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Ta vie comme une fugue
Des
et des années,
tu aurais été un grand fumeur. Paquet de gauloises dans
un étui de cuir noir, patiné jusqu’à la ruine.
Papier argenté déchiré à gauche de la languette
imprimée qui le scelle en son milieu. Agilité développée
en gestes sûrs dans le maniement du briquet à gaz rechargeable,
cigarette sans filtre tapotée trois fois, index pour faire tomber
la cendre.
Précision.
Tu aurais été myope, regard bleu sous verre, soumis aux buées
et aux ruissellements des pluies. Lunettes déposées, corps
courbé sur la table au plus près de la tâche sous la
lampe. Pinceau Hache Calippe, précieux. Dans leur boite de fer :
des crayons. Une adresse de faussaire.
Mouvements parcimonieux et comptés, tu aurais été vieux
un peu, depuis toujours, en déplacements feutrés. Sédentaire
entre tes livres inactuels, jusqu’aux plafonds empilés, fond
de brocante, bouquiniste. Ta cuisine : un réchaud électrique,
la vaisselle dans le lavabo. Ton lit derrière l’armoire, la
rumeur de la rue Raymond Poincaré. Café en poudre. Durée,
après midi silencieux, fenêtre entrouverte au printemps sur
une étroite cour intérieur, comme un puit humide. Parfums
d’immeuble.
Tu aurais eu une Dauphine, une Panhard PL17, une 404 injection grise métallisée
d’occasion avec le toit ouvrant.
Tu aurais pratiqué la sieste, le refus d’être, l’absence.
Tu aurais été les souvenirs inavouables et le temps à passer.
La route parfois la nuit, sur de très longues distances.
Ta vie comme une fugue.
Tu aurais été une énigme.
Tu aurais été quelques photos conservées par erreur,
un uniforme étranger d’une langue que tu n’aurais plus
voulu parler, jamais.
Tu serais parfois reflet au miroir, à mes rides neuves accroché, à détourner
les yeux.
JJP
Résignation encore et encore
Assise, enfant blonde, petite
devant le piano ciré, comme
fondue au papier peint de fleurs entrelacées de ce salon bourgeois,
tu dois répéter tes gammes tous les matins. Ce ne sont pas
les notes qui t’intéressent, mais les voix amies que tu vas
retrouver tout à l’heure à l’école. Satisfaire
ta mère, craindre l’accueil de la répétitrice
demain te font instinctivement reprendre l’exercice, oublier matin
piano, après- midi école, matin piano, après-midi école…
Ecole de la vie qui te fait ouvrir aujourd’hui la lettre d’un
homme qui se déclare enfin. D’autres t’ont croisée,
regardée, jeune fille heureuse et insouciante. Ces lignes te disent
l’attention dont tu as été l’objet, tu le soupçonnais
, ou tu l’espérais peut-être. La musique, toi seule
y sont pour quelque chose,ou bien ce 6 juin 1944.
Quarante quatre ans, tu es devant la glace à te regarder, rarement
si longtemps. Toujours cette pudeur, ce côté vieille France.
Découverte de cette tête toujours blonde, ces yeux bleus très
clairs posés sur un corps charpenté mais que tu trouves soudain élégant
dans sa maturité.Tu ne veux le dire à personne, réserve,
encore cette pudeur, mais ce qui est certain cette difficulté à glisser
la main gauche sur le piano et jusqu’à ton pied qui semble
se poser sur un nuage d’une douceur infinie.
Infinie la certitude aujourd’hui que la vie s’est arrêtée à cette
naissance. Balbutiement que tu éprouves à vouloir regarder
ta vie jusqu’à ce jour ou ton corps s’est dissout. Résignation
encore et encore.
