stage annuel d'écriture

au théâtre du Rond-Point, stage annuel d'écriture avec François Bon pour 22 enseignants ou formateurs IUFM de l'académie de Versailles

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mardi 9 décembre 2003: déplis amont du premier jet
(Koltès)

 

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réflexions : du premier jet....

Un des obstacles permanents de l'atelier d'écriture, c'est d'avoir à produire immédiatement, en l'état, le premier jet du texte, quand (je le sais pertinemment moi-même croyez-moi : mon propre rituel quotidien d'écriture/écran, sur un récit que j'ai commencé en août dernier, chaque reprise ou continuation du texte commençant par l'ouverture du fichier à la première page, donc réécriture, polissage, fracture de sa page d'ouverture) ce premier jet n'est pas – ne peut l'être – satisfaisant.

On ne fait pas de l'art brut (et mon vieux cher Gaston Chaissac non plus d'ailleurs, ce n'est pas dans le sens de spontané ou naïf que j'entends l'expression) notre guide en littérature.

Pourtant, me hante toujours ce titre d'Aragon, pour un livre essentiel sur l'art d'écrire : "Je n'ai jamais appris à écrire, ou les incipits" (voir absolument cet extrait sous une page du manuscrit d'Aurélien, dans l'expo Brouillons d'écrivains de la BNF)

Le premier jet, même si on peut retravailler, corriger, mûrir, reprendre, est une cristallisation définitive de l'essentiel, en poésie comme en prose. Une affirmation graphique qui n'est pas réversible, ne serait-ce que pour l'affect qu'elle catalyse.

Bien sûr, tout ce qui tient au retravail, à la réécriture, est important, et la tâche de l'animateur d'atelier est d'y éduquer sans cesse. Pour moi, c'est collectivement dans la dernière partie de l'atelier : me rendre disponible au texte entendu, peser sur son auteur/lecteur pour le rendre le plus nettement audible, dans l'étymologie du mot "entendre", et puis mettre en perspective autour du texte ce vers quoi il pourrait tendre. C'est individuellement, dans la discussion qui s'amorcera progressivement à mesure que chacun construira, de séance à séance, un corpus de texte où sa voix propre remplacera la suite arbitraire de thèmes que je propose. Sans doute d'ici très peu de temps aurons-nous des séances incluant réécriture immédiate.

Mais pas question pour autant d'établir cette réécriture (et je sais bien, disant cela, à qui et qui je m'oppose) comme chemin rationnel, rétablissement d'une démarche cohérente et raisonnée sur un premier jet qui ne l'est pas.

D'autre part, la réflexion sur l'oeuvre, peut-être dans l'influence du creative writing américain basé sur le format standard de la short story (voir les deux importants chapitres à ce sujet dans Feux, de Raymond Carver, 10/18) est bien trop souvent assimilée à une question de développement ou d'amplification de ce premier texte noyau. Je mets beaucoup d'importance, quand je parle des livres que j'amène (d'où le fait que je sois à leur propos un peu bavard, je sais...), à souligner en quoi les figures individuelles du récit ne sont pas forcément plus longues que ce texte qu'on écrit en atelier, et que la composition d'un livre, et plus radicalement encore s'il s'agit d'une nouvelle, c'est plutôt l'art d'en produire ensemble une suite d'écarts. Un art de montage, à condition, comme disait Adorno, que "le montage fasse voler en éclats ses propres éléments".

Pour moi, une question d'importance tout aussi grande que la réécriture, mais trop rarement mise en oeuvre (effectivement, comme le soulignaient les clients actuels ou passés d'Aleph dans notre stage, dans cette bonne discussion d'ouverture de séance, je n'ai pas de complexe à m'affirmer là dans une autre démarche que celle d'Aleph - voir cependant leur page conseils d'écriture, le texte d'Alain et le texte de Nicole), c'est de porter le travail d'atelier sur ce qui précède le premier jet, et tout y est à inventer.

Considérer l'univers en amont de la prise d'écriture comme un univers travaillable. A organiser et penser. Ou plutôt, un univers où nous devons apprendre, un univers qui reste à investir par la didactique (en faire ce que Françoise Savine nomme si bien une "dynamique de tension"), mais rien de plus étranger pour l'instant à la façon dont on présente les textes dans les manuels d'enseignement.

