stage annuel d'écriture

au théâtre du Rond-Point, stage annuel d'écriture avec François Bon pour 22 enseignants ou formateurs IUFM de l'académie de Versailles

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mardi 6 janvier 2004 / poésie et quotidien
(Conort, Sacré, Emaz)

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on a beaucoup travaillé dans les précédentes séances sur la notion d'image-mémoire: la convocation mentale du réel comme source pour l'écrit
il s'agit d'aller un peu plus loin, en travaillant sur la frontière entre l'image-mémoire, en quoi la convocation de langage agit en amont sur cette captation même, et comment la réorganisation du texte, induisant production d'une nouvelle illusion de réel, offre au texte son instance propre, indépendante évidemment du réel source
l'autre paramètre est celui du rythme, que je considère comme signature essentielle de chacun : la cohérence qui existe entre la manière formelle et la cadence d'une phrase et son organisation globale en texte ou, au-delà, en livre
la consigne : se saisir d'une épiphanie récente du réel, ces instants où il nous semble que l'appel au langage créerait une fragile, éphémère transfiguration, puis a, concevoir l'ensemble du temps d'écriture comme accumulation progressive, mais la plus extensive possible, de ce réel-source et b, l'organiser en textes que, pour la seule fois du cycle, on traitera arbitrairement selon des rythmes différents
j'ai amené trois livres récents dont le point commun est de s'ancrer dans le quotidien pour un engagement poétique radical
ces trois poètes, Benoît Conort, James Sacré, Antoine Emaz, ont certes d'autres points communs, esthétiques ou biographiques
mais Cette vie est la nôtre, de Benoît Conort, Écritures courtes de James Sacré, et Poèmes communs d'Antoine Emaz, s'ils ont cet ancrage premier dans une épiphanie du quotidien, une très humble perception d'un instant à charge symbolique ou sémiotique forte, diffèrent radicalement dans la forme : longues cadences rapsodiques pour Benoît Conort, acceptation du lyrisme et du continu, blocs compacts parfois en prose pour James Sacré, d'une dizaine de lignes souvent, et un exigeant travail du blanc, coupé au couteau, pour Antoine Emaz - pourtant, le récent Lichen, lichen d'Emaz en témoigne : pour lui aussi, la source est dans le quotidien, les actualités télévisées, le bruit d'un crissement de pneu, une odeur d'eau de Javel - et son travail de préparation et notes, captation dans Lichen, lichen est massif et continu
on est entré dans une nouvelle phase de notre travail, où moi aussi j'expérimente, et ne dispose pas avant la séance de projection sur ce qui en résultera

par exemple, m'a bien intéressé comment, dans ce travail de captation, la convocation de l'écriture était déjà une première réorganisation narrative du réel, là où j'aurais souhaité qu'on aille plus loin dans l'agrégat brut - m'a intéressé, dans la plupart des textes entendus, comment la reprise brève, format James Sacré, permettait un passage au métaphorique, gardait du réel le collant, l'expérience, le symbole, et souvent un vocabulaire là où le quotidien se refuse en apparence le plus au poétique (déchetterie, bruits électriques, parking etc): dans le passage de ces textes proches du réel source à la réécriture format Sacré, nous avons eu la récompense de notre travail
à l'inverse, beaucoup m'ont dit avoir trouvé "facile" la troisième étape, qu'on dira l'étape Emaz, de parvenir sans perte à l'expression la plus brève et la plus tendue, le haïku non pas comme état premier de la sensation, mais l'aboutissement de notre expérience au réel, laissant derrière nous la parole, les formes : pour moi c'était le plus escarpé, et peut-être voudrez-vous m'envoyer par mail des tentatives, qui n'ont pas été possibles, dans cette radicalité souhaitée, dans le temps imparti de l'atelier
autre question : le traitement rapsodique, les cadences longues à partir de la captation source - on a utilisé l'ami Benoît, dont j'espère bien qu'il nous visitera un de ces mardis, comme clé pour l'entrée dans ce réel - cette notion de déchiffrement du réel, de son transfert dans l'univers du langage, qui met en cause précisément la notion d'image-mémoire, mais fait de cette mémoire du réel une première cible à conquérir pour le langage, nous a troublés
la semaine prochaine, avec Nathalie Sarraute je pense, c'est à cette frontière qu'on va revenir - conquérir par la langue un fragment de réel qui ne pré-existe pas comme image-mémoire, de ce réel pourtant quotidien, subjectif, lié à notre expérience sensible, qui sert de source à cette séparation, condensation, transfiguration poétique qu'aujourd'hui on a touchée très concrètement: en ce sens, séance parfaitement réussie, même si troublante parce qu'ouvrant à pas mal de possibles, pas mal d'inconnu
et une nouvelle fois, même si nous avons convoqué dans le travail même une double strate de réécriture, c'est dans l'amont, la préparation du texte que nous travaillons : densifier, mais déjà en écrivant, tout ce que convoque la prise d'écriture, de façon irrationnelle et sauvage
je suis de plus en plus convaincu que le premier déplacement de co
ncept, qu'il m'aurait été donné d'explorer ces dernières années et qui signerait mon approche, c'est là qu'il s'ancre : non pas considérer l'atelier d'écriture comme apprentissage ou chemin du premier jet à la forme accomplie, mais comme dépli des paramètres de l'amont, que le premier jet va catalyser dans une figure erratique, dont l'imprévu même signera la potentialité d'oeuvre - et je suis de plus en plus convaincu qu'il y a là un champ neuf, totalement absent par exemple de l'approche normative de la langue littéraire telle que proposée sans distinction aux élèves de 1ère pour l'EAF
c'est donc un voyage très structuré que nous avons à accomplir, et l'architecture commence à en être perceptible: les textes entendus ce mardi, c'est un moment de l'atelier que je trouve toujours miraculeux, commencent à apparaître comme la continuité des textes précédents, la voix de chacun, et non pas réponse à une consigne spécifique, qu'ils respectent pourtant - on tient le bon bout