CL
c'est tu
c’est tu
excédé tu as envie de faire taire ce fils qu’il t’écoute
pourquoi ce fils est-il si différent de toi
tu es dans le bureau de ton père tu connais un de ses secrets maintenant
il n’est plus exactement le père il est un menteur un faible
un homme ça tu le comprends après
dans cette cabine qui pue devant l’écran porno tes yeux s’agrandissent
se fixent s’embuent main droite en action automate je suis en train
de me perdre
séjour à l’étranger tu écris à ta
mère puis rapidement tu salues monsieur ton père
elle est enceinte de toi tu voyages elle accouche tu pars en tournage
elle parle à ses amis en anglais lui en russe ou en allemand quand
ils se parlent entre eux c’est en anglais toi tu écoutes d’abord
la langue des grandes personnes sans tout comprendre décrypter
seulement quelques secrets des parents
c’est ta première surprise party elle est plus âgée
que toi elle enroule son bras nu autour de ton cou tu ne sais pas faire ça
toi tu lui demandes si elle a lu Gramsci
une salle de montage yeux rougis barbe qui pousse tu encourages encore
tu relances la réflexion tu entraînes les autres à l’excellence
heureux dans cette tension là ton acuité ton intelligence
séjour en Suisse après la douche du soir en pyjama tu as
sept ans sages cheveux mouillés raie sur le côté tu
t’es perché sur une chaise pour voir l’épi a
presque disparu ton image dans le miroir te convient I’m a good son
tu ouvres le bloc de papier à lettres tu prépares la plume
tu t’appliques à écrire à ta mère tu
ajouteras un dessin de montagnes avec des sapins et des fleurs tu fais
des essais de signatures sur le buvard avant de détacher la feuille
sans la déchirer en haut puis sur la nouvelle feuille lisse blanche à lignes
violettes lentement d’abord tu copies les mêmes phrases après
avoir modifié l’adresse cher papa tu l’aimes très
fort lui aussi you are a good boy
quand ton fils d’avant les mots pleure la nuit tu te lèves
tu le prends tu le berces tu le changes tu apprends ne t’aurais pas
cru capable de toucher de déplier de replier ces couches merdeuses
tu t’échappes de toi-même
tu as des outils pour penser le monde toi mais la vieille question revient
quelquefois c’est bon pour nous ou c’est pas bon pour nous
tu te promènes dans la ville tu rencontres des regards tu plais
au passage cette séduction-là te comble ces possibles-là tu
passes
CP
Dis-tu
Gratter les poêles, les faitouts, les bassines.
Empiler les assiettes sans les rincer, tout ranger avant que personne
ne soit encore debout.
En pleine croisière tu quittes le bateau. L’idée
d’être parqué dans une cabine t’insupporte.
Tu es à cran, tu vas à quai.
Tu te regardes dans la glace, tu bouges avec ton corps, tu te demandes
si tu peux encore séduire avec ton catétère.
Ta fille, tu ne l’as jamais vue ; tu serais étonné de
voir à quel point elle te ressemble, quand elle rit, quand elle
cligne des yeux, quand elle donne des ordres.
Parfois, tu fais fuir tous ceux qui sont autour de toi, tu ne mâches
pas tes mots, tu blesses, tu tortures, tu ne reviens jamais sur ce que
tu as dit, tu insistes et ils partent loin, sans retour, se ravisant
un jour à travers une lettre.
Tu te demandes depuis quand tu es chauve. Tu jongles avec les chapeaux,
tantôt une casquette ou bien un panama. Tu as du plaisir à accrocher
des guirlandes ; tu portes rarement des gants.
Dans une petite chambre, à Monaco, tu lui dis des mots d’Eluard.
Un soir, tu vas dormir sur le toit de ta bétaillère. Tu
regardes le ciel, tu t’inventes des dieux tutélaires et
tu trinques.
Dès que tu peux, tu t’échappes vers la mer, tu cherches
l’infini. Ta volonté de ne t’attacher à personne.
Tu jongles avec les mots. Colères, coups de gueule, révoltes
? Marx, Stephane Paoli et Bartabas, tu les cites.
Tu as les mains caleuses d’avoir gâché le béton
et manié la bèche, tu te lèves tôt, tu ne
prends pas de petit déjeûner. Le masque neutre nous apprend
la simplicité, dis-tu.