Question de fond aussi en ce qu'elle rejoint le statut même de l'atelier : non pas produire des "écrivains", mais permettre à chacun de se risquer de façon autonome dans une démarche d'écriture, bien au-delà le temps de l'atelier. Donc armer non pas seulement pour un texte abouti, qui serait la cible, mais armer pour une démarche qui permette d'aller seul dans ce travail. Pas de hasard si j'insiste sur le rôle de livres comme le Journal de Kafka, En lisant en écrivant de Julien Gracq ou la Correspondance de Flaubert. Apprendre à s'armer dans la prise d'écriture, cheminer vers ce moment qui permettra d'être saisi. Et que cela vaut aussi bien pour le statut d'un cycle d'atelier au regard de la démarche ultérieure et autonome de celui qui y écrit, que pour le temps même de l'atelier, et la réalisation immédiate du texte. Quel que soit le public, et même le plus fragile, une "consigne" ce ne doit pas être un guide d'application, mais un territoire de recherche pour lequel tout l'effort est de définir en amont les champs, les lignes de force, à partir de quoi l'application même reste geste libre, irraisonné, si possible déraisonnable. C'est même par ce travail en amont de "l'exercice", qui les restitue à leur nécessité hors de l'atelier, que nos propositions sont accueillies aussi favorablement par nos différents publics.

Déployer ce moment noir qui précède le saut dans l'écriture, en démêler les composantes. On approchera cela aussi, la semaine prochaine, via Artaud. Là, j'ai parlé de cette montée en intensité que sont les brefs carnets de Dostoievski, de Dickens, d'Henry James, si on les rapporte à l'espace de l'oeuvre. Non pas un travail de scénarisation ni d'ébauche, mais une montée en intensité sur quelques images-intuition rares, à partir de quoi on simplifie et dessine des silhouettes-parole, des masques-voix, des réels-théâtre, qui font que le roman n'est pas une transposition fictionnelle du réel, ce qu'on s'était limité à faire dans nos premières séances basées sur l'image-mémoire, mais une création textuelle autonome, qui cristallise et vectorise mentalement une illusion de réel, cette illusion créant le fonctionnement de fiction.

D'où l'importance pour nous des livres-ateliers, les livres qui sont ce travail de l'écrivain en amont de la prise de texte. Cette construction déjà textuelle, à partir de quoi le saut vers l'incipit ne sera pas un chemin de hasard, un trait parmi d'autres, mais un fait esthétique, non réductible à l'auteur-sujet, et qui impose à l'auteur de faire chemin lui aussi vers son texte comme en pays étranger, dont l'altérité lui fait violence, et naître à son texte par l'imprévisibilité même de ce qui vient devant lui sur la page.

Et autant dire qu'à déplacer l'effort collectif sur cet amont de la prise d'écriture, la notion sempiternelle de "page blanche" est profondément mise en cause: au moment de la première écriture, elle est déjà devenue palimpseste, toute chargée d'ombres souterraines, de figures en attente, où il n'y aurait qu'à gratter comme on faisait, gosse, en mettant une pièce de monnaie sous la feuille (n'y pas voir d'allégorie, merci!).

Voilà les raisons qui m'ont fait privilégier pour cette séance le choix des "carnets" de préparation de la pièce de Bernard-Marie Koltès, Combat de nègre et de chiens. De l'outil lui-même, la proposition et ce qui l'accompagne, la présente, je ne le mets pas dans l'espace public, c'est à moi*! Les curieux sauront reconstituer, en rapprochant les textes ci-dessous du texte source, à eux de le retrouver. Vous l'avez vécu comme moi: rien de si étrange que cette sensation, exaltante, un peu effrayante, troublante, par quoi on a l'impression de naître à la fiction, d'avoir quitté le réel source. Cet exercice à partir de Koltès tient littéralement de l'art magique. Pleine irrationnalité. Heureusement que nos mandants de l'académie ne nous espionnaient pas!

