stage annuel d'écriture

au théâtre du Rond-Point, stage annuel d'écriture avec François Bon pour 22 enseignants ou formateurs IUFM de l'académie de Versailles

 

le journal de bord / la séance 1

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et d'abord, avant la chronique que je tiendrai régulièrement à mesure des séances du stage, puisque j'avais voulu que cela commence par un hommage à Perec, ce texte choisi arbitrairement parmi ceux de la séance:


hommage à Espèces d'Espaces de Perec, La chambre révélée, d'Avez, transmis par DA

 

d'autres extraits en bas de cette page

Lieux où j’ai lutté pour ne pas m’endormir. Dans l’amphithéâtre de la fac, brusquement ma tête s’écroule. Devant mon bureau, paupières lourdes, les écritures se brouillent. La nuit devant la gare. Froid. Ne pas s’engourdir, ne pas relâcher la valise. Vapeur de clochards. Au grenier, scintillement d’une voûte étoilée à travers le vasistas. Maternité. Crampes légères. Lieux où j’ai lutté pour ne pas me réveiller. Compartiment de train. Courant d’air, frôlement d’une fourrure de manteau. Chambre d’enfant à Prague. Bruit des tanks, puis silence assourdissant. Ta chambre, ton lit, tes bras. Chaleur comme si j’étais en train de fondre. Lieux où j’ai peiné à m’endormir. Notre chambre quand tes poils me chatouillaient la peau. Hôtel de Nice, rue de Rivoli. Comme une barre sur la poitrine. Angoisse du lendemain. Lieux où je me suis réveillée en sursaut. Notre chambre. Sensation de perdre pied. Cœur qui bat à 1000 à l’heure. Compartiment de train. Lumière aveuglante. "Passeports, s’il vous plaît !" ML

et ce que j'avais rédigé le soir même, non pas pour commenter la séance, mais plutôt juste ce sentiment d'ouverture:

Rond-Point des Champs-Élysées, face au palais du président de la République, entre le Petit Palais et le Palais de la Découverte. Pour les enseignants et formateurs qui ont passé la matinée dans leurs établissements de Mantes-la-Jolie, Cergy-Pontoise ou Argenteuil, une rupture de monde que nous revendiquons : le territoire n'est pas divisible, pas plus que ne devraient l'être les chances à l'école. Mais le théâtre du Rond-Point s'appelle peut-être comme ça simplement parce qu'il est tout rond, vraiment. Et dedans aussi, bien sûr, dans la grande salle où on travaille.

Dans son beau livre récent sur le théâtre, "Poursuites" (éditions Christian Bourgois, mai 2003), Jean-Christophe Bailly insiste sur cette rupture qu'induit le lieu même du théâtre:

Tout praticien de théâtre, quel que soit le rôle qui est le sien dans la fabrique, le sait pour l'avoir éprouvé au cours des tournées et des voyages à l'étranger: la scène est sans patrie. Quelles que soient les différences, d'ailleurs aussitôt ressenties, entre les plateaux, le champ scénique lui-même reste identique en son essence. Derrière la particularité de chaque plateau passe le fantôme d'un absolu, qui est aussi un minimum: il faut peu de choses pour qu'il y ait scène, pour qu'une portion de l'espace se configure comme scène" (Poursuites, p 96).

Sans doute pour ça, que j'ai eu récemment le même plaisir dans cette modeste salle de cité U à Clermont-Ferrand, qu'ici sur les prestigieux Champs-Élysées. La servante, petite ampoule nue qui reste allumée en permanence dans tous les théâtres, même à la Comédie-Française, en témoigne.

Patrick Souchon, au nom de la DAAC de l'académie, accueille les participants et rappelle ces enjeux, que nous partageons tous. A sa gauche Hélène Lajournade, chargée du théâtre à la DAAC, et Françoise Savine, IA-IPR de Lettres, et fondatrice de la revue Littératures & Langages. On travaillera dans la grande salle, le plateau prêt pour le soir (une arène de sable blanc, un tabouret et un drap blanc, c'est tout ce qu'il faut à Philippe Caubère).

 

Un moment pour expliquer la proposition, et aussi ce qui m'amène à tenter à nouveau ce voyage au long cours d'un atelier annuel, ce que j'en attends maintenant, que je n'aurais peut-être pu prétendre chercher les années précédentes, et puis chacun trouve son nid pour écrire sous la vaste coupole hors du temps et du bruit. Un chuchotement s'entend, c'est précieux pour l'accueil à voix haute des textes.

Mon vieil exemplaire d'Espèces d'Espaces n'est plus présentable, corné, déchiré, sali. Je suis passé à la librairie les Cahiers de Colette, avant de venir, pour m'en procurer un neuf: mais je suis perdu, la pagination n'est plus la même! Je me servirai quand même du vieux. C'est un livre infini de possibles. Il permet de parler de Marcel Proust, souvent affleurant dans le sol perequien. Il désigne avec simplicité des territoires de langue où il nous laisse nous diriger seuls.