DS
Matricule 27.613
Sur la petite table au fond à droite dans le restaurant où chaque
jour, toute seule , tu venais déjeuner, la patron a déposé un
bouquet de fleurs rouges. La nappe blanche est immaculée.
C’est le jour de ton enterrement.
Les clients, des hommes en bleu de travail, interrogent des yeux le garçon.
Leur parlais-tu ? Oui, tu leur parlais. Beaucoup. De Kant, de Marx.
Ton corsage de soie grège fermée d’une petite broche
d’or en forme d’étoile les impressionnait. Te prenaient-ils
pour une vieille folle .
Ou bien tu lisais l’Huma, très ostensiblement. Pour qu’ils
sachent, qu’ils comprennent.
Sur la place de l’appel, dans ton uniforme rayé, tu te tiens
droite. Il gèle. Raidie contre le monde.
Non, pas encore, longtemps après. Là tu te concentres sur
le numéro de ton matricule 27 613 et tu as peur. Tu prends la
main de ta voisine pour te réchauffer un peu.
Tu as vingt ans, de grands yeux bleus. Avant, les hommes te disaient
que tu étais belle. Tu ne penses plus aux hommes, ni à la
beauté. Tu regardes tes pieds bleuis par le froid. Peut-être
ce matin-là as-tu vu le corps d’une amie abandonnée
dans la neige.
Un instant tu hésites à courir t’accrocher aux barbelés
mais tu as trop peur des chiens.
Tu travailles à ton bureau dans la grande pièce qui sert
aussi de chambre. L’odeur des cigarettes blondes que tu allumes
l’une après l’autre t’isole du monde. Tu prépares
un cours de philosophie. De la philosophie pour changer le monde. Sinon à quoi
bon.
Tu es bien , réfugiée dans la chaleur de la lampe de bureau, à chercher
dans les textes des arguments qui puissent convaincre.
Derrière le bureau, un grand lit. L’homme, tu l’as
choisi brun aux yeux noirs. Et juif.
SB
Une larme pour la première fois L'atelier vieillit
avec toi. Sa porte – définitivement
fermée au ménage. Le chevalet a quitté la fenêtre.
Maintenant repose avec toi au coin le plus obscur, le plus sale aussi.
Là dis-tu que la toile, blanche, capte le mieux la lumière.
Telle un bouddha doré dont l'or reluit au plus profond du temple.
Là que tes yeux percent le mystère. À côté,
un vieux vaisselier qui appartenait à ta mère dans lequel
tu gardes pêle-mêle tant de bibelots – souvenirs du
Touquet ou d'ailleurs, tant de lettres dont l'encre a passé, tant
de photographies aux bords racornis. Et une boucle de cheveux blonds.
Et une paire de chaussures d'enfant. Bientôt auront trente ans.
Replié là, les bruits du monde ne te parviennent qu'à travers
le grésillement de la TSF – dis-tu, vite évanouis
dans une épaisse vapeur de gitane.
Doucement glissent les soies du pinceau. Peindre – te dissoudre
dans les couleurs. Plus vives, si lumineuses. Elles semblent s'éclaircir à mesure
que ton regard s'assombrit. Le jour n'entre qu'à demi, à travers
les carreaux crasses, avec la peine des raies du soleil crevant brume
ou nuages. Paupières entreclosent, longtemps contempler le tableau.
T'étonnes-tu de l'effet ? Le sujet qui s'échappe... Intensité.
Ta palette gagne ce qu'abandonne la vie. Le dessin va s'accentuant, le
trait prend une forme naïve, inconnue jusqu'alors. Que d'aucuns
moqueront. Qualifieront d'enfantin sans savoir. Cette toile – ta
dernière toile.
Bombardement. Abri. Terreur.
Paris vide. Partir, irrépressiblement. Tu cèdes à ta
femme – folie furieuse fuir. Vous à vélo avec de
tout sur les routes – automobiles, camions, remorques, charrettes,
chevaux... Chars d'ici peu.
Douze jours meurtris par la selle, cassés sur le guidon. À dormir
dans des meules, se laver dans des mares. Éviter les bombardements,
italiens ceux-là.
