stage annuel d'écriture

au théâtre du Rond-Point, stage annuel d'écriture avec François Bon pour 22 enseignants ou formateurs IUFM de l'académie de Versailles

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le journal de bord

 


" jamais pu tracer de frontières entre roman et poésie " - Nathalie Sarraute

j'aime bien l'idée de rebondir ici, chaque semaine, librement, sur ce partage que nous avons
évidemment, comme on parle de beaucoup de choses, on ne peut pas tout évoquer

et quant à Nathalie Sarraute, envie de rien évoquer du tout : c'est du feu, je suis très fier aussi de comment on s'y est pris pour l'approche, j'ai utilisé un moment cette métaphore d'une fraise de dentiste, outil qui tient sa dureté d'être uniquement fait des éclats de la langue entendue, réifiée, fixée, pour faire tomber par la langue ces éclats de réel, mais imprégnés alors de toute une aura subjective, presque un jeu de miroir alors vis-à-vis de celui qui écrit, et la dimension personnelle, singulière, de la langue d'autant plus perceptible qu'elle reste en amont de ces fragments réifiés qui se sont chargés de réel

des gens comme Nathalie Sarraute, aussi bien que Ponge ou Artaud, ont ajouté chacun un champ entier de possibles à la littérature

ce qu'on a travaillé c'est une proposition que j'explore et mûris depuis 3 ans environ, mais qui m'étonne de plus en plus dans ce à quoi elle permet d'accéder

pour prolonger, voir les liens du dossier Sarraute remue.net - il y a quelques mois, la "sonothèque" Télérama proposait aussi sa voix, dommage que ça ait disparu - l'INA propose aux établissements d'enseignement un film d'entretiens - voir aussi le dossier de l'ADPF , et ce beau texte de Jean-Michel Maulpoix - les éditions Des Femmes avaient produit une magnifique série de cassettes, je ne l'ai jamais vue rééditée en CD ?

question de BF : "L'écrivain DOIT-IL écrire lui-même en atelier d'écriture?"
que répondre, sinon que le problème est dans la question, par ce DOIT pour quel contrôle Assedic sur la capacité de quelqu'un à animer un atelier ?
que répondre, sinon qu'une séance se prépare dans la tête 2 à 3 jours à l'avance, qu'on la ressasse, qu'on isole lentement ce sur quoi on va travailler, puis à partir de quoi on va le travailler, puis comment on va le présenter, ce qu'on dira, et aussi bien ce qu'on ne dira pas, le travail d'exposé étant de créer un vide, de le distendre par des possibles les plus hétérogènes possibles - il m'arrive fréquemment dd'en rêver: cauchemar d'arriver en séance sans avoir assez préparé, ou oublié le livre, ou les extraits... ou bien que ce que je présente est tellement compliqué que personne n'y arrive
pour moi, ce travail en amont c'est tendre et préparer un rendez-vous avec soi-même, une épreuve en temps compté, ça peut être 15 à 18 minutes en prison, 45 à 50 minutes ensemble le mardi, mais ce temps est celui d'une improvisation réglée: l'éclairage et les filtres qu'on met sur l'auteur, le positionnement du texte qu'on a choisi chez lui, le positionnement de ce territoire de recherche par rapport à la logique propre du stage, et puis ce jeu toujours très excitant, pour moi, de susciter ces possibles d'écriture, sans pourtant leur donner figure, capter les yeux, et puis à un moment donné ça y est, c'est prêt, on lâche : c'est ça, moi, mon atelier personnel, ce travail oral, mon DOIT-IL, et quelque part je suis sûr d'en tirer un énorme profit aussi, un défi presque physique
l'autre volet, c'est que dans ces 2 à 3 jours où je vais ruminer ma séance (non, rassurez-vous, pas à chaque minute du jour, mais comme ça, comme un livre qu'on a dans sa poche), le rapport que je tisse à cette proposition s'exprime par l'usage que j'ai fait de ce territoire dans mon propre travail - comment je me suis préalablement exposé à ce champ de particules dont je vais à nouveau ouvrir le couvercle: cela peut être mineur ou dissimulé, si j'évoque une question d'écriture c'est qu'elle s'est imposée à moi, un jour, dans mon propre travail
et puis, quand les participants écrivent, au Rond Point je peux tranquillement aller boire un café (un peu cher, au restau du Rond Point, mais... ) - par contre, le lendemain matin à Argenteuil, on a beau être 3 adultes pour nos 13 "productiques", on ne va pas souffler une seconde...
mon prochain rendez-vous, c'est le temps de la lecture - se concentrer, balayer chaque texte pour laisser advenir le suivant - repérer le plus de paramètres possibles - quelquefois, oui, je n'ai rien à dire - pas d'entrée - respect, ou que c'est trop lisse, ou que cela n'appelle pas l'intervention - mais la plupart du temps, cette envie d'aller plus loin, de pousser le son, de dégager une piste : après 45 minutes, je suis vidé - à Argenteuil c'est même physique, on danse, on fait du rap, on tripote le dos ou les omoplates... dans l'atelier même, le temps d'écriture c'est pour moi le temps de me préparer à l'accueil des textes, et à cette mise en disponibilité forcément impudique, puisqu'on va rentrer dans la tête et presque dans le corps que suppose chaque texte en amont
alors non, je n'écris pas en atelier, ou alors c'est vraiment par exception - mais pourquoi vouloir une généralisation un axiome - j'en connais (Michaël Glück, Hervé Piékarski) pour qui chaque séance d'atelier est une question à eux-mêmes, dont ils n'ont pas réponse, et s'intégrer au collectif est leur façon d'entrer subrepticement dans la question...
reste aussi que j'y réponds forcément, à la question de Brigitte, lorsque je me remets à travailler pour moi : toutes les questions évoquées traversent, toutes les petites lampes rouges allumées ensemble, concernant structures ou syntaxes, fonctionnent aussi - donc j'écris en atelier, mais tout seul et après!

