stage annuel d'écriture

au théâtre du Rond-Point, stage annuel d'écriture avec François Bon pour 22 enseignants ou formateurs IUFM de l'académie de Versailles

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mardi 16 décembre 2003 : une recherche d'intensité
(Artaud)

 


Vittore Carpaccio, Vision de St Augustin, 1502 (détail)

"Il ne faut pas trop laisser passer la littérature."

Ma proposition Artaud est rodée. En ce sens que je sais exactement ce que je cherche, pourquoi je le cherche, en quoi c'est neuf, et à quoi ce qu'on va débusquer par ce travail sur la seule notion d'intensité, en amont même de la fixation en genre, poétique ou narratif, en amont même de la fixation en phrase, juste capter un journal mental, l'appel avant la profération, comment ce qu'on va débusquer aujourd'hui sera toujours présent ensuite, quoi qu'on fasse, dans l'écriture de chacun, de la même façon que la fracture initiée par Antonin Artaud traverse l'ensemble du champ littéraire depuis un siècle.

Ce qui n'est pas rodé du tout, c'est ma fascination à cet état sauvage de la langue qui va paraître, la richesse de ce travail d'épiphanie entre langage et mental, et combien se joue ici, pour chacun, une cellule primaire de rythme, de chant, qui signe la prise d'écriture de chacun. La commentatrice du groupe soulignera qu'elle n'avait "jamais vu passer autant de temps sur la lecture" (je le dis avec sourire, quand même!), eh bien oui: non pas que je cherche à théâtraliser, mais à entendre ce surgissement singulier d'un rythme, d'une syncope, d'un son.

Et très troublé, aujourd'hui, par les notions sur les changements de vitesse dans l'intérieur du texte. Il faut dire que depuis le début de ces séances je parle à chaque fois du temps, et que c'est peut-être une préoccupation que je n'avais pas de façon si obsessive auparavant. Temps d'écriture d'Artaud, aussi, rapport à la dictée orale, notes de préparation de la conférence du Vieux Colombier etc...

Toujours début boiteux: je m'imagine que tout le monde "sait" tout. Qu'Artaud est sur la table de chevet de chacun. Il apparaît que non. D'où ma réflexion demauvais goût, excuse publique et sérieuse, sur le décalage entre programmes d'agreg et qualité et innovation et implication des enseignants: oui, Perec, Artaud, Novarina, c'est ceux-là qu'il faudrait mettyre au premier plan de nos enseignements pour transmettre une langue "vivante". Cela dit, passons (Victor Hugo, L'Homme qui rit, livre II, chap X).

Faute de disponibilité de la salle du Rond-Point, nous étions accueillis par les éditions Bayard, toutes voisines, grâce à l'amabilité de Frédéric Boyer et Laure Mistral, qui ont coordonné la Bible, nouvelle traduction à laquelle je suis fier d'avoir participé, malgré ma résistance initiale (Exode vient d'être repris en Folio, mon premier livre à 3 euros!). D'où l'autorisation que je me donne de placer en tête de cette page les mains de Saint Augustin écrivant, dans la fresque de Carpaccio (1502) de la petite chapelle St-Georges à Venise, celles et ceux qui ont partagé ce pélerinage en savent le mystère et la beauté. D'où aussi la liberté que je prends des photos ci-dessous, puisque l'exiguïté de la salle nous avait assigné à chacun position fixe, hors cette liberté des mains sur la page.

Donc, Artaud. Et toujours cette belle phrase en incipit: "Se retrouver dans un état d'extrême secousse, éclaircie d'irréalité, avec dans un coin de soi-même des morceaux du monde réel."

Et le texte Description d'un état physique, paru dans L'Ombilic des Limbes, accompagné de ses pré-versions et moutures successives, publiées dans les notes et brouillons du tome 1 bis de l'Oeuvre complète éditée par Paule Thévenin.