J'ai seulement demandé une accumulation de sensations, liées comme dans Proust aux moments de transition de conscience, et des phrases qui n'auraient ni d'amont ni d'aval, juste faire épouser au centre de gravité de la phrase le centre de gravité de l'image-mémoire surgissante, et procéder par inventaire, dans développer ces sensations: manière, pour commencer le voyage à venir, de s'installer tout de suite là où le langage est matière, pâte, rythme ou musique, et s'y abandonner ou s'y confier.

Dangereux Champs-Elysées, quand on sort : rien de commun avec les lieux que jusqu'ici j'ai fréquentés pour mes stages et ateliers. Dans les moments qui suivent, on est plutôt fragile, trop de soi-même mis en dehors de soi-même, on aurait facilement tendance aux dérives. Je me laisse aspirer par les néons du Virgin, je trouve comme par hasard le coffret DVD des Rolling Stones avec le concert de l'Olympia... ça tombe bien, on m'y voit, mais il ne faudra pas faire ça chaque semaine.

Quand je rentre chez moi, vers 22h, je trouve déjà 3 textes transmis par mail, et encore 2 ce matin. C'est de bon augure. Et demain, jeudi 20, incursion au lycée "pro" Fernand Léger d'Argenteuil pour examiner le versant parallèle de l'aventure, les mêmes explorations, mais en partageant le terrain...

FB, 19/11/03

des extraits de texte

dans celui-ci, aimé la façon dont fonctionnait ma proposition, la sensation juste posée sur la phrase, et qu'on décollerait de toute la réalité environnante, alors laissant seulement paraître cette matière poétique de la langue, qui est ce sur quoi on devra s'appuyer pour continuer - accentué ici par la seconde version en écho, dans les parenthèses....


l'odeur âcre de l'oreiller de plumes__________________________________ (âcre, l'oreiller de plumes)
la lumière opaque d'un matin de neige ______________________(lumière opaque d'un matin de neige)
ma main qui te cherche_______________________________________________ (ma main te cherche)

comme sous un pont de Venise un miroitement sur le plafond écaillé

un brouhaha de péniche ou d'aspirateur____________________ (comme un brouhaha de péniche ou d'... )
le bruit familier des mots échangés et l'odeur du café______________ (les mots familiers, l'odeur du café)
l'incertitude du moment : aujourd'hui ou il y a si longtemps ?______(d'aujoud'hui ou d'il y a si longtemps ?)

mes yeux incrédules : la fenêtre n'était pas là hier
au virage la première voiture, sans doute, crisse
bruit du torrent, du vent, du chat-huant

sous ma joue juste le volant du coussin, dont je connais les guirlandes mauves et vertes.
________________________________________________(sous ma joue juste ce volant de violettes et de mauve )
AM

de façon très différente, ici, l'emprise subjective de l'image-miroir devient le monde intérieur que semble explorer matériellement le monologue intérieur du narrateur, avec pourtant une très grande concrétude, qui laisse la phrase très sèche, nous laisse nous, lecteurs, entièrement libres d'en recomposer le monde - cela aussi indiquant une direction qui sera partie du chantier collectif

Quarante-cinq rue de Metz. Se souvenir de cela, toujours. Cinq mots pour retrouver la maison au cas où … Si je suis perdu un jour . Perdu dehors. Dehors, les dangers. Immensité du monde. Ne pas répondre aux inconnus. Ne rien accepter d‚eux, jamais.
Dedans, l’appartement au premier étage. Porte vitrée entre l’entrée et la salle à manger. A la cuisine, la chaudière au charbon. Tuyau dans le mur, porte de fonte fermée sur le foyer. Odeur du coke et de l'acier chaud.
Par la fenêtre, les pavés et les rails du tramway. Le Général De Gaulle un jour passe en trombe, debout dans une DS Décapotable. Avant, des policiers ont visité la maison. Le mari de la mercière est un déserteur de l‚armée allemande. Ils l'ont découvert. Il se cachait là depuis la guerre. Se disait alsacien .
Miroir emprunté en cachette dans les affaires de ma mère. Jouer à marcher en regardant uniquement le reflet du plafond. Je suis une mouche. Je marche la tête à l'envers. J'évite les lampes sur mon chemin. Lever haut les jambes pour passer d‚une pièce à l‚autre.
Autre jour. Les Dinky-toys de mon frère sur le cosy. Ne pas y toucher. Je suis un ramoneur. Je marche dans le couloir sombre, de la cuisine à la chambre du fond. Sur les toits, entre les cheminées. En bas, dans la rue, les voitures. Des tractions avant noires, une Chambord crème au toit bleu électrique. Une 403, un tube Citroën de la poste vert foncé… Les passants sur les trottoirs, leurs ombres lentes, longues devant eux. Vertige. La rue flotte, m‚aspire. Je tombe. Lentement, comme une feuille vers le sol, près, encore plus près.
Allongé sur le lino écaillé. Trame de fibres sales à découvert. Mon nez saigne. Goût du sang dans ma gorge. Je suis seul. Je sais ce que je dois faire. Je vais à la salle de bain, la tête en arrière.
JJP