stage annuel d'écriture

au théâtre du Rond-Point, stage annuel d'écriture avec François Bon pour 22 enseignants ou formateurs IUFM de l'académie de Versailles

 

le journal de bord / la séance 1

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archives : séance 1 _ séance 2 (ci dessous)

discontinuité des éléments de récit, statut du verbe, dans un long cycle comme celui qu'on aborde il faut prendre le temps de sentir la matérialité sèche, presque rigide, du langage

et percevoir aussi comment il s'articule, non pas depuis la pensée ou la rhétorique, mais dans cet assemblage d'éléments formels discontinus, chacun uniquement comme aspirés par l'image-mémoire ou le réel qui les assigne

pour cela, j'ai proposé le poème "Barbare" dans les Illuminations de Rimbaud, pour son étonnant travail sur le verbe, fréquence des phrases nominales - voici le fac-simile, recopié de la main de Rimbaud:

 

au fait, si vous souhaitez relire les Illuminations où les examiner via les outils de recherche et de grammaire de votre logiciel de traitement de texte, vous pouvez télécharger le texte complet -

il fallait bien prendre quelques minutes pour décrire les ruptures techniques si formidables de Rimbaud : la littérature après lui ne fonctionne plus de la même façon

d'où le fait que je prenne Danielle Collobert en exemple, et qu'on s'interroge sur l'incroyable sensation de présence qui se dégage de ses textes trop rares....

mais bon, en dehors de toute consigne technique, narration ambulatoire, de Froissart à Cendrars, usage du verbe et de son abstinence provisoire, il fallait bien aussi que je propose un thème

très troublant, de parler dans une grande salle de théâtre, à 14h, il y a cette sensation d'éloignement du temps, de courbure du monde, les visages devant soi s'apaisent, se détendent – sans doute qu'après une matinée à enseigner, et un long trajet, il y a cet effet de sas - du coup, je me suis mis à parler de Julien Gracq, et c'est quand vraiment j'ai senti que les corps se trémoussaient un peu impatiemment que j'ai eu conscience d'avoir parlé plus d'une heure

je ne recommencerai pas, promis

c'était quand même un bel instant de plaisir, après être sorti respirer l'hiver autour du théâtre en rond (voir séance précédente), s'être aperçu que même au bout de cinquante minutes tout le monde écrivait encore, chacun dans son monde imaginaire

ci après quelques-uns des textes, juste comme sismographe (difficile de mettre tout, on s'arrangera pour que ce soit à tour de rôle!)...

travail de déconstruction accompli, et sans doute, à la voix, qu'on a perçu comment, sous des mots d'apparence calme, pouvait fonctionner une puissante machine à pousser le lecteur dans le dos devant les images qu'on lui amène...

FB, mardi 25 novembre 2003, 21h59

Quai du tramway n°5.
Pas de bus n° 40 en vue.
Encore loin la petite ruelle juste avant le lycée.
Argent de poche dans la poche. Devant une vitrine. Tablettes de chocolat Lindt ou Suchard, pâtes de fruits. Plus tard, ce soir peut-être .
Encore loin la petite ruelle juste avant le lycée.
En face du lycée, le café. Jeunes, mais fumeurs déjà, buveurs de café, presqu'adultes. Pas toi, trop sage peut-être.
Ou alors des lacets à la fraise ?
Pas tout de suite. Gourmande. Trop peut-être.
Bientôt la petite ruelle.
Doublée par le bus n° 40 . Bondé. Pas de regrets.
Débouchant de la petite ruelle, une silhouette, la sienne, au loin. Trop loin peut-être. Regrets. Demain peut-être.
Des groupes, des bandes de copains. Pas toi. Trop seule.
La boucherie. Tartines de saindoux. Aucun regret.
L'escalier Strudelhof à côté de la ruelle. Premier baiser sous la neige. Demain peut-être.
Trop seule, trop sage, trop gourmande peut-être.
Toujours comme devant une vitrine.
Brise-la ! Demain peut-être.
ML