et merci à celle qui m'a dit en partant (je ne dis pas le nom): – Et je lis "même" vos commentaires sur Internet! - bien j'espère, oui!

F

De Benoît Conort, je vous propose de lire sur remue.net ce travail qui prolonge Cette vie est la nôtre: Rapsodie de rhapsodie, accompagné de 2 autres textes, L'envers de la langue et Défaut de prose. Il est bien sûr de l'équipe fondatrice de Carrefour-des-Ecritures, et vous pourrez y lire ce texte : L'amour de la langue ou, vous n'en dénigrerez pas le titre: De la nécessité d'écrire en atelier d'écriture.

Sur et de Antoine Emaz, dossier sur remue.net, lire en particulier les extraits proposés, et le texte de Dominique Viart (Lille III). Liens aussi vers une étude de Jean-Michel Maulpoix et sur un texte qui vous parlera sans doute de très près, dans l'écho de notre séance, ses Notes sur André Du Bouchet, d'abord publiées dans la revue Recueil, qu'animent Maulpoix et Conort. Non parce que "le monde est petit", comme disait ma grand-mère, mais simplement parce qu'il y a une grande cohérence dans tout cela.

poésie et quotidien, quelques extraits de la séance


1
Tu te tiens en hauteur, en équilibre instable, un pied sur le rebord de la fenêtre, l’autre sur un barreau d’échelle. Ton centre de gravité oscille de part et d’autre mais ton corps se sent happé par la rumeur de la rue, l’aboiement d’un chien, des bruits de voix.
Tu pulvérises énergiquement l’alcool. La peur de la nausée est immédiate. Tu examines les éclaboussures, milliers de bulles recroquevillées qui dessinent d’étranges formes géométriques; elles hésitent avant de trouver les sillons de leurs lentes dégoulinades. Ton chiffon efface brutalement ces traînées de bave. Tu t’agrippes à la poignée de la fenêtre, la vitre pivote, la lumière rebondit sur les murs du voisinages, réveille toutes les parois de verre, sollicite un écho, tu ne sais pas deviner son cheminement.
Tu t’acharnes à atteindre la pureté de la transparence.
Tu suis le va et vient de la paroi de la vitre, tu es en déséquilibre, d’autant que ton regard est contraint à un va et vient absurde entre le blanc du canapé du salon et le rouge des fleurs de sauge qui bordent la maison. Ta pupille saturée de lumière amalgame les couleurs, annihile la blessure de leur trop vif éclat, tandis que la radio égrène sa litanie des malheurs du monde.
Ton esprit est vide, mais tu as la certitude de ton irrémédiable absence au monde.

2
L’alcool gifle la vitre. Le chiffon s’affole. Il traque la pureté de la transparence. Quand la fenêtre pivote le regard superpose le rouge des fleurs de sauge et le blanc du canapé du salon. La pupille saturée par l’éclat trop vif des rebonds de lumière te signale ton irrémédiable absence au monde.