Enfin vous arrivez à Libourne – le 25 juin 1940. Le matin
clair, la brise encore fraîche. Grand rassemblement dans hangar – hagards
d'autres fugitifs. Le soleil, écrasant, chauffe la tôle à blanc.
Chaleur suffocante. Femmes épuisées s'évanouissant.
Rumeurs, cris, précipitation.
Vrombissement assourdissant. Vacarme ENORME, grondant, grandissant, grossissant,
l'ombre brune sur le pavé telle une flaque de sang s'élargissant
: ils sont là – l'après-midi même – les
chars allemands.
Partir, irrépressiblement. Échapper aux camps de réfugiés.
In extremis. Revolver en poche. Retour. Peu d'ici chars... chevaux, charrettes,
remorques, camions, automobiles – sur les routes de tout avec à vélo
vous.
Douze jours meurtris par la selle, cassés sur le guidon. À dormir
dans des meules, se laver dans des mares. Éviter les bombardements,
allemands ceux-là.
Rien pour partir pour quoi pour partir pour rien.
Dégoût, honte, révolte. Ne plus fuir – faire
face. Résister, oui, lutter. À l'avenir tu lutteras.
Ce matin là, pas une poignée de main, pas un sourire, pas
un regard. Tu n'existes plus. À se demander si tu n'as jamais
existé pour eux ? Pourtant ils te connaissent tous, les métallos.
Conditions de travail améliorées grâce à toi,
heures supplémentaires payées grâce à toi,
et même, grâce à toi, une pause clope le matin ! Ils
pourraient s'en souvenir, merde !
Bien sûr, c'était avant que le patron ne commence sa guerre
aux Rouges comme il dit. Il t'a montré du doigt et un cercle invisible
s'est formé autour de toi, croissant à mesure que les autres
creusèrent, creusèrent jusqu'à ce qu'un abyme vous
sépare. Puis cette embrouille lorsque l'entrepôt prit feu.
Ce sont les Rouges comme il dit, les Rouges qui sabordent l'usine ! Il
t'a montré du doigt et vous a viré manu militari, toi,
le meneur, l'œil de Moscou comme il dit, avec tous les mecs de la
CGT.
Ce matin-là, tu es venu chercher ton compte. À la porte
de l'usine, pas une poignée de main, pas un sourire, pas un regard.
Une larme a coulé sur ta joue, pour la première fois.
AL
Mélancolique
Dès l’aube tu es debout
et déjà pleine
de vivacité. Ton énergie anime la cuisine. Tu appuies sur
tous les boutons et les appareils réagissent : radio, cafetière,
grille-pain… Tu provoques une tornade ; mais que cherches-tu dans
ce tourbillon.
Plaisir de faire ?
Refus de ne rien faire ?
Refus de s’arrêter… pour penser ?... faire le point
?
Le repas à peine terminé, emmitouflée dans une écharpe
de laine tu enfourches ton vélo. Des clients ont prévenu
: rendez-vous à 14 h. Ne pas faire attendre, ne pas rater de vente.
Faire l’article tu connais… et le soir, juste dans le silence,
tout doucement tu raconteras ton exploit sans regarder personne et ce
plaisir que tu as de le prouver en exhibant le chèque, on le devine
dans tes yeux.
Jour de fête, le barnum est installé dans la cour pour accueillir
les 50 invités. La coiffeuse vient de partir, ton brushing est
impeccablement laqué. La jupe blanche est là, étalée
sur le lit. Le chemisier bleu est repassé, suspendu à un
cintre à l’espagnolette. Secrètement, tu t’enfermes
et sans doute appliquée, méticuleuse tu surveilles les
faux plis ; un tour, deux tours devant la glace ; un nuage de parfum
; la chaîne en or et te voilà face aux invités mais
toujours en retrait, toujours derrière un autre. Attentive, immobile,
tes yeux observent passant d’un groupe à l’autre et
déjà tu n’es plus dans le coup. Mélancolique,
tu sens la fête t’échapper.
