stage annuel d'écriture

au théâtre du Rond-Point, stage annuel d'écriture avec François Bon pour 22 enseignants ou formateurs IUFM de l'académie de Versailles

 

 

François Bon, "portages", un hommage à Claudette Oriol-Boyer

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le texte ci-dessous vient de paraître parmi d'autres hommages rassemblés par Daniel Bilous dans un volume de la collection Recherches & Travaux de l'université de Grenoble, pour Claudette Oriol-Boyer, fondatrice que l'on sait dans le domaine des ateliers d'écriture (ou, si on ne le sait pas, autant le réaffirmer), sous le titre ecriREcrire
à visiter : site personnel de Claudette Oriol-Boyer, avec bibliographie et textes
le site de l'université de Grenoble : Ellug (éditions littéraires et linguistiques), et leur catalogue, ainsi que les précédents sommaires de la revue Recherches & Travaux

Portages

 

 

Pour la confiance que cela nous donne en retour : veine solide de la littérature, si on a pu l’identifier, la lancer à l’autre, et qu’elle nous revienne agissante, rénovée par des mots autres et signés, à nouveau offerte.

Parce qu’il s’agit non pas de raison mais d’intelligence concrète : manipuler, essayer, tenter. Risque pris, mais assuré : le risque est total, mais nous, qui avons préparé l’échange, savons exactement (telle est notre responsabilité, notre construction en amont) en quel territoire précis il va s’exercer, et qu’il sera ainsi dirigé.

Nous voyageons. Nous emportons avec nous un bagage équipé de roulettes. Dans ce bagage, vingt livres. Dans le stage de trois jours nous en utiliserons quinze. J’aime bien ce mystère que semble porter avec lui, au retour, le livre que je n’aurai pas utilisé : chargé des mots qu’il n’a pas catalysés. A eux, qu’on a quittés, de prolonger le chemin, d’aller à la rencontre des livres pas ouverts ensemble.

Gens d’autres langues, mais amoureux de la nôtre. Et cela seulement, au départ, pour le partage. Le second jour, j’utilise une proposition très pointue depuis des textes d’Artaud. Ils écrivent dans ma langue, à eux étrangère. Et puis je leur demande, à l’oral, de restituer leur texte à leur langue maternelle, non pas traduire, mais laisser revenir. Les textes gardent la même étrangeté, produisent les mêmes conflits de structure, imposent même singularité : ce qu’apporte Artaud au vocabulaire même de la littérature ne se restreint pas à l’espace de la langue, si c’est cet espace même qu’il manipule et augmente.

Pour ce qui se passe dans les quatre murs d’une fac ou d’une école ou d’un stage : on ne parle pas d’un auteur parce qu’il faut, on ne le montre pas au loin. On se saisit au vif de ce dont il a voulu, lui, se saisir. Ma tâche est d’avoir repéré et reconstruit, en amont, comment lui, l’auteur, nommait et décrivait son atelier personnel, ou ce qu’il en espérait. Alors c’est un prisme. La lumière où on est, c’est une lumière directe, non pas celle du pastiche ou du mime, ni même celle de la contrainte : mais un affrontement traversé de la lumière de l’autre. On agit dans ce travers. C’est infiniment précis, et on retrouve le mot contrainte, on retrouve le mime, non pas de la phrase, mais du geste. Corps de l’auteur en balance : je n’ai pas raconté sa biographie, j’ai tenté plutôt – mais par le vieil art oral du conte – de le figurer écrivant. Alors oui, dans les quatre murs de la fac, de l’école ou du stage, l’idée irrationnelle qu’il est là, celui dont nous parlons, et qu’il agit nos textes.