FB

* de plus en plus, et c'est une des motivations que nous avons eues pour fonder Carrefour des écritures, une proposition d'écriture m'apparaît comme construction, histoire, parcours. On les revisite, on vit avec, il faut plusieurs séances pour roder une proposition, en fonction des textes qu'on en obtient, des façons différentes de la présenter, de l'importance relative des éléments, du montage graphique qu'on distribue. On inventera cinq propositions, on réussira la séance évidemment, mais quatre de ces propositions resteront un essai unique et puis, une fois, deux fois par an, telle autre produira un petit miracle, et celle-ci on va la développer, la cultiver, la soigner. Même au bout de dix ans, dans le classeur noir derrière moi je dois en avoir accumulé pas plus d'une quarantaine, de ces propositions remaniées, mûries. On ne recase pas un exercice, on définit peu à peu un noeud vivant, qu'on traversera chaque fois à un autre niveau. De mon excellente séance sur Nathalie Sarraute avec des étudiants de Clermont-Ferrand, il y a peu, impatience d'y revenir avec le groupe Rond-Point. Ce que nous voudrions faire comprendre à l'institution, c'est que nos propositions d'écriture sont aussi des objets de recherche, avec des biblio sources, des enjeux énonçables quant à la langue ou au monde, des variations de discours, des accumulations de textes collectés qu'on peut comparer, et que la transmission de ces propositions, leur arborescence, cela aussi devrait s'intégrer au patrimoine collectif, influer sur les livres qu'on met aux programmes... Et que cela suppose ce dialogue littérature-enseignement. En tout cas, faute d'une vraie désision de recherche (ma revendication d'un 1% écriture dans les formations éducation nationale tient toujours!), gardons-les le plus soigneusement possible dans l'espace privé – ce que j'ai encore eu récemment l'occasion de dire à des étudiants en thèse ou DEA qui souhaitaient assister à tel stage ou telle expérience : que les universités qui accueillent leurs travaux commencent par nous accueillir nous-mêmes pour des expériences communes, faute de quoi on en reste un peu trop au degré zoo de l'écriture, comme aurait dit Roland B.!

liens, documents : Koltès, dossier remue.net

 

Claude Ber / La Mort n'est jamais comme

un extrait paru dans le Nouveau Recueil
Ce qui reste de la poésie
(souvrira directement en RTF)

Tous les enseignants de lettres de l'académie de Versailles connaissent Marie-Louise Issaurat, et l'énergie qu'elle met, en tant qu'inspectrice IA/IPR, à une approche plus vive de la transmission littéraire, dans les conditions sociales et les urgences qui font la spécificité de ce territoire.

Elle publie sous le nom de Claude Ber, aux éditions Léo Scheer / Via Valeriano, un texte dense et dur, qui est aussi une incroyable recherche formelle, avec des ébauches purement abstraites, des bribes de pur poème, des empreintes de prose narrative et ses "découpes" numérotées.

Je suis d'autant plus sensible à ce texte, pour ce qui nous concerne, qu'il est un parfait manifeste de ce que nous avons ensemble à chercher, si l'écriture d'aujourd'hui, lorsqu'elle se confronte comme ici à une charge aussi vitale, le deuil impossible d'un proche, devient rétive à toute appartenance de genre.

Il est en vente à la librairie du Rond-Point, et j'espère bien que CB/MLI nous fera l'honneur de venir nous en parler un de ces mardis.

F

Deux billes rondes, noires et luisantes, en rotation permanente. Des petites marques horizontales se creusant progressivement en sillons à l’approche du front.
En son for intérieur : un château de cartes haut comme la lune, un cerisier et l’envie d’y grimper.

L’heure du thé. Elle s’installe dans son fauteuil à bascule à côté du guéridon. Une pluie de sucre, un nuage de lait. Le petit doigt en l’air, elle soulève délicatement sa tasse à fleurs, hume le parfum brûlant de la bergamote et savoure la première gorgée.

... Je n’arrive pas à me dire que je suis veuve. Un veuve, c’est gris, les traits tirés, l’air irrémédiablement triste. Est-ce l’image que je donne aux autres ? C’est vrai que je me sens seule. On dit : la veuve et les orphelins. Plutôt orpheline alors, à plaindre et à cajoler.
ML


Combat de nègre et de chiens : chantier en Afrique (mine de phosphate au Bénin)

Chaque personnage, dans la pièce, a son propre langage. Prenons celui de Cal, par exemple: tout ce qu'il dit n'a aucun rapport avec ce qu'il voulait dire. C'est un langage qu'il faut toujours décoder. Cal ne dirait pas "je suis triste", il dirait : "je vais faire un tour". A mon avis, c'est de cette manière qu'on devrait parler au théâtre.
Bernard-Marie Koltès, in Une part de ma vie, entretiens, Minuit, 2000, à propos de l'écriture de Combat de nègre et de chiens.