IF
La vie devant toi
La main sur le visage, elle écarte
les doigts pour montrer ses ongles rouges et pointus, arbore un tailleur
cintré à la
taille par deux boutons, une jupe serrée jusqu’à mi-mollet,
des bas à couture, des tallons « aiguille », manière
d’affirmer l’envie d’être une vraie femme.
Elle écarquille ses grands yeux noirs, apparaissant perpétuellement étonnée,
rectifiant au même moment sa chevelure châtain brillantinée,
pour en maintenir le volume.
Installée sur la table de la cuisine, elle passe sa journée à caresser
un énorme ours en peluche gagné à la foire de son
village. Le temps n’est rien, il suffit de peu de chose pour emplir
une journée. Une routine, un ennui sous-jacent perce par de menus
détails, limer les ongles, couper et coller les photos de ses
stars favorites sur un carnet à spirales, éplucher les
haricots verts, donner à manger au chien.
Beaucoup d’hommes l’entourent, son frère, les amis
de son frère, les joueurs de l’équipe de football.
Elle accompagne son père dans ses déplacements, sans enthousiasme.
Le dimanche, elle sert le café dans le salon, vêtue d’un
autre tailleur chiné, les oreilles pincées par des boucles
en forme de fleur.
Au village, elle vit solitaire, dans son appartement, un héritage
de son père, au premier étage d’un petit immeuble
de la rue principale. De sa fenêtre, chaque année, elle
regarde passer le défilé du onze novembre, du premier mai,
du quatorze juillet, parfois même le passage du tour de France.
C’est une toute jeune fille, très belle, son père
l’a photographiée dans une bassine d’eau, les jambes
en l’air, les seins nus, son visage et ses cheveux mouillés
valorisent sa beauté. Elle cultive son charme, construit méthodiquement
sa silhouette.
Le magasin n’est plus fréquenté comme avant. Ce qui
reste de marchandise s’entasse sur des étagères,
poussière, décoloration, léger désordre stratifié,
abandon progressif des choses.
La porte de la boutique, lorsqu’on l’ouvre, déclenche
trois notes, alors, elle sort de sa cuisine, laisse échapper l’odeur
de sa soupe de poireaux, en hâte, abandonne son tablier sur la
chaise, passe rapidement la main dans ses cheveux blancs pour en réajuster
les ondulations…
Un homme jeune et blond, très beau, te tient dans ses bras, tu éclates
de rire, c’est une lumineuse journée d’été au
bord de la Loire, à cet instant, tu sais que tu as toute la vie
devant toi.
DA
Inachevée
Son petit chapeau si humble, sans bordure,
assorti à la
robe trop lourde, empesée, qui accentue la lenteur de ses pas à l’entrée
de l’église. A-t-elle conscience de ce qui se joue ? Est-elle
décidée ? A-t-elle décidé ?
Son visage enfantin au regard paille de fer encore si doux, mais arrêté à l’horloge
de son temps. Et puis cette fossette souvenir de l’enfance – moins
dessinée, moins là, estampille qui finalement s’efface.
Arrivée à l’autel, elle hésite à s’asseoir.
En partie à cause de la raideur de la robe, sans doute. Mais que
ressent-elle du « ceci est mon corps » du Christ ? regard
absent ; figé sur celui qui l’a déjà prise
et ne la surprendra peut-être plus.
Elle est la dernière des trois filles. On dit qu’elle est
la plus jolie. Ses cascades de rire font le tour de la maison. Ton inquiétude
muette du quotidien quand ta mère haineuse remplit les assiettes
: le bruit lourd de la louche contre la faïence épaisse.
Le très peu, le trop peu réticent dans celle de ton père.
Tes larmes dedans, ton ventre qui cogne.
Le cahier-calendrier ou elle a noté consciencieusement ce que
le grand docteur exigeait. Une écriture très soignée,
appliquée, une écriture confiante – des lettres déliées,
des chiffres bien alignés, pendant de longs, longs mois.