Les peupliers d’Antoine Chintreuil,
Les cris des geais d’Albrecht et des corneilles de Millet,
La traversée du monochrome de pissenlits, du jaune de Laib sous les pas,
Rue du Bourg-Tibourg, le clapotis du thé dans le thermos,
Une constellation de mauves, la vie secrète des plantes d’Anselm,
Les pneus noirs jetés en spirale sur l’ensilage de Robert,
Coup d’œil inquiet sous un ciel entre Turrel et Klein,
Une marche précipitée sous une pluie de projets juste avant Salavre,
La grange de Joseph à l’entrée du village,
Les grands feutres posés sur le tracteur et les charrues,
Rue des Saints Pères, un carré de chocolat à 85% pour le dernier raidillon,
Les vaches autour de l’abreuvoir, la marque Segantini gaufrée dans
l’aluminium,
Enfin le mont Myon vu du champ de Marcel,
J’embrasse Richard qui a trouvé le temps long,
Il a commencé sans moi le cercle de pierres autour de la table
d’orientation.
JP

liens :
vers d'autres cercles de Richard Long... Joseph Beuys au Guggenheim de New York, ou ce dessin - et le mont Myon
(FB)

Les bourgeons du marronnier refusent d'éclater quand les rideaux sont entrouverts.
Odeur de café sur fond de crachotis d'eau gargouillant dans la cafetière électrique.
Vrombrissement de mouches dans le reflet de lumière que capture l'armoire à glace, criailleries des hirondelles.
Chuchotements plaintifs des haubans, le faisceau du phare chasse la nuit avec une inefficacité obstinée.
Un lit haut comme une meule de foin, s'y engoncer, s'y noyer sous l'œil impavide de l'arrière grand-mère qui ne sait plus déboutonner son chemisier.
Les bouleaux s'inclinent à droite, à gauche, prodiguant d'inutiles courbettes à des admirateurs invisibles pour ceux qui ont entrouvert les rideaux.
Lune idiote, muette, sourde aux ululements de la chouette, odeur de foin coupé.
Effluves de jasmin, jappements du chien, goût âcre du sel sur la peau, la Vierge de l'icône attend un vol d'anges gardiens.
Respirations inconnues, bruits d'eau dans des canalisations, vacarme assourdi de la ville, l'avion du retour attend tapi sur la piste, pas loin de cet hôtel borgne.
Un lit comme un vaisseau qui rentre au port, trouver refuge dans l'oreiller, la blancheur des draps qui se moquent, avec une indifférence hautaine, des respirations de l'horloge.
Une branche de pin griffe le ciel à travers les rideaux entrouverts.
Une chambre suspendue entre le ciel et l'eau.
Rumeur du monde colportée par le radioréveil, l'arrêter, s'octroyer le droit d'être, l'espace d'un matin, aux abonnés absents.
Un lit comme un linceul, des écrans qui clignotent, des entrelacs de tubes, regarder par la fenêtre, accrocher son regard à un lambeau de ciel incapable d'offrir une étincelle d'étoiles au dessus de la ville.
Le cerisier s'est empourpré en une nuit au vu et au su des rideaux entrouverts.
DE

Été, vacances, mer et soleil. Une fois par semaine. Fleurs fraîchement coupées dans le cabas de l’aïeule. Montée du raidillon escarpé et étroit. À certains endroits, au croisement d’autrui, angoisse de la chute. Portes closes, peinture écaillée, un garage fermé, désert. Pause dans le périple, immobilité ressourçante, apaisement du souffle. Entrée secrète du jardin public Christian Dior « l’enfant du pays », annoncé par une pancarte verte. Essoufflement de l’aïeule. Topiaires. Animaux artistiquement sculptés. Cache-cache dans les allées animées par le va-et-vient des vacanciers. Rires. Réprimandes. Chemin des douaniers. Fin du trajet. Arrosoir en fer rempli à la pompe puis vidé consciencieusement. Bouquet coloré organisé. Gravillons pointus sous les pieds dans les sandales d’été. Prière obligatoire. Longtemps après, au cinéma, scène finale de Vincent, François, Paul et les autres… Souvenir retrouvé. Joli cimetière. Une fois par semaine, de là-haut, tu regardes la mer vivante et libre.
CV-LC

