on se ronge un ongle.
L’atmosphère est pesante. Les mots peinent à monter, à s’agencer, à prendre
corps. Les regards sont inquiets.
Ecrire et se jeter avec des mots sur une page obstinément blanche.
Ecrire et douter, pareil à l’écrivain.
Ecrire et trouver un chemin de lumière.
Ecrire avec son cœur, son corps, ses sens.
Etre tout entier plongé dans l’écriture.
Le visage devient personnage et réclame des phrases pour se raconter.
Il s’agit d’un inconnu. Vous plantez le décor. Vous
décrivez cet inconnu. Vous ne saurez rien de lui. Vous le quitterez
au bord de la rencontre.
J’évoque Mina, personnage de mon roman Chair Piment. Une femme
assise en face de moi dans une rame de métro. Je lui ai bâti
une histoire et inventé une famille.
Puis, lecture est faite d’un passage de l’oeuvre de Marcel
Proust, dans sa description de Madame de Guermantes.
Certaines plumes ont pris de l’assurance et tentent de s’envoler.
Les pages se noircissent. Les idées sont là. L’imagination
fleurit sur des souvenirs qu’on croyait éteints. Les mots
affluent, s’imbriquent, se frottent, se cognent.
Ecrire comme on respire.
Ecrire sans se mentir à soi-même.
Ecrire entre eaux douces et salées.
Ecrire à frontière du réel.
Ecrire hier et avant-hier.
Ecrire et se sentir soulevé de terre.
Ecrire, sans barrière, sa liberté.
A la lecture des textes, nous pénétrons des mondes. Nous
allons d’Alger à Argenteuil. Nous partageons ces mondes. Des
voix tremblent et montent dans le silence que brise parfois un rire gêné.
Les mots touchent.
Le personnage est cet Autre que nous croyons connaître, que nous
rencontrons ici et là, dont nous rêvons parfois, qui nous
est apparu dans un album de famille, celui dont on ne doit pas parler,
celui qui lève en nous des peurs, des haines, des regrets, des remords.
Celui qui..
A la manière de Saint-John Perse, nous poursuivons nos fantômes.
Celui qui…
Sans le nommer.
Il ou elle, esquisse fragile, portrait fugace, ombre incertaine. Chacun
s’emploie à donner sens et chair aux mots. Chacun puise en
soi, au plus profond. Chacun traque les mots pour en habiller ses personnages.
Et les mots pèsent ici de tout leur poids. Ils n’attendent
pas une note au-dessus de la moyenne. Ils ne se pavanent pas. Ils ne jouent
pas à faire semblant. Les mots racontent l’exil, la déchirure,
la perte, l’amour, le désir.
Ecrire et forger les lettres
Ecrire et swinguer les phrases
Ecrire et tricoter des histoires
Ecrire et repeindre le temps
Ecrire et goûter les mots
Les textes lus nous apparaissent inespérés, semblables à des
trésors trouvés en quelque lieu cent fois visité.
Une porte s’est comme entrouverte ce jour-là. L’écriture
- et ses mots à n’en plus finir - n’est plus l’ennemie,
la redoutable traîtresse prometteuse de fautes d’orthographes.
L’écriture est voyage du possible, traversée du silence.
5 - texte de François Bon : "réfléchir sur
des choses auxquelles on ne pense même pas"
Il n’y a jamais deux ateliers d’écriture
pareils.
Chaque hiver, j’essaye que ce soit une rencontre unique, et qui ait
du sens par rapport à ce que j’ai pu faire auparavant.
J’ai des souvenirs forts d’une saison au lycée professionnel
Mermoz, à Montpellier, en 1996, comme j’ai des souvenirs forts
d’une saison avec la classe de seconde du lycée de Clichy-sous-Bois,
en 2001. Je souhaitais à nouveau ce lien.
C’est que ça secoue dur, un lycée. On a une génération
de plus, on n’a pas les mêmes musiques, on n’a pas appris
le monde au même endroit, ni de la même façon. C’est
pour ça que l’atelier d’écriture c’est
d’abord à celui qui l’anime qu’il est nécessaire.
Venir au Val d’Argenteuil, c’est se confronter à l’urbanisme
de la grande ville en ce qu’il a de plus symptomatique. Les barres
et logements de cités, les rocades, les lignes de bus et RER, tout
cela traverse leurs textes, qui construisent des énoncés
géographiques dérangeants. Mais qui sont des prismes neufs
et nécessaires pour que nous apprenions, nous, à penser la
ville, dans ses circulations, ses nœuds, ses images.
Un atelier d’écriture, ce n’est pas un intervenant qui
débarque de sa planète lointaine via le RER, qui déballe
ses livres et ses poèmes et en route pour l’école bis.
On doit se greffer sur ce qui existe. Et là, au lycée Fernand-Léger,
c’était le premier fait : Christine Eschenbrenner pratique
seule avec ses classes l’écriture, le théâtre,
avec elles et eux elle participe au Goncourt des lycéens. Une confiance
existe déjà. Pas seulement la confiance d’élèves
envers un professeur, mais confiance du groupe en lui-même. Confiance
qu’on peut se risquer dans ce qu’on ne connaît pas et
apprendre.
Ainsi lorsque Christine Eschenbrenner emmène son groupe de productique
au théâtre, et qu’à la sortie certains lui disent
que c’était la première fois, pour eux, le théâtre.
Les semaines où je ne suis pas venu au lycée, ils écrivaient
sans moi, et souvent en se greffant sur mon propre travail : c’est
la première fois qu’on me fait ça (je n’utilise
jamais mon propre travail, en atelier). Du coup, le lien avec le groupe
s’est développé aussi depuis ce regard qu’ils
construisaient sans moi, mais sur ce qui m’est intime. Sans doute
c’est ce qui a créé aussi cette dynamique de l’amitié.