Et puis des lettres qui se tordent, des chiffres raturés, gribouillés – A
la fin de la dernière page, inachevée, on lit écrit,
puis raturé « Et les fruits passeront les promesses des
fleurs ». Tu aurais aimé toi aussi.
Une photo de la même année montre un corps qui a tout remisé.
L’atmosphère saturée de ta chambre – vide.
AC
Demain
Il
est trop jeune la guerre : sportif, petit et rapide, l’athlète
qu’il se croit est parti exercer ses talents en zone libre. Résistance.
Sa mère avait un bras en moins. Comment l’avait-elle perdu
? accident, sans doute, il ne sait pas vraiment. Son père dessine.
Il a choisi le dogme de l’éducation pour tous : il sera
militant, puis professionnel. Laïc, Laïciste. Ligne de vie.
Unicité.
Sa femme est plus grande que lui, plus imposante aussi, une peau diaphane,
une chevelure abondante, blonde, qui fait sa fierté. Elle devra
batailler pour trouver sa place près de lui… elle perdra,
elle pleurera.
Trois enfants, quatre presque… mais celui-là n’aura
pas vécu : il ne compte pas. Les autres seront à son image,
intransigeance atavique.
Des maisons : il a eu des maisons, celles des grands parents, en province,
celle de la famille, achetée, bâtie par son père,
celle de la démarche communautaire ensuite, dessinée vaste,
espaces incertains et libres, lumière toujours, et la dernière,
au soleil du Midi, trop grande depuis qu’il y est seul.
Il s’habille en beige et marron, de toute façon ça
n’a pas d’importance : ce n’est tout de même
pas ça qui peut faire qu’on l’estime ou pas.
Il est borgne : il raconte qu’enfant, en courant dans les bois,
il s’est enfoncé une grosse épine dans l’œil.
Depuis, il « ajuste », ça impressionne tout le monde
quand il sert à boire, ça fait peur quand il conduit. Pourtant,
au volant, il est sûr de sa puissance !
Il est seul, il n’a en fait besoin de personne. Elle est morte,
et il semble penser « enfin seul ». Tout va bien.
Ila joué à jouer avec ses enfants, avec les enfants des
autres, avec ses petites filles : elles n’ont pas le droit de l’appeler
grand-père, le prénom s’impose.
Se nourrir, se vêtir, s’informer toujours : il veut savoir
le quotidien, lit les journaux, les magazines, peu de livres. Quotidien.
Il refuse de parler du passé, c’est ce que le passé a
entraîné qui seul compte. Il ne parle jamais de demain.
BF
De l'autre côté du miroir
Pétillante
et chaleureuse, les joues incandescentes, ta voix rauque et cassée
, aux mille nuances. Tu t’enthousiasmes,
t’extasies,
questionnes, t’étonnes, compatis, empathies.
Encore un réveil douloureux dans une chambre d’hôpital.
Cette fois encore, les médecins t’ont tirée d’affaire.
Tu leur en veux. Leurs blouses blanches sont froides et imperméables.
Tu n’as pas envie de leur expliquer.
Tu t’installes dans le RER, des livres plein le sac et des idées
plein la tête.
Tu poses ton cartable dans l’entrée à côté de
celui de ta sœur. Tu sais que ton père vous attend, qu’il
va comme toujours s’enquérir des notes, uniquement des notes.
Tu voudrais lui parler de ton cours d’histoire qui t’a tant
passionnée, lui raconter les Montagnards, les Jacobins, les Sans-culotte.
Mais tu ne dis rien de peur qu’il ne t’écoute pas.
Ta maison perdue dans les vignes. Tu tricotes en regardant par la fenêtre.
La chatte à tes pieds ronronne et tu lui envies sa quiétude.
Tu voudrais tellement être chatte, paisible et indifférente à la
solitude. Tu l’envies même quand elle te mord. Tu aimerais
savoir être ingrate toi aussi.
Le jour de ton mariage tu as bu plus que de raison. Tout le monde danse,
le monde tourbillonne. Tu ris, tu pleures.