autre question : "mais je croyais que la consigne, c'était de... " avec variation "je croyais qu'il fallait éviter le narratif"
quand on démarre un nouveau stage, il y a toujours celui ou celle qui vous regardera d'un air froid à la fin : "je n'ai pas compris la consigne" ou bien "vous pourriez résumer la consigne" - moi je n'ai jamais supporté les consignes - d'autres travaillent excellement l'écriture "à contraintes", ce n'est pas ma direction - je distends un vide, et j'essaye que ce vide artificiellement distendu, le temps de l'atelier, puisse être énoncé dans un rapport précis à tel enjeu littéraire, tel enjeu formel ou tel enjeu de syntaxe - ce que je me refuse à saboter, c'est qu'il y ait autant de possibilités individuelles de réponses que de participants à l'atelier - ce qui m'intéressait dans les textes de mardi, c'est comment chacun des textes inventait un dialogue avec l'univers Sarraute, mais qu'aucun ne s'en trouvait pour autant figé dans une posture technique vis-à-vis de la grande liberté Sarraute - aucun "à la manière de", mais plutôt comme rentrer chez elle, avoir le droit d'ouvrir les livres, puis même d'écrire un petit secret qui nous concerne, après quoi elle nous a poliment souri et remercié, et nous sommes rentré avec nos cahiers et un peu plus de musique et de rêve - en ce sens la séance m'a pleinement satisfait
ce qui était magnifique, c'est comment nous apparaissaient 22 fantômes de Sarraute, 22 fois une direction d'écriture, et que chacun pouvait, quel que soit le choix formel de son propre texte, le relier de façon énonçable à ces 21 autres pistes, devenues résonances, harmoniques, possibles amplificateurs
l'intérêt du travail que nous menons, c'est qu'on ait pu entendre tour à tour des textes très chargés socialement (texte CE sur agression dans son lycée), d'autres parfaitement tendus et abstraits dans le bref (JP), d'autres qui avaient pris le biais de l'autobiographie (JJP), ou visant seulement la langue (CP), etc...
ma demande, la "consigne", était celle de fixer la "netteté" de l'écriture, le point de réglage du zoom optique, non pas sur le réel, mais sur les phrases qui le disent : c'était la seule consigne - c'est fragile, c'est flou, trop large, peut-être - n'empêche qu'à l'avoir développée 50 minutes je crois bien que mon territoire vide était quand même nettement dessiné: construire des "consignes" plus précises, je suis sûr qu'on "sait le faire", avec nos propres apprenants
ce que je souhaiterais qui reste, c'est l'idée que ce travail commun est une recherche, et que c'est en tant que recherche qu'on doit la formaliser, et non pas en termes d'exercices d'exécution - mais on est tous d'accord
c'est même sans doute aussi notre plus haut enjeu didactique, cela renvoyant à l'intervention de Patrick Souchon en début de séance...
FB