Le lycée n’est pas une île. Le monde alentour est hostile.
Cette hostilité traverse parfois les cours et les salles. J’ai
souvent été impressionné par ces heurts du quotidien,
et la façon dont toute l’équipe ici, proviseur compris,
s’implique, et que malgré ces cahots on redise ce qui nous
rassemble comme humains : une éthique, une volonté d’être
ensemble. Cette condition qui nous est faite, nous n’avons pas à la
supporter, ni nous comporter en l’intériorisant : notre dignité d’hommes,
c’est de nous comporter comme si ce dehors n’était pas
abîmé comme il l’est.
C’est cela sans doute qui est plus rude en lycée professionnel.
Parce qu’on apprend à dix-sept ans qu’il n’y a
pas de destin favorable. Les textes témoignent des exils, des voyages,
des durs apprentissages de vivre pour les générations qui
nous précèdent. Ce qu’ils nous ont légué,
il faudra le construire pour soi-même.
Ainsi, lorsque garçon vous êtes fouillé à corps
ou contrôlé de façon musclée sur cette même
ligne RER où moi on m’aura laissé tranquille. Ainsi,
lorsqu’à dix-sept ans vous faites votre premier stage dans
une maison de retraite. Que vous découvrez comment vous aurez à vous
impliquer dans l’hygiène du corps de l’autre. Et que
la mort soudain ce n’est plus un absolu lointain, mais une matérialité quotidienne.
Le texte d’Ester, retour de stage, m’a impressionné plus
qu’aucun autre. Que leur proposons-nous, pour que la vie reste à construire
?
De semaine en semaine, j’ai voulu que les textes que j’apportais
s’inscrivent dans cette question. Elle n’a pas de réponse.
A faire travailler la question, peut-être pouvons-nous solidifier
qui nous sommes pour la poser au monde, et quelle exigence réciproque
nous en établissons pour nous-mêmes.
Il y aurait l’urgence d’apporter ici l’enseignement et
le partage, l’acte de philosophie. La littérature, quand on
lui demande d’assumer cette fonction ou ce pourquoi, retrouve elle
aussi sa fondation, ses plus vieilles et meilleures racines. C’est
ce qu’on reçoit en retour, et sans doute bien plus ici, où tout
est plus fragile, mais se dit avec d’autant de force.
Il y a toujours ce mystère de l’écriture, de la solitude
un instant traversée, mais une solitude favorable. L’amitié est
silence. Ainsi de Mickaël, s’isolant à une table pour
de longs textes de mémoire.
Merci, Moulaye, Sandra, Abdellah, Morad, Sandef, Damien, Valérie,
Olivier, et tous les autres.
Merci, Ester, qui nous offre, à nous qui avons trente ans de plus
que toi, de comprendre mieux notre propre rapport à la mort des
proches. Merci, Gaëlle, qui a écrit (un jour que je n’étais
pas là) : « L'atelier d'écriture aide à nous
faire réfléchir sur des choses auxquelles on ne pense même
pas ».
Merci, bien sûr, Christine Eschenbrenner, Monica Chestakova et l’équipe
de Fernand-Léger.
6 - texte de Gérard Noiret : "ressourcement"
Avec un camarade, nous empruntions le chemin parmi
les marronniers qui conduisaient au collège. Un matin, l'index et le pouce sur ses lèvres,
il essaya de m'apprendre à siffler. Malgré mes tentatives,
ce jour-là puis les semaines suivantes, je ne pus émettre
une vraie stridulation. Cela me torturait encore un semestre plus tard
alors que mon compagnon n'y pensait plus et que mes condisciples étalaient
leur virtuosité à longueur de cour. En fin d'année,
je n'avais toujours rien résolu. Sauf que j'avais appris à porter
mes doigts devant ma bouche et à gonfler ma poitrine au bon moment,
le simulacre suffisant à masquer une faiblesse insoupçonnable.
Aujourd'hui, bien que je sois loin du petit bonhomme qu'impresionnaient
les virtuoses, le ratage est toujours présent. Il a contaminé d'autres
activités. Je le subis. Je crois néanmoins avoir appris à en
moduler le son et à en tirer (une présence) (une singularité)
(du sens) (une beauté) ? Je ne saurais m'arrêter sur un mot.
Je ne peux me rendre compte. Mais c'est ancré fondamentalement dans
cette experience que je mène mes ateliers. Qu'importe l'âge
où les connaissances de ceux avec qui je fais route. Les conditions
du partage sont claires. D'une part, qu'ils éprouvent l'envie de
tirer quelque chose de ce qu'ils sont. D'autre part, qu'ils acceptent l'idée
d'une confrontation avec la question des formes.
Ces conditions, je ne les ai que rarement trouvées satisfaites en
milieu scolaire. Le plus souvent, mon travail parmi les élèves
ou les professeurs a consisté à en créer... la condition.
Même si je suis convaincu que ce n'est pas rien, j'ai douté plus
d'une fois ces dernières années, ici et là. Il se
trouve que c'est à deux pas de chez moi que j'ai eu la confirmation
que ne courrais pas après une utopie, que je ne radotais pas. Au
coeur d'un urbanisme qui est en soi une barbarie, j'ai immédiatement
perçu que le lycée où j'étais invité réussissais à échapper à son
environnement. Qu'on y maintenait une vie justifiant les discours sur la
spécificité de l'école. Pénétrer dans
la salle de théâtre a confirmé cette impression. Depuis,
les jeunes gens attentifs dans les fauteuils, les garçons et les
filles se livrant sur scène, les propositions de Christine, les
retouches aux brouillons, les séances d'écriture engagées
dans telle ou telle classe sont devenus un temps de plaisir dans ma semaine.
Un ressourcement. |