stage annuel d'écriture

au théâtre du Rond-Point, stage annuel d'écriture avec François Bon pour 22 enseignants ou formateurs IUFM de l'académie de Versailles

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journal de bord, séances 8 et 9

 

 

c'est à cause de mon voyage au Japon, l'espace que ça met aussi dans l'intérieur de la tête - le stage ne s'est pas interrompu, mais j'ai un peu perdu mon rythme

j'ai voulu que nous consacrions deux séances à ce qui est une autre dimension quasi originelle de l'art, qu'il soit d'écrire, chanter, peindre ou sculpter: capter matière humaine, s'en saisir comme d'un miroir ou d'un prisme optique, en faire la matière, terre et souffle, d'une poétique qui évidemment dise l'homme, affronte du dedans ce paradoxe d'avoir affaire au sens alors qu'on se veut dans le seul chant de la langue
on a donc fait connaissance avec Charles Juliet, d'ailleurs curiosité, le soir même, rentrant chez moi, je trouve une carte postale qu'il m'envoie de Nouvelle-Zélande: il y est resté plusieurs mois, l'expérience a l'air de lui convenir
ci-dessous, voici un extrait d'un autre texte que Lambeaux qui nous a servi pour cette séance: "écrire..."

voir aussi page Charles Juliet sur site POL, y compris avec lecture vidéo par Charles d'un magnifique texte sur la voix...

j'aime beaucoup pratiquer cet exercice, chaque fois avec des résonances différentes, parce qu'il permet de travailler avec grande précision sur la frontière même où commence la fiction : on enracine l'écriture sur une justesse perçue, vécue, du personnage, mais tout ce qui s'en écrit est une reconstitution de langage qu'on garde, c'était explicitement la consigne, à côté ou en dehors de ce vécu ou de notre relation à ce personnage

étrange comme avec des élèves cet exercice provoque des hommages, des figures singulières, et combien nous, adultes, l'investissons avec notre émotion - mais c'est aussi un registre organique de la littérature comme de la musique, je l'accepte comme tel

et pour cette séance 9, plutôt l'arrachement, la compression, se saisir de la silhouette comme on ferait un ex voto sur un temple, tiens en voilà ramenés de Kyoto, des petits personnages issus de la main et de la terre

donc aller vite, empiler, arracher, que l'écriture comprenne le geste, le mouvement, qui lui permettra d'investir par l'intérieur la forme subjective du souvenir ou de l'intention
et cela fait partie du jeu, une fois de plus, de se concentrer sur un élément spécifique de la syntaxe, y tenir la phrase, se sensibiliser soi à la grammaire vivante et meuble: appui sur la relative, manque le prédicat principal, sentir le mouvement de bascule en avant du texte, sa nécessité de se nourrir lui-même en surgissant à nouveau au-même endroit
ce serait comme en musique une improvisation sur un mode mineur, ou un raga du soir en musique indienne, l'exposé (alap) du raga Malkaun par exemple

j'ai amené pour cela mon vieux Pléiade Saint-John Perse en bien mauvais état (d'ailleurs il venait de faire l'aller-retour du Japon lui aussi), non parce que cet exercice est de mes "classiques", mais pour vouloir dans ce que nous partageons d'expérience traverser cela aussi, pousser plus loin, et dans la proposition d'écriture aussi brasser les cartes, poser autrement les accents : au bout, reste ce chant VI d'Exil, mystérieuse incantation dont une partie du vocabulaire pour chacun se retranche, et qu'on sait cependant chargée de gravité si terrible : un monde en guerre, vu à échelle de monde

je vous propose de télécharger un texte bien sûr largement connu, mais sait-on, c'est différent lorsqu'on le relit sur sa propre machine, le discours de réception du prix Nobel de Saint-John Perse, sur sciences et poésie - comme son hommage à Dante, c'est un des grands fondamentaux de notre modernité, sans doute pas encore assez exploré

vous pouvez prolonger via le site de la Fondation Saint-John Perse (Aix-en-Provence) ou le site de Luc Céry (Sorbonne): le poète aux masques

merci à l'IUFM Paris de nous avoir hébergés, nous saurons que Chardon et Lacache furent les inventeurs des maisons de retraite, et l'architecture, haute et sonore, si elle témoigne de la place symbolique confiée aux écoles normales dans notre histoire républicaine, nous permettait de mesurer en quoi la salle du Rond Point, acoustique, concentration, accueillait de façon active notre travail d'écriture

reste à remercier aussi Claude Ber : sa lecture de La Mort n'est jamais comme, finalement, pas seulement leçon d'intensité, mais de la place que l'écriture prend dans l'intimité d'un être, et qu'il n'y a pas d'auteur sur piédestal, rien que des aventures d'homme et de femme chacun singulier, et que ça peut surgir là, dans le même travail que vous partagez puisqu'elle est aussi IPR, non des moindres, et que cet engagement, quand il nous requiert entier, ne se divise pas, que cela signe aussi la phrase et le sens... ci-dessous, donc, "un effort de clarté", le texte qu'a magnifiquement lu Denise, et n'hésitez pas à télécharger ces extraits que nous communique Patrick Souchon : "Ce qui reste"

FB, vendredi 6 février

à lire : 13 textes à partir de Lambeaux de Charles Juliet, séance du 20 janvier 2004

 