Maud
Triangle renversant ponctué de rouge et bleu, lisse, très lisse, aucune rondeur.
En son for intérieur : une chambre mauve où meurt une vieille femme au visage fané, un chat gris à ses côtés.
Dehors
La pleine lune qui éclaire ce champ de blé au bord duquel elle s’est perdue. Elle croyait que c’était là. Elle n’est pas faite pour le dehors. Delors, elle se perd.
Dedans
Dans le noir d’une pièce surchauffée, elle s’étale, elle s’étiole. Fleur fanante, orchidée d’humidité et d’ombre, bouche close, chair à peine frémissante au courant d’air qui vient d’entrer

... je ne voulais pas aller là-bas, je voulais que ce soit ici. Ils m’ont obligée à y aller, et je ne les ai jamais trouvés... ni l’endroit, ni eux. Je ne sais même pas comment je suis rentrée. Je voulais rester dedans... je voudrais rester dedans.
Elle m’a raconté leur première nuit, et puis leur mariage, et puis la grossesse et puis la naissance de l’enfant. Elle parlait toute seule. De toute façon, j’avais rien à dire, rien à lui dire à elle.
Je ne sais pas où j’ai trouvé de bouquin. Il m’est retombé dans les mains hier, sorti de la pile qui s’est effondrée. Il me colle à la paume, je ne peux plus le lâcher, il ne parle qu’à moi, comme dédicacé, dédié à moi, sa seule lectrice.
BF

1.1. Triangle pointe en haut dans triangle pointe en bas
ou (au choix)
1.1. Pif rougeaud alvéolé dans une trogne triangulaire
ou (au choix)
Poivron planté sur un gros radis, poils de racine, menton en galoche

1.2. En son for intérieur : un bébé chaud et doux suspendu au téton froid d’une madone sans visage

2.1. Au milieu du carrefour de la ville, trop de lumières, trop de bruit, trop de visages, trop d’obstacles, trop de trucs à lire. Traverser, ne pas traverser. Mal aux pieds dans ces chaussures cirées à lacets.
2.2. Sur le tracteur, en plein midi, les avant-bras tannés enserrent le volant ; la puissance, soubresauts réguliers dans le tintamarre du moteur, la puissance, sur les vignes, les maïs, les bêtes, en marche.

2.3. Troisième coup après minuit ; insomnie dans l’immense cuisine noire ; dans le halo de lumière au-dessus du protège-nappe à carreaux, un litron, un verre, la casquette ; frôlant le disque de l’abat-jour métallique, des tas de mouches collées sur la guirlande du tue-mouche.

3.1. ... j’suis pas là en fait j’ai toujours été ailleurs j’suis pas d’ici d’ailleurs c’est pas chez moi ici i causent pas comme chez moi ici i sentent pas comme chez moi ici j’suis un déraciné j’suis un é mi gré mêm c’est pas la peine d’ête bougnoule pour être un é mi gré tiens ell’ est bonne celle-là faut qu’j’la garde pour les potes les potes tu t’mens Victor y a pas d’ potes t’as pas d’potes tous des salauds fichue d’vie
CP


le décor construit par Chéreau aux Amandiers, avec un véritable pont en construction

 

 

Bouche boudeuse et bouille ronde mangées par une caquette rouge – Nike de part en part, la virgule blanche, tranche. L'arc de la visière dissimule son regard.
En son for intérieur : une barre s'élève à l'horizon, s'étend, lumineuse, et vient épandre son or sur les creux et les crêtes.

Du béton en barre bouche l'horizon. À pas saccadés, il traverse la cité, tête lasse, basse. Marre des gars des Quatre-Mille, marre que fusent les insultes, marre de colmater la casse. Que peut-il faire, lui, simple éducateur, face à la bêtise crasse ?

... Voilà la salle encore sale, pleine d'ordures et de gras. Et des cannettes vides, et des mégots par dizaine, et même une chaise amputée d'un pied ! Et tous s'en tapent, vautrés là.
Mourad frappe du poing sur la table : "Merde faites chier ! Quels keums crades laissent l' local pourave ? Ok tu tagues ok tu graffes mais respecte mec."
AL

Les yeux ronds et bleus se cachent derrière d’épaisses lunettes à la monture simili écaille des années 70 ou peut-être 60. Visage poupin jeune : pas encore de rides. Taches de rousseur malgré les cheveux bruns, attachés en queue de cheval. Bouche chuintante quand elle parle, peinte de rose fluo qui déborde presque.
En son for intérieur : le défilé militaire du 14 juillet et sa rigueur, mais dans la masse compacte d’une division vue à la télévision, le seul soldat qui regarde l’objectif de la caméra en souriant comme pour séduire la spectatrice.