Rue du Grand Carroi, marches à descendre tu évites les voitures. Rues pavées, ajourées, creusées, disloquées, ondulées, montantes, vers le château de Chinon et le paon du château. Pieds tordus, sandalettes mal attachées.
Tu rases les murs. Pas de trottoirs. Volets et portes entrouverts. Air. Un œil furtif dans les pièces sombres, silence des maisons, silence des rues, silence des mots.
Murs chauds, pierres chaudes, plaisir sensuel, main sur le mur, immobile, la chaleur envahit ton corps. ton ventre se colle à la pierre, plaisir indécent.
Rue Voltaire, appel du paon, grésillement des abeilles au dessus de ta tête, odeur de la glycine. Le clocher du château bourdonne, trois fois. Chaleur écrasante. En retard, toujours en retard. Impossible d’aller plus vite. Tes pieds collés au sol. Le café, les chiens en terrasse avec les clients, tous des hommes.
Te regardent sans te voir, les chiens. Hauts comme tes épaules. Frayeur de l’enfance, dragons imaginaires, cauchemars à venir. Silence du paon, silence de l’abeille, solitude de la peur, passage initiatique. Tu dépasses le café. La sueur perle ton front. Chaleur et peur mêlées. Peur surtout. Coup de poignard dans le cœur, respiration, précipitation, accélération.
Tu cours sans t’arrêter, sans respirer, sans regarder, sans écouter, jusqu’à la rue Jeanne d’Arc.
S’asseoir sur la première marche de l’escalier, tu recherches l’air, tu changes de côté, tu trouves l’ombre. sous la glycine. Odeur sucrée. Tu écrases des fleurs entre tes doigts. Tu sens tes doigts.
Rester assise et sentir
SP

Portillon de fer rouillé, claquement métallique. Un espace sans herbe au flan de la maison, la cour des poules. Lourde Glycine, fenêtres recouvertes de verdure et de fleurs en grappe. Là bas, le garage, ses secrets. Une Juva quatre sous sa bâche, l’établi au fond, outils abandonnés. Toiles d’araignées aux carreaux de la fenêtre, parfum d’huiles de moteur, de métal rouillé de tissus humides. Au bout de la route, la scierie. Derrière la barrière, dans le pré au bord de la rivière, un arbre. Au printemps, ses cerises rouges, fruits réservés, maraude interdite. La cueillette un jour, fête sous l’échelle. Le panier tressé cet hiver par le fermier là haut sur les chaumes. Branches cassantes comme du verre. Flamboiement de l’automne dans les feuilles. Un matin d’hiver, la neige sur lui, fragile dans le premier soleil.
Et puis un jour le pré seul, juste le torrent en contrebas…
La maison de Pierrette au bout de la première montée, appel des moutons dans leur cabane, leur parfum sur la route mouillée. Longtemps dernière étape de la promenade. Frontière repoussée année après année… D’autres odeurs, sapins, sureaux, terre mouillée après la pluie, limaces rouges en lentes traversées. Filet de bave.
Un jour, jusqu’à la scierie sur mon vélo vert.
Là bas les chiens attachés. Leurs chaînes sur le sol. Bruit déchirant de la lame au cœur des troncs parfois. Le bruit du moteur au ralenti dans le silence soudain. GMC américain, étoile blanche encore visible sur la porte. Tas de sciure au bord du chemin, les mains dedans, parfum des conifères, leur sève à vif dans l’air. Les chiens encore.
Tu n’es plus retourné là bas depuis si longtemps.
JJP

rayures du râteau en faisceaux
gravillons gris crissant sous les sandales
galon cimenté enserrant des plates-bandes
rosiers corsetés feuilles grisées de cendre
cicatrices de greffes et moignons de rameaux
l’abeille palpitante délicieusement obscène
carrefour central des allées, angle droit
ceinture du mur écorchures des pierres
rempart de glaïeuls carré de bégonias atrophiés
une auréole de terre plus sombre autour de chaque pied
basse masse de granit toiture d’ardoise
là-bas devant, une porte à loquet, interdite
au-delà, il y a un puits, arrête-toi.
CP