A propos de Paule Thévenin et d'Artaud, et des attristantes controverses juridiques qui nous privent toujours de l'oeuvre d'Artaud, je vous recommande ce beau texte de Bernard Noël, hommage à Paule Thévenin: Artaud, corps à jamais imposthume.

Une autre phrase d'Artaud, qui ne figurait pas dans mon petit montage photocopié, mais aurait pu, celle-ci dans le Pèse-Nerfs: "Mais c'est un couteau à mi-chemin dans les rêves, et que je maintiens au dedans de moi-même, que je ne laisse pas venir à la frontière des sens clairs."

La proposition avait une incidence immédiate : travailler avec l'interdit de biographie, que rien dans le texte ne permette de remonter à l'événement source, ou à la part autobiographique convoquée dans la prise d'écriture. Je suis convaincu qu'il y a, dans la mise en avant de cette frontière dès la consigne, un enjeu important pour le statut de l'intime dans le travail collectif, le "écrire avec de soi" de Roland Barthes. Et que c'est à condition, nous, de présenter toujours clairement le statut de cette frontière qu'on peut emmener nos élèves dans ces lieux de littérature jaillissante qui nous requièrent en entier, mais où c'est l'interdit même qui devient générateur. Ce travail à partir d'Artaud je l'ai mené avec des détenus, des acteurs, des étudiants, lors d'ateliers en collège ou lycée j'ai pu en construire aisément des variantes à partir de Michaux, ou du beau texte de RIlke sur la peur dans Les Cahiers de Malte Laurids Brigge.

"Il ne faut pas trop laisser passer la littérature", écrit Artaud, je crois que c'est pour ça qu'on a réussi cette séance.

FB

Description d'un état physique, un travail sur la notion d'intensité

Tout à coup, le silence qui emplit tout le sommet de la tête, la vide de toute possibilité de mettre en mouvement, d’associer des idées,
qui m’emplit la bouche, épais brouillard blanc sans aucun goût,
me dilate la gorge et empêche tout son de passer,
occupe la place de l’air dans les poumons, me laisse en état d’apnée, tout mouvement d’aspiration et d’expiration arrêté,
blancheur assourdissante en suspens.
Et tout à coup, la circulation qui revient comme si j’étais une autre.
BP

rien
bruits de palpitations dans les oreilles, cœur qui bat trop vite
retrouver un certain calme, ne plus écouter, ne plus entendre
je voudrais mais je ne peux pas
silence
gorge serrée, estomac noué
tout pique, milliers de pincements partout, envie de hurler, voix à peine audible
je voudrais mais je ne peux pas
vide
impression que mes côtes pénètrent mes poumons
respirer encore malgré tout, désir de violence, peut-être de meurtre
je voudrais mais je ne peux pas
je n’ai même pas peur
je crois que j’ai disparu
CV - LC

un ralentissement du geste étonnement de la vitesse des choses extérieures
déplacements du centre de gravité forceps pressant le crâne qui se vissent les gestes doivent s’arrêter sensibilité aiguë à tout mouvement sonore lumineux trop forte l’emprise des signes corps trop haut s’allonger se couvrir s’immobiliser corps trop étendu se blottir la pompe du sang l’aspiration de la douleur
écouter s’y dissoudre
CP

Je n’ai pas mesuré. Lui si, en tout cas à son aune personnelle. Je n’ai pas mesuré et je paye. Souffrance indicible tellement elle est inattendue. Il n’a pas vraiment voulu, il a cédé à une faiblesse que je n’avais pas soupçonnée. Faiblesse ou force ? Impuissance ou dureté enfin exprimée ? Pas de langage en tout cas, mais ça je savais. Le geste est arrivé seul, apparemment incontrôlé, et je ne sais plus où je suis. Mon corps lui est involontairement soumis, mais moi je ne suis plus là. Mon corps seul est vaincu, ma tête reste dans son propre désir, dans sa propre envie. Entêtement ? Inconscience ? Mobilisation d’un mental enfantin sans limite et sans borne, rien ne l’arrêtera, même le geste impromptu, même la séparation provoquée du physique et de l’esprit. Je me retrouve ‘hors de moi’, qu’il fasse ce qu’il veut, ça ne me concerne plus de toute façon. Je ne sens plus rien. Ça ne peut pas durer...