3
Aspiration à la transparence absolue entre le monde et toi pour surmonter le divorce entre le refuge de tes ombres intérieures et l’éclat trop blessant des lumières de la ville.
DE

III
Suspendue la déchetterie
flottement blanc
eux deux

II
Bien au-dessus du fouillis
décrocher la lune juste avant
le premier de l'an invasion blanche
tenant encore du côté de la déchetterie
et personne pour abîmer le silence
les mouettes en flocons
et le rire de la boule qui éclate
le liquide de la disparition
manger des étoiles froides ne rien
dire à personne

I
Suite de la boule de gui décrochée de haute lutte deux jours avant
dans la forêt le pompon du manège le lustre aux
petites boules collantes victoire pour elle et pour l'enfant
suspendus au-dessus de la boue vieille année tu crois
qu'elle va craquer la branche
la suite au gui l'an neuf mais c'est qu'elle tombe pour de bon
la neige elle tient regarde
sur le parking les garçons ont déjà commencé la récupération de
la poudreuse sur le toit des voitures recouvertes
les igloos ont des pneus et les sacs poubelles des luges
et nous s'il te plaît avant qu'elle fonde on prend la voiture
tu verras ça ne glissera pas du tout et tu ne tomberas pas
maman il faut retourner là-bas mais pas du côté de
la boule de gui vers le château de la chasse
parce que tout le monde s'en ira avec ses gros sabots
et le chemin sera mort dans sa bouillie de neige noire
non tu sais bien mais en face là où personne ne met les pieds
parce que c'est le côté de la déchetterie au bord de
la forêt c'est d'accord on y est
il sourit en riant là où il a dit
j'avais raison maman ils ne sont même pas venus
regarde presque pas de traces de pas ils ne savent pas
ce qui est beau sauf certains au fond tout seuls avec leurs chiens
on continue on va plus haut énorme déchetterie enfouie
la neige ne tombe plus à la place les mouettes
flottent entre les lignes noires
des flocons de silence juste avant
l'éclat de rire la boule de neige vise la branche
et tu étais juste au-dessous maman tu as tout pris
comme
le jour de la boule de gui
et tu ne bouges pas
tu entends déjà la fonte des neiges le goutte à goutte
ç a pleure le carosse redevient citrouille
on peut en manger avant la fin
s'il te plaît comme ça on aura au dedans
pour tout le temps le moment blanc
du premier de l'an
deux revenants dans la cité
sur le parking presque plus rien
mais nous on sait le rêve
d'avant la nuit des temps
CE

I
Garer la voiture sous les lignes à haute tension. Parking plein, ils sont tous là, je suis en retard. Pas le droit d’être la dernière. Crépitement électrique. Comment les oiseaux résistent-ils à ça ? Il y en a pourtant un qui chante, dans la nuit. Travailler, arriver au boulot la nuit… en repartir de nuit, encore. Hiver.
Sortir de la voiture. Fermeture électrique centralisée. La portière de derrière désobéit, ne pas oublier de vérifier : il paraît qu’il y a eu des vols récemment… les élèves du lycée, dit-on… cheminer vers la porte d’entrée, balade nocturne et frileuse. Envie de traverser par les pelouses transformées en bourbier par le dégel. Etrange, je ne croise personne. Les grands peupliers s’agitent, bruissent des quelques feuilles qui leur restent ; on va les abattre bientôt, racines rampantes trop envahissantes d’après le chef de chantier… on gardera les sapins et leurs airs alpins.
Pousser la porte, j’y suis.

II
Forcée de se poser loin du point de départ de la journée de labeur. Involontaire … ou bien ? Bruits électriques accentués par l’humidité… mais rien n’empêche l’oiseau du matin de chanter. Froid d’hiver, nuit matinale, balade obligée. Arriver tard, plus tard…
ou alors…
Tous ces matins d’hiver qui nous donnent leur nuit… celui-ci se peuple de sons mêlés de trafic routier, de haute tension humide, de pas lointains, de lumières fugitives. Il faut pourtant s’extraire de la balade nocturne et plonger dans les néons.

III
Le ciel bruisse d’électricité noire.
Claquements de portières, début de journée hivernale. Travail.