la langue sur la langue, travail à partir de Nathalie Sarraute
(extraits)

à propos de ce texte : lire Argenteuil / "Seuls... "
Franchement c'est du jamais arrivé avant ici... aller jusque là... ils savaient qu'elle était seule au fond .. dans l'aile du bâtiment rangeant son matériel... tranquille ... elle parlait encore expliquant aux deux filles le pourquoi du comment pour le contrôle continu... au début de la récréation en plus... et surtout elle ... franchement... toujours fidèle au poste dans la grande cuisine métallique du restaurant d'application... elle-même s'appliquant tellement à faire en sorte que le meilleur soit dans les plats et ailleurs puisqu'il s'agit des apprentissages...
Non mais franchement ils abusent... passer de l'autre côté... attendre le moment ... visage caché.. bombe de larmes chimiques en main... impossible à croire... on repasse sans relâche par les faits qualifiés appris le lendemain... tous sur le pont... en première ligne ... tu parles... franchement on ne tranchera pas maintenant dans l'enquête... il faut protéger les témoins en guettant la suite... repousser l'idée que ceux qui sont passés à l'acte peuvent venir de l'intérieur... et elle dans tout ça ... l'image du bureau écran ... Là.. et elle qui se réfugie pour faire barrage... et le chagrin qui lui brûle les yeux... .pourquoi moi... franchement je ne comprends pas..et pourtant il faudra bien se retrouver là et refaire le parcours du combattant ... y voir clair
lui écrire franchement
avec le bouquet de fleurs fraîches
pour la blessure.
CE
ça va ? ça va ! ça colle ? ça gaze ! Ça va comme tu veux ? … comme je peux ! va pour demain ? va donc ! comment allez vous ? ( formule polie qui ne change rien à la réponse si vous avez affaire à un hypocondriaque ) ça va mal et vous ? ( pour vous entendre dire ça va bien sans savoir pourquoi comme si ça allait de soi ) ça va pas la tête ? ( Ah ça ira ça ira les aristocrates à la lanterne )
JP
Heure d’affluence en salle des profs. Bruits de machine à café, discussions feutrées entre collègues. Et cette phrase au milieu du brouhaha : « Stéphanie, elle fait ce qu’elle peut, mais elle est vraiment limitée. » Difficile de trouver une place pour s’installer. Difficile simplement de se poser. Des journaux, quelques gobelets vides, ont été repoussés au milieu des tables pour laisser de la place aux kalamazo. « Stéphanie … fait ce qu’elle peut … vraiment limitée » La phrase ne t’est pas adressée, elle n’a pas été dite plus fort que les autres, et la conversation voisine se poursuit tranquillement. Essayer de te concentrer sur les bulletins à remplir, dans les limites de ces petites cases, ces rectangles étroits dont il ne faut pas déborder. « Stéphanie … vraiment limitée » …Ces mots continuent à résonner. Ils t’emmènent dans d’autres lieux, font revenir d’autres visages, d’autres Stéphanie, Mohamed, Kevin, Salima, Audrey pour qui il a été décrété qu’ils n’iraient jamais loin : « tellement limités »… Ces mots ne peuvent pas s’effacer avec toute la condescendance qu’il contiennent, leur bienveillance apparente, doublée du mépris le plus total. Mots qui révèlent les limites de celui qui les emploie, le jugement étriqué de celui qui ne doute jamais.
BP
un moment, des mots mentent
ils ou elles sont plusieurs statistiquement ce sera elles grammaticalement ils admettons ils-elles
ils-elles sont là sans l’avoir véritablement choisi par devoir devoir gagner sa croûte sa croûte de surgelé ou sa croûte de baguette-tradition le-bon-pain-c’est-important-quand-même-important-encore-mais-tous-les goûts-sont-dans-la-nature-même-les-mauvais
entre ils-elles un lien le même espace le même temps un temps de pause parfois de pose mais pas toujours dans un espace neutre fonctionnel collectif un lieu soupape dans un plus grand espace consacré au travail faudrait-qu’ce-soit-plus-convivial un lieu où rien n’appartient à quelqu’un où rien n’appartient à personne un lieu où plus et plus ça peut faire moins un lieu où aucun objet n’est vivant que des objets morts des objets utiles une machine à café un tableau une table un panneau d’affichage où personne d’entre ils-elles ne prend le risque de s’afficher faut-pas-exagérer-tout-de-même-pour-qui-il-elle-s’prend-clle-là-c’lui-là
un grouillement de paroles comme d’anguilles dans une charogne ils-elles disent ils-elles s’interdisent ils-elles s’entre disent qu’ils s’interdisent sans-le-dire-tout-en-l’-disant-ça-va-sans-dire
des langues de lave noire circulent serpentent s’insinuent dans les interstices ils-elles ont peur du silence ils-elles n’ont pas peur du silence s’il est parlant pour eux ils-elles ont peur de l’impossibilité de l’interprétation ils-elles craignent leur incompréhension ils-elles souhaitent le silence peut-être
des courants d’interdits traversent l’obscurité entre eux ils-elles n’en disent pas trop ils-elles ne parlent pas trop de soi ils-elles ne disent pas leur manque ils-elles ne s’interrogent pas ils-elles ne disent pas l’opacité du monde ils-elles ne posent pas de questions ils-elles posent des questions dont ils-elles ont les réponses ils-elles ne parlent pas de soi ils-elles cependant sacrifient à la curiosité des autres ils-elles un-minimum-faut-bien ils-elles acceptent les-concessions-mais-pas-les-compromissions ils-elles entretiennent l’illusion-groupale-quoi ils-elles sacrifient à quelque chose après-tout ils-elles peut-être se disent si j’crève dans trois minutes ce sera là parmi eux ils-elles sont donc absents tout en étant un peu présents encore-heureux