Charles Juliet
Écrire. Écrire pour obéir au besoin que j’en ai.
Écrire pour apprendre à écrire. Apprendre à parler.
Écrire pour ne plus avoir peur.
Écrire pour ne pas vivre dans l’ignorance.
Écrire pour panser mes blessures. Ne pas rester prisonnier de ce qui a fracturé mon enfance.
Écrire pour me parcourir, me découvrir. Me révéler à moi-même.
Écrire pour déraciner la haine de soi. Apprendre à m’aimer.
Écrire pour surmonter mes inhibitions, me dégager de mes entraves.
Écrire pour déterrer ma voix.
Écrire pour me clarifier, me mettre en ordre, m’unifier.
Écrire pour épurer mon oeil de ce qui conditionnait sa vision.
Écrire pour conquérir ce qui m’a été donné.
Écrire pour susciter cette mutation qui me fera naître une seconde fois.
Écrire pour devenir toujours plus conscient de ce que je suis, de ce que je vis.
Écrire pour tenter de voir plus loin que mon regard ne porte.
Écrire pour m’employer à devenir meilleur que je ne suis.
Écrire pour faire droit à l’instance morale qui m’habite.
Écrire pour retrouver - par delà la lucidité conquise - une naïveté, une spontanéité, une transparence.
Écrire pour affiner et aiguiser mes perceptions.
Écrire pour savourer ce qui m’est offert. Pour tirer le suc de ce que je vis.
Écrire pour agrandir mon espace intérieur. M’y mouvoir avec toujours plus de liberté.
crire pour produire la lumière dont j’ai besoin.
Écrire pour m’inventer, me créer, me faire exister.
Écrire pour soustraire des instants de vie à l’érosion du temps.
Écrire pour devenir plus fluide. Pour apprendre à mourir au terme de chaque instant. Pour faire que la mort devienne une compagne de chaque jour.
É crire pour donner sens à ma vie. Pour éviter qu’elle ne demeure comme une terre en friche.
É crire pour affirmer certaines valeurs face aux égarements d’une société malade.
É crire pour être moins seul. Pour parler à mon semblable. Pour chercher les mots susceptibles de le rejoindre en sa part la plus intime. Des mots qui auront peut-être la chance de le révéler à lui-même. De l’aider à se connaître et à cheminer.
É crire pour mieux vivre. Mieux participer à la vie. Apprendre à mieux aimer.
É crire pour que me soient donnés ces instants de félicité où le temps se fracture, et où, enfoui dans la source, j’accède à la l’intemporel, l’impérissable, le sans-limite.
Charles Juliet, extrait de : « Il fait un temps de poème » Filigranes éditions, 1996.
   
Claude Ber un effort de clarté
un effort de clarté j'ai fait
j'ai toujours fait un effort de clarté
labourant foulant la langue de mon piétinement
épelant à ce labeur de labour le poème
dans l'aller retour de la langue d'un bout à bout d'elle-même
fouillant l'ornière
par une de ces prémonitions donnant sens à l'insensé - mémoire d'un futur et anticipation du passé plus que de l'avenir -
au fond du sillage sillonné de mots dont je ne sais le son qu'en glossolalie de langues brisées déchiffrées déchirées de ce recreusement
par cet aveuglement paradoxalement phare de vigie - mais phare de bambou cassants craquants et de paille dans un ouvert de terre noire -
j'ai fait un effort de clarté comme
sachant qu'il allait falloir aller dans la plus grande nuit
qu'il allait falloir accompagner la traversée de la plus grande nuit
et séjourner dans le nul séjour de cette nuit qui n'est pas le contraire ou le revers du jour ni même une claque de nuit contre la lumière du jour
mais la sorte de jour de là-bas où c'est jour-nuit quand aucun des deux n'a plus cours et ne sont rien ni en eux-mêmes ni l'un par rapport à l'autre - et même cela encore trop dit pour là-bas où se soustrait tout de tout -
là-bas où tout est trop et trop peu
trop le loin trop la douleur
- mais de toute façon toujours trop n'importe quelle douleur -
cela j'ai appris là-bas
la douleur toujours trop
l'obscurité toujours trop
alors j'ai fait un effort de clarté
un primitif effort de clarté j'ai fait
dans ce lieu du non-jour-non-nuit- non-tout
m'efforçant modestement
apprenant dans l'humilité et l'humiliation de la folie
l' effort à faire pour
simplement la possibilité encore de mots comme jour ou nuit
et de ce jour - ou de ce non-jour -
je n'ai cessé de lessiver la peau du palimpseste
pour chercher un en dessous des lettres lavées
pour recueillir comme
un dé de rosée à l'acide de la parole
plissant les yeux afin que filtre une dague de jour à la prunelle et que se dessine, là-bas, au point de fuite du trompe-l'oeil
un lointain de la langue qui fait signe
alors j'ai fait un effort de clarté
fouissant tête baissée
piochant sillons tunnels cheminées galeries puits de mine pour extraire
où quand la clarté?
forant jusqu'à faire levier à force d'enfouissement dressant l'empire des mots hors de terre
pour libérer dans un envol de lamproies vers un dessin de galaxies insoupçonnées
des mots sachant pouvant
des mots faisant fusées explosant langue dans la bouche
et bang !
dans la tête ou la poitrine un trou de guérison
et parfois c'est ainsi et parfois non
mais de toute façon pied à pied avancer évider clouter
mettre des clous comme
plantant des morts droits en terre
morts enfoncés continûment
qui clouent la terre de leur têtes
dépassant de la terre comme des clous
et sous les mots qui creusent je sens la tête cloutée des morts
et la tête cloutée de mort de la folie
profond dans l'obscurité qui me creuse en retour
malgré tous mes efforts de clarté
d'extrême clarté
Claude Ber - Extrait de La mort n’est jamais comme ed. Via Valeriano-Léo Scheer nov. 2003
Publié dans le Nouveau Recueil N° 68 sept-nov 2003