BF



I
Ouverture de la penderie. Je contemple mes vêtements. Quoi mettre pour le lendemain ? Tous ces habits alignés ressemblent à des fantômes. Une vision fugitive de ce qui pourrait rester après ma mort. Le téléphone sonne au même moment où la radio parle d’un avion tombé dans la mer tandis que la fusée se pose en douceur munie de ses amortisseurs gonflables sur le sol de mars.
En mars il faudra présenter aux jeunes gens et jeunes filles de mon école un nouveau projet. Tout ce que porte le vêtement en lui de messages contradictoires.
La fenêtre de l’ordinateur cadre une image très douce, une chaussure de tennis flottant sur une eau bleu azur et aussi le profil élégant d’une vieille femme Iranienne aux yeux clairs et limpides, rescapée des ruines du dernier tremblement de terre.
J’ai pris une chemise d’enfant, je l’ai pliée sur mon « scanner » et j’en ai tiré une image noir et blanc comme le contenu d’une valise dont on aurait interdit l’ouverture.
La radio continue d’émettre des histoires « mauvais genre » de François Angelier.
L’écrivain se fait insulter par un « je ne sais qui » on pourrait croire jusqu’au bout à la suite de la fiction tant le dialogue semble violent. Je rédige à la hâte une protestation sur la messagerie de l’émission.
Le cartable est prêt comme pour un premier jour d’école. J’ai oublié le livre de l’extravagance. La recherche dans la bibliothèque s’avère problématique car mon rangement est loin d’être logique.
Une envie de peindre de grandes surfaces bleues dans l’atelier juste au moment le moins opportun. C’est comme ça, les envies arrivent lorsque l’on a des obligations.
La radio est toujours allumée, un besoin d’entendre la voix des gens qui disent des choses sans importance ou qui racontent des catastrophes.
Cette chaussure flottante, c’est comme qui dirait une métonymie : la partie qui rend compte d’un tout disparu dans un gouffre de la mer Noire.
Par la fenêtre la nuit est noire, on dirait que le jour ne va plus jamais se lever.
Les lampadaires du quartier éclairent la rue voisine et voilà que le paysage ressemble à un tableau de Magritte.
Va-t-il neiger ? Sera-t-il possible demain matin de monter la côte sans faire du sur-place avec la voiture ?
Il fait de plus en plus froid. Le journal est resté sur la commode, son contenu est déjà dépassé.
Il y a des gens qui se lamentent d’être toujours en retard de trois ou quatre jours ou d’une semaine pour lire le journal. C’est un découragement de prendre conscience de tout ce qu’il faudrait lire sans pouvoir y parvenir.
Encore un peu de temps sur Internet pour essayer de télécharger de la musique, un truc que je n’ai encore pas expérimenté, finalement ça marche trop bien et voilà que ça résonne dans le bureau, brouhaha inaudible, je décide de fermer l’ordinateur.
À nouveau l’image de la chaussure flottante me revient en mémoire.
Descente finale avant le sommeil dans la cuisine pour rechercher un petit quelque chose à grignoter ou à boire.
Silence surprenant de cet espace qui d’habitude résonne de tous les bruits de casserole, de micro-onde et de friture de steak.

II
Une chaussure flotte sur une eau bleue et calme.
Savoir dire tout ce que peut contenir de douceur
ou de violence les vêtements que l’on porte.
Ce que nous révèlent les habits est à écrire
dans des livres qui émergeront de la mer.
La voix des femmes et des hommes
circulerait sur ses ondes noires.
Dans les tableaux de Magritte,
y aurait t il des messages flottants ?

III
L’eau bleue emporte les objets jusqu’au bout des continents.
Les paroles s’inscrivent sur une page, ou sur une plage.
Apprend-t-on à écouter le silence de la mer ?

DA

I
Sur le parking quasi-désert du château, la nuit est tombée, glaciale.
Elles s’étaient dit au revoir sur le perron.
Leurs voitures, l’une blanche et l’autre noire, sont garées de part et d’autre de l ‘allée.
Quelques lampadaires scintillent au loin. Les petits cailloux aussi blancs que ceux du Petit Poucet craquent sous leurs chaussures.
Le bruit des portières qui claquent. On aperçoit la silhouette du gardien dans le hall du château.
Chacune attend que l’autre recule.
Elles ont les yeux rivés sur le rétroviseur, mais, pour ne pas témoigner de leur impatience, l’une réajuste ses lunettes tandis que l’autre feint de se recoiffer.
Finalement, au moment où l’une commence à reculer timidement, l’autre s’élance. Pour éviter de couper la route à la première, elle fait un tour complet du château avant de se diriger vers la sortie du parking.

II
Quel froid !
Prête ?
Après vous, je vous prie. Courtoisie.
Qu’est-ce qu’elle attend ? Impatience
Tant pis, j’y vais. Prise d’initiative.
Ne pas se heurter. Stratégie d’évitement.
Ne pas la heurter. Tact.

III
Voiture blanche et voiture noire.
Jeu d'échecs et jeu de dames.

ML