ils-elles revendiquent que le doute est la première qualité dans leur métier ils-elles ne sont pas pris en flagrant délit de doute aigu sauf quand ils-elles craquent ils-elles font des tentatives ils-elles séduisent piègent coincent accusent dénoncent manipulent poussent dans leurs retranchements d’autres ils-elles ils-elles compatissent s’apitoient ils-elles partagent si-on-s’tient-pas-les-coudes-alors ou ils-elles bottent en touche ils-elles souffrent ils-elles anticipent les réactions des autres ils-elles avant le risque de la prise de parole ou ils-elles se déversent sans rien anticiper ils-elles se-lâchent ils-elles ne se-lâchent pas ils-elles conçoivent avec difficulté que d’autres ils-elles puissent se lâcher en même temps que soi
ou rien de tout cela
suintements de mélasse densité onctuosité du plomb
un mot est perçu alors et ils-elles opinent du chef ensemble « ça-c’est-clair » CP
Qu’est ce que j’ai fait au bon Dieu, qu’est ce j’ai fait, qu’est ce que j’ai fait, le bon Dieu …des enfants pareils.
Qu’est ce qu’elle a fait, qu’est ce qu’on a fait, qu’est ce qu’on lui a fait.
Bruit de vaisselle là bas dans la cuisine. Evier de pierre grise, deviner l’eau froide le brise jet de caoutchouc blanc, mains rouges sous la morsure, gerçures.
Pas fait exprès, on voulait pas, on voudrait que tout aille bien, revenir en arrière. Que tu sois fière de moi. J’aurai s voulu, je le ferai plus.
Qu’est ce que j’ai fait au bon dieu,
fureur.
Silence . silence ….
Sanglots
Qu’est ce qu’on lui a fait à elle. Mériter ça, elle a pas mérité ça. Des enfants pareils vous serez contents quand je serai morte. Imprécations à nouveau là bas au bout du couloir. La porte du placard jaune, les assiettes empilées, violence.
Jeux suspendus, attente, temps en suspens. Jeudi après midi. Larmes. Les yeux. Un coin de la chambre. Le plancher de bois. Noué. Le bon Dieu, le bon Dieu.
Joué à se battre avec François, chemise déchirée, on voulait pas. Pas fait exprès.
Et moi la même robe été comme hiver. La même, la même toujours, tout pour vous, qu’est ce que j’ai fait au bon dieu.
Abandon de dieu, église Saint Fiacre, la rue Creveau pour y aller, sa mantille sur la tête dimanche. Le curé l’encens. Vous serez contents quand je serai morte.
Et moi qui n’ai même pas, et moi qui ne peux pas et moi qui me…pour vous pour vous pourquoi.
Et si toi aussi tu t’y mets vous voulez me rendre folle, vous me rendez folle, me rendez folle, folle.
François cheveux en brosse, buté, fermé. Un rouage de réveil lancé en toupie devant lui. La roue crantée en un gracieux ballet. Oscillations et chute en cercles serrés de plus en plus lents, jusqu’à l’arrêt total.
La porte claque.
JJP
Soyons créatifs, de la rupture, de la surprise. De la contrainte, jaillit la liberté, une évidence. Suivons la consigne à heure fixe, le jour donné. Ecrivons. Approprions nous les mots, triturons les, malaxons les, engloutissons, recrachons. Tu es une bonne et gentille petite élève, tu vas y arriver. Suis la consigne. Tu es pour un après midi Claude Simon, Nathalie Sarraute En une heure, ta plume va transfigurer un élément du quotidien, la captation, ma chère, la captation. Tu es une bonne et gentille petite élève, alors tu vas récapituler la liste des erreurs fatales à ne pas commettre.
Tu évites le biographique intime. Tu ne vas pas étaler tes états d’âme, t’épandre, te répandre. Il existe des ateliers d’écriture thérapeutique, adresse toi à la MGEN. Le moi est haïssable, tu as rédigé toutes tes dissertations au « nous ».
Tu évites le naturalisme et le réalisme. Un dévoiement du travail littéraire. Chut, bonne et gentille petite élève n’avoue pas que tu adores l’œuvre romanesque et poétique du XIX. Tu passes tes journées à lire la correspondance de tous ces écrivains et de leurs éditeurs. Tu jubiles devant tant de génie au service des grandes causes. Lancer au parti clérical en 1850: « Si le cerveau de l’humanité était là devant vos yeux, à votre discrétion, ouvert comme la page d’un livre, vous y feriez des ratures « Chapeau. Et ce mièvre de Lamartine qui dresse des listes de lectures nécessaires au peuple pour lui apprendre le suffrage universel, quelle époque tout de même.
Tu évites les lieux communs. Pas de sonnerie stridente, de perte irrémédiable, d’ennui mortel, de surprise divine. Allez, bonne et gentille petite élève oublie que tu avais un très joli style de rédaction. Tu es devenue enseignante, tu peux avoir un métier et élever tes enfants, c’est bien. Si tu étais vraiment une femme de lettres, tu ne suivrai plus de consigne, comme du temps de tes chères études, ton nom serait inscrit sur une couverture de carton.
Tu évites de trop raturer, car bonne et gentille petite élève, la consigne t’impartit une heure, une heure seulement, pour écrire sur les traces d’ Artaud. Un texte abouti tu produiras et énonceras.
Sois dans le rythme, le jeu avec les mots, la poésie en prose.
Bonne et gentille petite élève, le langage résiste, se dérobe, tu t’enlises. Tu aimerais juste ne pas perdre le goût du plaisir.
DE