Leçon de Claudette Oriol-Boyer : siècle à mains, disait Rimbaud, je verrais sa leçon à elle dans ce gros bagage à roulettes qui l’accompagne. Il ne s’agit pas d’ironie, mais de sérieux : nous portons non pas quelque chose qui tiendrait de nous-mêmes, mais d’une charge au-dehors accumulée, et qui ne se met pas en travail sans ce portage. Nous avons appris à assurer ce portage. Ceux de mon âge ont trouvé la route faite, du moins avons-nous trouvé prêts quelques outils à fabriquer les routes. Dans cette idée de portage, l’idée d’être en avant de la route. Qu’il n’y aurait pas posture théorique, construite à l’établi, et que la parole aiderait à disséminer, mais un faire ensemble, qui exige qu’on soit là avec ce qui permet le chantier, parce qu’on mettra en route les corps, qu’on aidera les voix à porter (même mot). Qu’on devra être là dans la posture parfois totalement opposée à notre être intérieur de celui ou celle qui a confiance, qui encourage. Sur ce chemin, nous on sait qu’il y a le vide, et le doute. A un moment, l’atelier, le stage finira (« Mais après, vous occupez-vous de ce qui se passe après ? » nous demandent avec leur petit rictus supérieurement rigide ceux qui voudraient à tout prix démontrer que tout irait tellement mieux sans le risque et le vivant), et notre responsabilité est que le portage continue, mais sans nous : ils auront leur propre bagage, ils sauront intérieurement ce qui les motive à ne pas s’en tenir à la posture immobile. Il y a toujours un après, de l’atelier, du stage : message qui nous arrive de très loin, du chemin qu’ils ont fait… Message qu’on se retransmet de l’un à l’autre, parce qu’il n’est pas de stage qu’on puisse faire, en Franche-Comté ou au Maroc, sans qu’un ou une des participants vienne vous dire : « J’ai travaillé avec COB, vous savez… »Finalement une complicité, et plutôt sereine. Pas seulement avec COB, mais avec tous ceux et celles (on n’est pas si nombreux encore) qui ont accumulé quelques années de ces pratiques a priori étranges, complicité qui prime sur les différences des chemins empruntés. C’est le savoir implicite du faire. Les idées et concepts, il a fallu les porter à bras, les malaxer à la main, les rendre assez solides pour qu’un instant, le bref temps d’écriture dans l’atelier ou le stage, ils servent de vecteurs à une recherche qui ne s’est pas encore acceptée ou reconnue pour telle, à une singularité qui n’a pas encore son visage de langue, et dont il nous revient qu’elle se dote, pour son auteur, d’une rémanence définitive, reconnue (à nous d’en produire l’énoncé) comme irréductible à tout ce que le meilleur de la littérature a déjà accumulé, et exigeant (que l’auteur provisoire l’accepte ou renonce) de s’y agrandir. Nous acceptons d’être ici manipulateurs, parce qu’on manipule pour les produire devant un absolu excluant toute manipulation. Complicité de voyous qui est quelque part assez jouissive : on trompe les vieilles catégories du monde, on prend des gens sages et raisonnables (consentants pourtant) et on inculque les verrues et venins que revendiquait Rimbaud. Croyez qu’après ça, vieux routiers comme on est, on puisse avoir l’âme tranquille : et c’est à cela qu’en souriant on trinque, je crois, à chacune de nos retrouvailles.

Qu’il y ait quand même du concept, et l’idée d’une retraire, chère Claudette, non : pas encore l’heure. On y arrive tout juste, à l’endroit et au moment où besoin de bras, et mettre en forme tout ce charroi accompli. Parce qu’on n’est moins dans une idée de concept qu’encore dans leur négatif : ce qui ne nous convient pas, ce qui ne nous aide pas, peu à peu nous l’apprenons. La division en siècles sur quoi s’appuie l’enseignement universitaire de la littérature : inutile, obsolète. Le « Or se mirent en chemin de Froissart » rejoindra un motocycliste de Giraudoux s’il est question de travailler sur les cinétiques du monde contemporain, et ce qu’elles changent aux perceptions comme au récit de la ville. La division en genres sur quoi s’appuient les manuels scolaires : obsolète. Qu’on lise n’importe quel livre sur le cinéma, on parle de cadrage, de montage, de réel et d’image, d’intuition et de jeu. La philosophie introduit à une notion de chaîne, avec les choses muettes tout à un bout, le mental qui s’éveille en amont de toute profération à l’autre bout. Et la plasticité même du mental, sur laquelle aussi on peut travailler, fait se rejoindre circulairement les extrémités qu’on chaîne. N’empêche, à quelque endroit qu’on déplace le curseur (Ponge pour les choses rejetant toute appropriation du langage, mais le mettant en travail pour cela même, Barthes ou Claude Simon pour l’image face à ce qu’elle représente, ou comme construction paradoxale que nous tentons face à ce que nous ne saurions voir, Nathalie Sarraute pour décaper d’acide les bribes réifiées de la langue en partage et en palper battement nu et plus vif), une œuvre singulière s’est bâtie, qui ne visait qu’à la littérature et non pas un usage particulier d’écrire, œuvre qui nous renseigne sur ce territoire très précis d’une des spécificités qu’écrire, geste compact et opaque, rassemble sans diviser. Cet inventaire des territoires ne connaît pas encore d’énonciation qui le formalise, du moins pas dans notre système, trop occupé à ces catégories inutiles de genre ou d’époque. De quel genre est d’Artaud ? Ce qu’il nous offre, comme Proust ailleurs, n’est réductible à aucun genre et les contamine tous. Mais quand on tente d’apprendre par le récit ce que déplace une connaissance bousculée, comme jamais elle ne le fut avant cette décennie, des modes de fonctionnement du cerveau humain, Artaud devient même pas nécessaire : il devient l’Utile, mot qu’il réprouverait de très haut, et qu’il nous réapprend pourtant dans sa force étymologique. L’enjeu conceptuel de ce que nos pratiques déplacent est largement ouvert, encore trop négligé. Peut-être à cause de nous, simplement : lorsque, pour travailler cette notion d’image, on demande de travailler sur la vision périphérique, contre le réflexe rétinien, ou bien que pour initier le travail écrit du rêve on propose des exercices (voir ses mains dans le rêve, exercice si évident et si difficile) qui permettent ce qu’on a appris pour soi-même, d’arrêter le rêve et s’y déplacer, c’est à la littérature sorcière ou bien à celle des arts martiaux qu’on va un instant référer, sans avouer les sources de nos apprentissages. Ceux du concept nous rassurent : la ruse fait partie de ce qu’il exige pour lui-même.