Le mendiant
Le vieux tend la main dans le froid. Elle le voit et ses pas vont la forcer à passer près de lui. Elle ne veut lui donner ni un mot, ni un sou, ni un sourire, alors elle détourne son regard et sa route, s’affaire à chercher dans son sac ou fixe une affiche publicitaire au loin.
Le métro
Elle entre dans la rame et cherche un siège. Elle ne s’assoit que dans le sens de la marche, alors forcément, ça limite. La seule place disponible est toute petite, près d’un énorme bonhomme confortablement avachi sur la banquette. Elle le dérange en se faufilant et en murmurant des excuses. Il la laisse passer mais ne bouge pas d’un centimètre. Elle s’assoit cependant, se rassemble, s’écrase, et là, épaules rétractées, fesses serrées, jambes croisées, elle se rassure : ça l’arrange bien d’être aussi coincée, elle n’a pas besoin de réfléchir à la façon de se tenir.
Le vélo
Quelqu’un lui a prêté un vélo. Elle n’est pas montée sur un tel engin depuis la cinquième. Pourtant elle se lance : d’abord mal à l’aise, elle zigzague puis se tranquillise et retrouve les gestes d’autrefois. Elle a presque l’air d’être heureuse.

... Évidemment, les jeunes conduisent comme des fous inconscients. Trop vite. Beaucoup trop vite. Ce sont eux qui provoquent des accidents. Ils vont trop vite ! Et en plus, ils boivent ou pire, ils fument de la drogue, alors bien sûr, impossible d’éviter l’accident, d’autant que comme tous les jeunes, ils se croient plus forts que tout le monde et invulnérables. Quand on vient d’apprendre à conduire, on est prudent. L’expérience, il n’y a que ça de vrai. D’ailleurs quand j’aurai mon permis...
CVLC

Lassitude dans le regard ; les paupières tombantes ; derrière la frange en rideau les yeux sans éclat se dissimulent. Attractives, les lèvres charnues seules sont en mouvement.
En son for intérieur : un tableau de Gauguin, une femme rustique en robe rose, solidement assise au pied de l’arbre face à la mer orange une fleur à la main.

Sur le banc près du kiosque auréolé de guirlandes pétillantes, 9 heures du soir la nuit est froide. Dans sa poussette un enfant hurle, le cerveau saturé de reproches qu’il n’entend plus.

... tous ces instants passés à vous observer, à épier vos mouvements, à capter les battements de la cité ; et rapprocher cette respiration rythmée à mon immobilité figée de veilleur de nuit groggy, difforme, écarté de tout...
IF


beauté de Bernard-Marie Koltès, époque Combat de Nègre et de chiens

Les yeux sont clairs, fendus longuement mais pas plissés. Le visage est carré, mais pas massif plutôt fin, la bouche fine aussi, longue. Peu de rides, et pourtant on sent un visage déjà fatigué par quoi ? les années, la maladie...
En son for intérieur : Un homme marche, il est de dos une canne l’aide à gravir une pente et se profile une main qui s’approche pour le pousser. C’est en noir et blanc, comme un théâtre d’ombres.

...Pourtant j’ai des souvenirs du passé, mais c’est bizarre j’ai l’impression d’être sans âge.Tiens, je croise le regard d’une fillette, elle me voit, alors pourquoi j’ai l’impression d’être un fantôme.Oh !, puis zut, ça suffit ces idées, vide, inutilité, ma vie, j’arrête tout ça, déprime passagère, tout le monde doit ressentir ça, alors on ferme.
CL

Comme un papier chinois, diaphane et translucide, posé en équilibre précaire sur un cou très long ; au milieu deux ronds de faïence bleu assourdi par la lumière de l’âge.
En son for intérieur : une diva drapée dans un grand manteau de velours blanc et qui sort chaque soir de la Fenice de Venise pour aller se jeter le long du grand canal.

Lumière blafarde d’un restoroute sur la nationale 1 ; accoudé à des camionneurs endoloris et des Anglais hilares, avec pour seul horizon le cul poussiéreux des poids lourds hallucinés des nombres cabalistiques des plaques d’immatriculation.