Maman, ça y est, j’ai fini ! Tu peux venir m’essuyer ? T’es pas assez grande pour le faire toute seule ?
Maman, j’ai fini ! Viens voir ma construction ! Je sais qu’ça prend de la place, mais surtout n’y touche pas avant qu’ papa ne rentre.
J’ai fini, Madame. Je fais quoi maintenant ?
Ca y est, Madame, j’ai fini, j’peux vous l’rendre tout de suite ?
Ca y est, Madame, j’ai fini, j’peux sortir ?
Ca y est, Madame, j’ai fini, j’peux prendre un livre ?
Ca y est, j’ai fini, j’en peux plus, j’rentre chez moi.
J’ai bientôt fini ; un p’tit instant et je suis à vous.
J’croyais que je n’arriverais jamais au bout de ma thèse, mais cette fois, j’ai fini.
Il y a le j’ai fini tout court, à ne pas confondre avec le j’ai déjà fini, j’ai enfin fini ou j’ai bientôt fini.
Il y a le j’ai fini de occupe-toi de moi et le j’ai fini de laisse-moi tranquille.
Il y a le j’ai fini de satisfaction et le j’ai fini de bon débarras.
Il y a le j’ai fini de me battre et le j’ai fini par me battre.
Il y a le j’ai fini épuisée et le j’ai fini en larmes.
Il y a le j’ai fini par m’y faire et le j’ai fini par lui dire .
Il y a le j’ai fini de la fin et le j’ai fini de la vie peut commencer.
ML