BF

Retour au lieu des odeurs quand on quitte momentanément les autres qui continuent de raconter, de se raconter. Cette sensation que l’on est de côté,ici, mais ailleurs. Se dire qu’il faut les rejoindre rapidement, mais l’esprit n’est pas là, sans volonté d’y retourner et pourtant c’est tout près, à deux pas. Et puis, cette situation que l’on a pas voulue mais qui peut devenir ridicule. Les gestes rapides, comme décalés de la pensée qui elle est lente, car elle n’a pas envie…. Doucement pourtant, la montée d’un sourire intérieur qui vient jusques aux lèvres et se diffuse malgré soi dans tout le corps et qui se brise en rire fou pour soi, minuscule d’abord, mais qui enfle tant que c’est impossible de le contenir. Et ultime la sensation d’exploser avec le rire intime maintenant sans retenue qui fait face aux regards inquiets, interrogateurs.

CL

La banquise ! S’engouffrer sous la glace péniblement mais s’enfoncer dans l’obscurité jusqu’à toucher le fond.
Ressentir cette rigidité dans tout le corps ; les muscles s’engourdir, tétanisés et ne plus maîtriser mes mains, elles tremblent. Je ne peux plus écrire. Tout est réuni pourtant, la position du corps, le bras droit posé sur la feuille, le stylo dans la main et les mots dans la tête mais je tremble.
Contrôle, réflexion, analyse… tout m ‘échappe et je panique alors que le temps soudain se mesure pour devenir éternité.
Solitaire, je m’entends respirer vite et fort.
IF

Lumière saccadée fondu au noir distorsion du temps et de l’espace zoom avant flou frontière indéfinie des images et des mots chaos écho Mon je est ailleurs dessus dessous autour partout loin et près à la fois au delà de moi me remplissant à m’en faire exploser la peau distendue de trop plein de moi Écouter ma bouche parler ma main bouger mon pied avancer rester en suspens attendre la suite perdue dans l’autre moi Penser les mots les laisser se perdre les sentir bouger et mourir dans ma bouche et revenir dans ma tête ou celle de l’autre je ne sais pas M’écouter me dire des mots informes infâmes.

SP

être donné en pâture. Connaître de la chair sa labilité. Moment où chaque parcelle comme hachée cesse de tenir à soi, tombe même pas en déchet mais en flaque sans nom ni os ni muscle.
ou ne plus avoir de peau, pas du tout comme les beaux écorchés mais comme les brûlés dont tout le corps est peau ardente; dedans retourné.
rien qu’un être rendu sans sueur ni salive ni pensée pas même peur. Et souhaiter la douleur, le vertige car glisser c’est avoir encore un sol sous les pieds et mal un corps et appeler au moins un bourreau qui serait.
FQ

 

Brutales, la montée de chaleur intense dans la tête, la sensation d’engourdissement des membres. Dépossession de toute volonté.
Confusion mentale absolue, affolement sous un crâne : désir de s’abandonner aux automatismes – doute sur leur fiabilité – effort violent, désespéré pour retrouver la conscience, la maîtrise des événements. Du brouillard mental émerge une seule idée, obsessionnelle : éviter à tout prix la discontinuité, les ruptures, préserver la cohésion du discours musical, la cohérence du sens.
Des bribes de mémoire consciente éveillent soudain l’espoir de retrouver le contrôle complet de la pensée mais s’évanouissent aussitôt laissant place à un désarroi immense, augmentant la perplexité et l’angoisse et la panique….
J’accepte enfin la non existence.
PG