La chambre, la maison, les parents que tu partageais depuis toujours
avec ta sœur, tu les as maintenant pour toi toute seule. Tu attendais
ce moment avec impatience, et pourtant, tu t’aperçois que
cela ne change rien. Sa présence flotte partout, son statut d’ingénieur,
on continue à te le renvoyer à la figure. Tu regardes sa
photo qui trône sur le cheminée, comme un reflet de ce que
tu ne seras jamais. Et toi, méprisable, de l’autre côté du
miroir, tu pleures.
ML
éclair
Débraillé tu te poses devant
l'ancêtre
froid. Fumant sa pipe dans le vernis du tableau.Tout autour les boiseries
arrachées à leur
couche de laque.Ton visage un peu fiévreux dans l'embrasure de
l'autre pièce derrière toi le piano sous les partitions
jaunies et les partitions encore. Eparpillées sur le dallage.
Tu joues longtemps tu as encore failli rater l'avion du nouveau voyage
au bout du monde quand tu vas pondre là-bas tes inventions avant
de revenir à la même place. Derrière toi: le portrait.
Et tu sèmes toujours un imperméable une valise quelque
part n'importe où si possible et même tu oublies de manger
sauf la poignée de framboises que ta nièce prise au dépourvu
court chercher dans le jardin quand tu débarques sans crier gare
entre deux vols et la nuit tu es debout dans la lumière des phares
quand la noce derrière ton fils juste marié franchit en
cortège les sapins noirs pour se garer là où c'est
indiqué dans le champ de la vieille ferme par toi un peu retapée.
Orage de montagne tu es un sémaphore trempé désignant à chacun
un coin boueux. Tout ruisselle tu ne sens rien la foudre éclaire
les emplacements.
Le retour au calme ne dure jamais longtemps tu sais bien il te reste
juste un rein c'est suffisant et toujours le bricolage pour redémarrer
et même tu te reposes contre les boiseries décapées,
elles cachent la porte d'un placard. Grincement. Ouverture. C'est là que
tu parles.Tu sors ce qui est enfoui. Fouillant dans le désordre.
Le même que dans la vieille chambre de l'Ecuyer, en haut, quand
tu démontes un orgue pour mieux le reconstruire. Les tuyaux traînent
partout.
Là-dedans, dessous: les bandes magnétiques emmêlées.
Tu prends dans le tas la petite cassette avec son fil conducteur enroulé.
Serré. Tu souris précis comme l'enfant de la photo quand
vous êtes tous les quatre lui devant et toi avant-dernier par ordre
décroissant tu donnes le signal. Lâcher de ballons et tous
les enfants lèvent la tête. A l'étage tu vas t'envoler
avec eux mais au dernier moment tu choisis de rester chemise froissée
chemise un peu sortie du pantalon.
C'est trop tôt . Tu restes. Déjà les ballons.
Appuyant lentement sur le bouton du magnétophone. La roue tourne
, entraînant les improvisations à l'orgue le motif mon petit
oiseau a pris sa volée dans les grands tuyaux et ton père
emmitouflé. Son passe-montagne. Ses souliers spéciaux.
Talons plats pour le pédalier.
Des pieds et des mains il joue .Sa voix un peu haut placée dans
le nez.Un discours vaguement solennel en famille. Louis Vierne et César
Franck dans le déroulement .Tu lui dis que tu veux quitter la
ville.
Elle te tue, elle brouille les pistes. Un trait dessus .Il répond
qu'ailleurs il n'ira pas te voir c'est trop loin trop compliqué trop
froid la nuit dans la petite montagne il tient parole tu désosses
les claviers tu troques les tuyaux.
Les yeux fermés sur les morceaux rassemblés tu ne bouges
plus tu cesses de tout réparer, de mettre le nez dans les moteurs
pendant que rouillent les carrosseries et tu restes dans le son tout
retrouvé le rire aussi
Fin de la bande mais elle s'obstine. L'ancêtre suit du regard le
geste. Cassette extraite. Seulement pour ta nièce. La pluie de
la noce tombe encore. Eclair. Et toi, déjà reparti.