 

Rien ne l’est, mais il faut faire comme si… comme si cette certitude là était réelle, comme si leur jeunesse n’allait pas à l’encontre d’une telle affirmation, comme si le dire suffisait à le rendre vrai, comme si le vouloir entraînait de fait la compréhension partagée… comme une exhortation… « c’est clair… »… On ne dit plus ‘oui’, on ne dit plus ‘d’accord’, ni même ‘bien sûr’, on dit ‘c’est clair’, alors que la seule clarté évidente est celle de l’innocence, de l’ignorance… ils ont vingt ans, et prétendent que ‘c’est clair’… ils vont se voir demain, ‘c’est clair’, l’examen était difficile, ‘c’est clair’… ce qui l’est, c’est qu’ils ont hésité, n’ont pas su répondre à la question… mais cette clarté là est la leur, leur lucidité effrayante devant une réalité qui nous échappe souvent. Le ‘c’est clair’ comme traduction d’une absence d’illusion. Jadis, les profs demandaient : « c’est clair ? » Mais là, l’interrogation s’est perdue dans le besoin d’établir des certitudes communes, il n’y a plus de question possible dans ce moment de l’échange qui n’est plus conversation ; l’expression fige la discussion, elle boucle la phrase de l’autre, elle s’instaure comme conclusion, s’installe dans le définitif. « C’est clair », et la prétendue limpidité de la chose dite se dilue dans des doutes rentrés, des ‘à moins que…’ pensés et tus, des gestes et des regards flous.
BF