En face la dune immense et immobile. Un barrage devant la mer. Une montagne de grains de sable. Des plantes hostiles, chardons épineux, herbes folles en touffes éparpillées.
Tu dois escalader, gravir cette dune jusqu’au sommet pour apercevoir et contempler la mer.
Pas à pas sur le sable surchauffé. Sensation de brûlure, courbé en deux, tu t’appliques à progresser rapidement en plantant tes pieds avec fermeté, presque violemment.
Inaccessible sommet, lente progression et cet effort comme une souffrance : gouttes de sueur, souffle court, douleurs…
Tu t’acharnes, tu peines, tu grimpes. Ne penser à rien, se vider de toute idée pour se concentrer sur le sommet.
Le dernier pas, enfin la mer ! Tu te redresses et tu contemples l’horizon sans barrière. Liberté ! Les couleurs, les odeurs, le bruit des vagues et soudain, comme un appel, cette course folle.
IF


Saint Cyr l’école 1958
Traversée quotidienne de l’école militaire en ruine
Marche dans la boue, premiers talons aiguilles, traces laissées par des brodequins cloutés, eau dans le pied, volonté d’arriver à temps, pour éviter la chute fatidique du porte jarretelle trop grand, espoir d’une rencontre, des garçons regardant des filles, pierres taillées, amoncelées, encerclées d’herbes, creusées d’impacts d’obus, murs en équilibre dans le vide, fenêtres s’ouvrant sur le ciel, sentier dévié par un écheveau de barbelés, objets en ferraille enfouis sous la terre, petits monticules pour prendre de l’élan et redescendre plus vite, trou profond et large, cratère de bombe, dans ce creux, pneus, poussettes abandonnées.
Le pissenlit, le sureau, les mûres sauvages, les ronces poussant dans les interstices. Manteau de laine trop chaud pour un dimanche de Pâques, livre de messe encombrant, carrelage à ciel ouvert, l’unique surface à parcourir à pied sec.
Un paysage fabriqué, des ruines si naturelles, un vrai terrain d’aventure.
Après cinq cents mètres, des baraques alignées le long de l’avenue, la boulangerie, le bistrot. De l’autre côté, des façades blanches, la ville reconstruite, de rares voitures en stationnement, un espace immense, lumineux, nouveau, disponible, dangereux, … « Tu ne traverseras pas toute seule ! »
DA
Des seaux improvisés, entassés, troués un peu. Autour de la grande pierre gravée, de grands cyprès . Plus loin, veillant sur des dalles rongées de lichens, des anges, sages, colorés encore.. Les graviers grenat de la pouzzolane sur le bout de tes sandales. Des rosiers , sombres aussi, pour chacune des cent stèles muettes. Juste le flottement d’un drapeau, le sillon de l’eau répandue goutte après goutte, l’odeur des fleurs fanées dans la caisse au carrefour des allées.. Ici ou là, des îlots de maisonnettes aux vitraux colorés, touchantes, et plus jamais repeintes.. Au-delà du jardin clos, la maison, le balcon , sans les silhouettes espérées ; mais rassurante, toute une chaîne de volcans, et –divertissement heureux- le sifflement d’une micheline . A midi, la sirène des ateliers libère une volée de vélos qui passent le long du mur . Nulle ombre. A la deuxième allée, tourner à gauche : fracas des lettres d’or, ’éclat sans sanglot de toi sur le miroir noir O la merveilleuse légèreté du bouquet de roses volcaniques ! Le temps s’est envolé à la clepsydre de ton seau.
AM LQ