...Qui gagnera le match, se demandait Oleg. A quoi ça sert de changer les deux avants centre et l’ailier droit quand on n’y croit pas vraiment. Ils me font rire avec leurs stratégies, leurs calculs, leurs visualisations mentales. Un bon coup de pied au bon moment, comme disent les Anglais, c’est ça le talent. Allez, cours, cours, vas-y, le terrain est dégagé, mais bon Dieu, fais une passe ! Ah ! trop tard ! chacun joue perso maintenant. De mon temps, un Pelé, un Piantoni, un Fontaine ou un Copa ils l’auraient passer le ballon, quitte à le reprendre et à marquer plutôt deux fois qu’une. Mais le garde pas pour toi tout seul. Profite ; la défense est pas là ! Bon Dieu, vas y, marque !
DS


Myriam Boyer et Philippe Léotard lors de la création de Combat de Nègre - manque Michel Piccoli, qui accompagnera Bernard jusqu'en ses derniers instants (et moi je me souviens de Piccoli nous les racontant, à Maryse Hazé, Eva Bettan, Vincent Josse et moi-même, le 11 septembre 2001, à 14h25 heure francaise, juste après le 13/14 de France Inter, 8h25 à New York, ville si chère à Bernard...)

C’est une chouette. toute la rondeur dans les joues. ont drainé la chair aiguë du nez et des lèvres. plus vifs que l’insecte à gober et mobiles deux globes marron cerclés de fer. Frange noire là-dessus.
En son for intérieur : un paysan pauvre peut-être un déserteur assis sur ses talons. le pantalon trop court laisse voir les mollets bruns et secs. Il est là depuis un long moment. ne compte pas les heures. n’essaie pas non plus d’arrêter une des camionnettes qui passent chargées de fruits de moutons hébétés marqués d’un trait de peinture bleue et de paysans ramassés avec leurs paniers et leurs poules mortes le long de la route qui conduit à Alger.

Elle monte l’escalier devant-moi les barquettes à la main de riz cantonais. Chez elle est minuscule et pas du tout rangé avec très peu de place pour dormir pour manger pas d’armoire à vêtements mais des livres encore partout du papier à dessin des crayons des tubes des livres encore pour poser la barquette une fourchette à chacune et sur la table de nuit le petit ordinateur que je lui ai vendu; je dis — il faut pourtant bien le lui dire — ils n’aiment pas beaucoup la poussière`

.… Ce qu’ils ont tous à donner des ordres Prospère Étire-toi les yeux avec du noir Travaille Marche le ventre bombé sous la verrière Et puis travaille encore Mets des gants en plastique pour protéger tes mains Et attache-toi les cheveux quand tu fais la cuisine qu’on en trouve pas un surtout dans la soupe si long qu’il nous lierait à notre tour la langue à l’intérieur
F Q

Du bleu posé presque par hasard dans deux grands trous noirs qui s’étirent jusqu’à la racine des cheveux blancs. Un trait rouge tremblant sous le nez
En son for intérieur : une vague dressée sur la pointe des pieds toujours suspendue dans l’air dans l’attente de se déchirer sur les rochers

Dans le train : Installée près de la fenêtre dans le sens de la marche son sac en cuir noir usagé sur les genoux serrés. La vie défile à grande vitesse dans sa tête pendant qu’elle s’endort doucement.

Sur le calendrier annuel des PTT, écrire comme chaque année les dates d’anniversaire des six enfants , de leurs six époux respectifs, des quatorze petits enfants et des six arrières petits enfants pour ne pas oublier d’acheter les trente deux cartes postales huit jours avant la date fatidique. Ajouter les âges d’une couleur différente à côté de chaque nom pour ne pas se tromper. Accrocher le nouveau calendrier sur le vieux clou rouillé près du buffet en formica blanc dans la cuisine pour vérifier tous les matins.

… Cette fois ci je pars pour de bon. Je ne changerai pas d’avis, enfin je crois. Je quitte la maison. Elle est bien trop grande pour moi toute seule, ils ont raison. Là bas je serai bien, sûrement. On s’occupera bien de moi. Et puis ça fera moins de ménage. Ils ont dit que peut-être il y aurait même quelqu’un qui le ferait à ma place. Plus la peine d’aller faire les courses. J’irai manger au self tous les jours si je veux. Quand j’ai visité avec les enfants, ça avait l’air bien. Les autres pensionnaires, ils paraissent gentils. C’est sûr que ça va changer de madame Simone et de monsieur Marcel. Mais eux aussi ils y viendront. Bien obligé. En plus ça fait moins loin pour les enfants. Il paraît que ça me coûtera pas trop cher. Le seul problème c’est de faire le tri. Bien sûr je ne peux pas tout prendre on m’a bien expliqué. Juste le nécessaire et puis les souvenirs. Les enfants mettront le reste dans leur grenier en attendant qu’ils ont dit. En attendant.
SP

 


un classique des bibliothèques pour tous les koltesiens: "Koltès, combats avec la scène", n° spécial de "Théâtre d'aujourd'hui", avec planches de diapo et un CD audio - les images ci-dessus en sont extraites -