On sentait en entrant des effluves de riz cantonais, une vapeur d’eau emplissait l’atmosphère de la pièce, des serviettes chaudes offertes pour essuyer les bouches parfumaient l’air. Chaque table étroitement resserrée à la suivante organisait un petit espace intime, propice aux échanges, aux confidences, et paradoxalement, il était possible d’entendre, d’écouter sans gène les conversations des convives proches.
Ainsi, par contrainte, nous fûmes silencieux, peut être aussi par plaisir d’être face à face, au chaud sans rien dire.
« Oh moi, vous savez, je ne fais plus la fête, je me couche de bonne heure, même les soirs de réveillon…Figurez vous, ma belle fille… Solange… Vous comprenez… Elle a ses amis… C’est tout juste si elle me téléphone… Et d’ailleurs… »
Elle disait « figurez-vous », comme une image de cinéma. Peut-on figurer des sentiments ou des ressentiments, j’imaginais à cet instant, le visage de cette Solange, une belle fille qui ne voulait plus de sa vieille belle mère…
« Nous ne sommes plus de la même génération…Avant on organisait des fêtes, il y avait toute la famille…Ça durait jusqu'à quatre heure du matin… »
Nous sentions dans sa conversation comme une nostalgie, une rancune, on l’abandonnait, elle n’était plus fréquentable...
« Vous avez raison… Moi aussi je suis seule, mes enfants sont en vacances… Finalement je suis plus tranquille… »
« Vous ne voulez pas goûter les rouleaux de printemps ? Ils sont exquis »
Le temps s’écoulait douillettement, nous restions muets, la chaleur du lieu semblait plus intense, la chaussée mouillée colorait le boulevard extérieur d’un gris monochrome.
Une jeune chinoise, menue et docile, habillée d’un caraco noir brodé, servait rapidement et passait entre les tables.
Dans ce décor chargé de dragons dorés et de tentures rouges, la conversation des deux dames prenait de l’ampleur « Figurez vous que l’autre jour, j’ai eu une fuite d’eau dans mon appartement…C’est toujours la même chose avec les plombiers… »
Elle n’arrêtait pas…Il fallait toujours avec elle se figurer les choses, vivre en même temps qu’elle les petits ennuis quotidiens…Elle avait trouvé à qui raconter sa vie, son double, en plus maigre, en plus silencieux.
Nous étions dimanche, les clients affluaient à cette heure, cohortes familiales et groupes d’amis. Nous ne pouvions plus quitter des yeux les deux grand-mères emmitouflées dans leurs vieilles fourrures.
Leur repas s’achevait… « Mon p’tit, l’addition s’il vous plait » ce « Mon p’tit » émergeait d’un autre temps.
Notre sortie fut brutale, le contraste de température saisissait. Sur les trottoirs d’en face, longeant le boulevard, s’étalaient les brocanteurs, avec leurs déballages. Errance hasardeuse, sans bousculade excessive, nous nous attardions aux tables des bouquinistes, soldeurs d’images et de photos écornées.
« Cette photo-là, c’est votre dernier prix ? » (Il s’agissait d’un nu couché, très typique, début vingtième siècle).
L’homme, engoncé dans son gilet de mouton, casquette sur les yeux, n’avait pas d’état d’âme. Il marchait de long en large, frappait dans ses mains avec ses gants coupés, soufflait sur le bout de ses doigts, faisait semblant de regarder ailleurs, subitement il répondit : «figurez vous qu’une photo comme celle-là, ça ne se trouve pas sous le sabot d’un cheval ».
DA
Une vitrine appétissante à donner des crises de foie. Déguster du regard les chouquettes gonflées, légèrement dorée… « …et un pain complet ; bonne fin de journée. » Bonne assurément ! Contente d‚avoir obtenu le pain quotidien, le goûter pour s‚en convaincre en croquant le croûton sur le pas de porte et mâchouillant, sans le penser, « Merci à vous. » Nous sommes nombreux derrière la vitre, anonymes alignés et pourtant si pressés, à se frôler, le souffle de l‚autre sur la nuque comme dans un élan amoureux. Admirer les tuiles amandes juste caramélisées, croustillantes ou les pellicules du monsieur ? la teinture auburn de la dame ? « Bonne fin de journée. » Fin - finale - arrêt - cessation - terminé.