Nuit, nuit, absolu d’obscurité. Corps dispersé dans son apesanteur. Lévitation neuronale. Aberration physiologique. Angoisse intolérable : plexus tordu, estomac en vrille, boyaux noyés, pieds étrangers. Froid s’insinuant du sommet du crâne jusqu’au sacrum. Incessant mouvement de bascule, perte du centre de gravité, plus d’en soi, plus de hors soi. Peur de la mort, évidemment imminente, ardemment appelée pour conquérir l’oubli. Langue définitivement scellée à la voûte du palais, tombeau intérieur, asile éphémère et vain.
DE

nuit en-tête élan sans rien à voir
qui entraîne qui ça va vite à l'intérieur
tant il fait nuit la nuit parapluie pour
barrer le passage de la pluie glace
trouant le front accentuée par tous les retards
pris précipitant le coeur son battement
la fuite en avant jamais à l'heure pour le chant
il disparaît avant de partir c'était le cri
leur peur que j'aille trop loin mais encore
aveugle dans le noir quittant le rempart
du trottoir du crâne sous la boue
courir poursuivie par lui au milieu de la rue
qui descend à toute allure et tout déborde
la nuit m'emplit toute et m'allaite plongée dans l'impossible
à deviner et ce corps sans contours en tête
fondu en pleine nuit finie la proie du cri et
c'est justement là le choc par derrière l'engin
aveugle le corps déjà englouti la tête cognée
doucement retombée au bord
d'un oreiller dur trottoir sous lequel court
vite l'eau du caniveau dans la tête
et la phrase flotte je suis tombée délicieuse
par terre c'est la faute au chant lui-même
qui coule d'ailleurs je peux le toucher
la phrase c'est tiède je la regarde dedans
toute rouge s'écoulant reste entre
l'eau du dessous et tout ce qui reflue sans que rien
ne bouge ne pas me retrouver ne rien allumer
ne me transporter nulle part me laisser
la tête au bord à l'abri de rien en éclats le cri
rejoindre sans bouger le creux sombre rouge
dans l'enveloppe du crâne une coquille de noix
presque ouverte laisse la moi
laisse moi là
CE

Éblouissement où le cri s'abîme dans la morsure de la langue
Liquéfaction de matière dans bâillement – hagard
Silence mat qui s'époumone, vouloir hurler sa béance
Tétanie,

Paralysie de tout frémissement de la peau,
Fondu au noir des soubresauts du cerveau,
Tout se dilue

Mouvement étranglé dans bégaiement
Bouche avortée de mots
____________________Tremblement
_________________________(temps)
____________Blanc irradié
_________________(temps)

____suspendu.
DS

Acier incandescent transperce la gorge douleur tenace incontournable entre deux épines cervicales.
Impossibilité de lâcher cette tenaille pointue lacérant chaque cellule chaque nerf.
Percussion du battement des veines en toute surface de peau.
Le sol ondule sous le séisme de la torture physique.
Nausée âcreté remontant du creux du nombril traversant l’estomac l’œsophage arrachement des tréfonds.
Image de la peau du lapin écorché vif.
Spasmes. Plus bouger. Du tout. Crucifiée.
Brûlure du glaive de droite à gauche.
Epuisement corps vrillé froid abandonné de vie.
Roulement de migraine des yeux vers les épaules de bois.
Arrêt des pensées autres que la présence entière à la perception de l’incandescence destructrice.
Yeux tirés sous les yeux tendus mobilité perdue.
Tête lourde pesante, plomb dans la paume de la main la retenant sur le corps.
Impression de vie ténue face à l’ampleur de l’énergie à déployer pour continuer encore un jour, une heure.
Pouvoir me lever. Encore un peu, à quoi bon ? Mais quand même, et comment ? Encore un peu.
Forces aspirées tornades dans l’entonnoir vers le centre de la terre, plus du tout.
Lumière opale, brouillard devant, sur les côtés.
Plus la force de bouger ni articuler.
Rien.
MR