Comment ne pas nommer Georges Perec s’il est question de dire ce qui nous soude dans une communauté, ne serait-ce que par été minimum du partage. Nous sommes depuis vingt ans sans Perec, jamais il n’a été aussi présent. Ses grammaires de récit, ses combinatoires de tactique narrative à l’assaut du monde (voyez comment la rue Villin traverse au moins trois livres), nous deviennent d’autant plus actives qu’il leur a refusé l’espace lyrique de la langue, qu’il s’est assigné pour chaque ligne de son œuvre à ce que cette combinatoire, cette tactique, soient inscrites dans la phrase même, présentes comme énoncé dans le grain même de ce qu’elles nomment et qui les produit telles. On peut s’appuyer sur la sculpture ou l’apprentissage du violon (en tout cas, moi je m’en appuie) pour disposer d’une métaphore quant à ce que l’atelier d’écriture voudrait transmettre, ou déplacer, ou initier, qui approche au vif du mouvement de la langue, et la déplace quant au monde. La littérature n’a pas fait dépôt d’un atelier collectif, comme la musique ou la peinture pour leur propre transmission. La quête de ces livres-atelier est elle-même un enjeu : on y trouvera, sur le chemin de vie, la Recherche du Temps perdu si on condescend à la lire une seconde fois, on y trouvera le Journal de Franz Kafka, la Correspondance de Rainer Maria Rilke, et celle de Flaubert pour peu qu’on évite de se contenter d’une anthologie. A ces livres infiniment rares, parce qu’ils conduisent la littérature à sa frontière (ces énigmatiques mots de Franz Kafka, un matin, dans son Journal, blanc devant, blanc derrière : « toute littérature est assaut contre la frontière »), Perec a ajouté un vaste chapitre. Il était sans doute logique que les premiers à arpenter ce territoire neuf aient dû déporter les vieilles pratiques, forger les leurs pour ce portage neuf. Dans ces vingt ans qui nous séparent aujourd’hui de Georges Perec vivant, honneur à ces quelques rares qui ont les premiers arpenté le territoire ouvert.

Ma plus récente rencontre avec Claudette Oriol-Boyer, alors que j’avançais ce texte, me trouvant samedi dernier par surprise devant elle. Surprise mineure, puisqu’il s’agissait de Saint-Malo, festival Étonnants Voyageurs, et que cette définition estampillée Baudelaire lui convient bien. Je lui raconte, parce que trois garçons crâne décoloré mode parlaient haut dans leur téléphone portable, qu’une Japonaise assise sur la pierre tombale s’était troussée le pantalon au-dessus du genou et que trois vieilles personnes se faisaient photographier devant le granit blanchi des déjections de mouette, mon passage déçu, dix minutes plus tôt, pour saluer Chateaubriand et que passa un collégien, disant à sa mère (avec lourd appui sur la première syllabe) : « Je le connais. Notre prof il nous avait dit : Chateaubriand est poursuivi par les Indiens, racontez la suite… » Nous nous sommes retrouvés ensemble dans un bon rire : finalement, c’est peut-être ça, l’hommage et le partage. Qu’on ait finalement aidé à laisser derrière (tâche à toujours recommencer) l’arsenal vieillot du littéraire mais qu’il y ait encore tellement à inventer, pour quand ils débarqueront dans le texte, les Indiens.