Je piétine et le mystère des chocolats s‚étale là devant moi. Parfaits rectangles surchargés de calligraphie, teintes subtiles de marrons infinis. Un enfant hurle « Sucette… choupa…» ; « Bonne fin de journée » « Non…, caprice…, merci à vous »
IF
« Ça va bien ? » Rencontres quotidiennes du voisin qu’on connaît peu et qui sort sa poubelle, de la voisine pourtant si proche et que l’on retrouve seulement chez le boulanger et encore pas tous les jours, du collègue de bureau au détour d’un couloir. Croisements des chemins ou plutôt frôlements. Fugitivement un regard léger, distrait qui n’incite pas à la conversation mais surtout à passer sa route ; pourtant qu’est ce qui pousse à s’arrêter, légèrement hésitant est-ce lui ou l’autre. Cette situation habituelle, non préméditée et de laquelle on semble ne plus rien attendre, va se transformer en serrement de mains, en un bonjour qui se veut amical, ponctué d’un « ça va bien ? » (chantant). Pas, ça va ?, mais « ça va bien » qui suppose une réponse de l’autre personnelle et qui laisse un possible honorable. Au contraire, persistance de la banalité insidieuse qui n’offre d’emblée qu’une réponse toute faite, de circonstance, de celle qui n’atteindra pas l’intime et qui diluera le contact dans l’oubli définitif.
CL
— Les tartines ont augmenté, les croissants, toute la viennoiserie`
— Y a que les salaires qu’ont pas augmenté
É crit sur le journal : Handicapées par les taxes, les entreprises françaises ne sont plus compétitives. Les statistiques montrent qu’en Europe
Les chiffres parlent, les hommes écoutent, répondent à peine. Y a que nos salaires.
Penser à lire le journal de l’ennemi ; ne pas prendre son propre dialecte pour toute la langue
— Je supporte pas cette mentalité. Quand je suis allée chez elle l’autre jour, elle était avec d’autres…
Est-ce que j’ai moi aussi une mentalité ? Sans doute, comme j’ai un visage que je ne vois pas quand ils le voient et même probablement plusieurs mentalités au gré des gens et qu’ils ne supportent pas, la mentalité étant toujours sale, source de dégoût et de réprobation
— T’as personne en ce moment ?
Qui ça personne ? pas de femme de ménage ? de secrétaire ? de client ?d’amant ? de locataire?
Je pense : et toi t’es quelqu’un en ce moment ?
Sans doute un peu, puisqu’ une forme de colère, ou plutôt de hargne, très primaire, me vient devant cette affiche sur les couloirs de la gare : France, as-tu perdu ton bon sens ? Le coq Gaulois ne chante plus, il est en R.T.T. Mots fiels
Je lui ai dit tire-toi, tire-toi tire toi
Prendre ces mots saisis au passage comme un conseil, un avertissement , qu’est-ce que t’attends ? Tire-toi, tire- toi
— Quel temps de chien !
— Éspérons que ça ira mieux ce week-end
J’aime parler de la pluie et du beau temps, car j’y suis très sensible étant par nature comme certaines pierres poreuse et je ne manque pas chaque matin de donner à qui veut bien les entendre mes impressions sur le chaud, le froid, le sec, le pluvieux, le sombre, le jour qui se lève tard et la nuit qui tombe tôt, sur le gris, le clair, le doux, le suffocant, l’irrespirable.
Mots cueillis ce matin au café, plus tard dans la rue, ou au bord de mes propres lèvres pour ne pas m’excepter de cette banalité et sous prétexte que je les ai épinglés sur la feuille me penser au-dessus d’eux ou même en dehors.
Mots à fleur de peau, par lesquels dans la rue nous nous touchons, nous effleurons, nous tâtons, satisfaits de nous trouver faits d’une même pâte sans atours simplement vivante bonasse et immuable, mots comme une claque sur l’épaule ou au contraire comme une craie qui grince mots irritants urticants, chargés d’exaspération qu’un peu de pensée ou même de discours — le faut-il ? — dissout.
FQ