CE
Et ta douceur un peu naïve... Vingt cinq garçons bien alignés,
tous en vestes, cravates, l’air de jeunes messieurs sûrs
de leur avenir, de leur place dans la société. Tu es au
deuxième rang, debout,
droit, presque semblable aux autres. Mais ton col de chemise est arrondi,
comme adouci.
Sur une plage de Bretagne un été, dans l’eau assez
froide de la Manche, tu ne nages pas, tu n’as jamais bien su, ni
aimé. Tu as de l’eau jusqu’à la taille, tu
tiens tes deux filles par les mains, elles se laissent flotter sur l’eau
et tu tournes sur toi-même en chantant « cheval de bois,
cheval de bois ». Elles ne s’en lassent pas et, de leur voix
haut-perchée de petites filles, chaque jour des vacances, elles
vont te demander de recommencer. Et l’année suivante encore,
la plage, la mer, les vagues qui battent régulièrement
le sable, et ce rite de complicité que vous accomplirez encore
une fois.
La lourde porte surmontée du fronton LIBERTE EGALITE FRATERNITE
s’est ouverte, le fourgon est entré dans la cour, tu en
es descendu. On te conduit dans le bâtiment sonore : les cliquetis
de clés, les portes qu’on ouvre, qu’on ferme, les
pas qui résonnent. Et ta douceur un peu naïve livrée à ce
monde auquel rien ne t’a préparé.
Saint Gervais, juillet 1918, tu découvres la montagne, ta mémoire
enregistre le nom de tous les sommets, de tous les cols, tu apprends à les
reconnaître, à les situer et quarante ans plus tard, tu
n’auras rien oublié. Tu fais de longues marches avec ton
père, longs moments d’échange, libéré pour
un temps des exigences plaintives mais intransigeantes de ta mère.
BP
Coeur et bras grands ouverts
Tes yeux verts ne rient plus,
crispés,
figés
sur ta douleur. Les rides de dureté se creusent. Un masque entre
haine et effondrement, défaite, la déchirure est accomplie.
Et les mots, obsédants,
chuchotés, criés : « le nom ? Je veux savoir le nom. » Le
nom n’aurait plus de sens. La déchirure est accomplie. Tu
es déjà un autre . Le pneu dans le fossé te fait
revenir à toi. A toi ? Une gueule de bagnard, cheveux et barbe
rasés.
Une chevrette noire dans la garrigue, cavale, s’accroche aux rochers,
attend , s’échappe ; danse, rire entre vous ;tu la poursuis
presque aussi léger qu’elle, joies d’enfant sauvage.
Chaque pierre est un royaume.
Une tripotée d’enfants, tu es le plus petit à courir
derrière les autres ; le grand frère, toujours plus grand,
plus fort, la fureur de tes petits poings n’en viendra jamais à bout
; alors tu regardes, tu avales les livres les paroles, tu parles, tu
parles. A Chartres, bonnet à pompon sur la tête, incroyant
nourri de religion, tu parles, tu parles,tu commentes chaque vitrail,
intarissable, intéressant, exaspérant .Enfant de chœur
tu te prends pour un ange prêt à s’envoler avec ceux
des tableaux…tu seras séminariste ? On a parlé de
pensées et d’actes interdits ; dans ton lit, les yeux grands
ouverts, tu essaies de chasser ces pensées, de retenir tes mains…honteux,
si honteux…la question s’insinue, s’impose pourquoi.
? tu ne seras pas séminariste, tu n’auras pas de réponse.
La main de l’aimée sur ton cou ; douceur partout, comment
faire sans elle ? tu n’auras pas de réponse.
Sur la photo, on ne voit que tes doigts trapus, légèrement
rouges qui nouent d’un fil de rotin les feuilles de marronnier
autour d’un fromage de Banon.
Ton petit fils qui s’en va tout seul sur le grand chemin, tu le
suis cœur et bras grands ouverts, fondant de compassion ; ce petit
qui s’en va tout seul parce qu’il ne comprend plus rien .
JN |