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| au théâtre du Rond-Point, stage annuel d'écriture avec François Bon pour 22 enseignants ou formateurs IUFM de l'académie de Versailles | retour
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de bord, séance 13:
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Le livre est toujours à l'arrière plan de l'atelier. FB |
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| Christine Eschenbrenner, "texte de terrain" | Parce que les enjeux sont fondamentaux, s'agissant des projets artistiques et culturels - classe ou atelier -, quand se joue, via l'atelier d'écriture, la représentation que l'élève a du réel, de lui-même et du monde; quand l'élève prend la mesure de ce que les écrivains contemporains, par l'écart, par la différence , engagent en écrivant, lui donnant ainsi accès à une écriture vivante, je veux témoigner aujourd'hui, et être l'une des petites voix du terrain. Je travaille en lycée professionnel, en zone d'éducation prioritaire à Argenteuil depuis quinze ans. Auparavant, j'ai eu la chance de travailler dans une maison "à caractère social", au sein de laquelle les enfants de la fracture sociale succèdent depuis les années 195O aux enfants orphelins, rescapés de la Shoah ou enfants de parents fusillés par les nazis.Madame François-Unger, l'une des quatre résistantes fondatrices, pédagogue reconnue (travaillant d'emblée avec le professeur Wallon, puis développant entre autres la réflexion avec le Groupe Français d'Education Nouvelle) a accueilli les projets que j'ai pu développer pendant sept ans dans la maison: soutien scolaire, bien sûr mais aussi écriture avec les enfants -poèmes, théâtre,élaboration de spectacles , musique y compris-De madame François -son nom de résistante-, aujourd'hui disparue, j'ai beaucoup appris, et beaucoup reconnu ce qui me guide toujours: une lutte passionnée, pied à pied -et presque au corps-à-corps, lorsqu'il est question de faciliter la naissance de l'expression - contre l'échec, et le sentiment d'échec qui enferme les "enfants de la crise " dans l'image négative qu'ils ont d'eux-mêmes. Cette bataille essentielle, d'autres la mènent et je veux remercier très vivement ici Patrick Souchon qui , sans une hésitation, se bat sur le terrain-et pour le terrain- pour que les "je crois en toi " puissent encore être prononcés en direction des élèves à la marge, et presqu'à l'index. Je le remercie, parce qu'il ne cesse de tendre des passerelles, de faciliter les mises en relation, de se faire l'écho des voix du terrain. Il sait ce que madame François savait: il ne faut pas rater le coche de ce combat-là. Je n'irai pas au-delà car le débordement finirait par être encombrant et, en atelier d'écriture moi-même avec François (Bon), je sais ce que l'écrire- juste suppose de mise en suspens, et de refus du trop-plein. C'est donc à travers cet engagement, que nous avons pu être accompagnés, enrichis, soutenus de nombreuses fois à Argenteuil et ailleurs. Grâce à cette écoute fine, cette année, travaille avec nous Gérard Noiret l'Argenteuillais qui n'oublie pas ce qu'il doit à l'Education populaire. Ca sonne juste, les élèves de l'atelier-écriture -théâtre mené cette année ne s'y trompent pas.Luxe inouï: en contrepoint, dans ce parcours d'un an, François Bon brasse avec deux classes de 1°Bac Pro réunies dans le projet la pâte liminaire des textes contemporains , autant de rampes de lancement pour le travail d'écriture qui à la fois renvoie les élèves à eux-mêmes et à ce que les auteurs comme eux ont abordé dans la solitude partagée stylo-feuille. J'entends encore la première phrase lancée par François aux élèves dans la grande salle polyvalente gradinée qui nous accueille chaque mercredi de 10h à midi: "votre parole compte pour nous. Ce que vous allez écrire est important." Rien que cela et quelque chose en eux se déplace, le visage s'éclaire. Le terrain: à la fois posture et objet, lieu commun de l'enracinement des pratiques. Espace mutuel et pays de connaissance. Espace considéré du point de vue de sa nature, de sa structure, de son relief : le périmètre scolaire est particulier. Plages horaires qui se suivent et ne se ressemblent pas, cloisons résistantes ou perméables des disciplines, espaces soudain décloisonnés, transversaux, heures banalisées, heures-ateliers, heures-autrement, en forme de modules, heures pour l'espace recueilli du C.D.I (chez nous doublé d'un patio, métaphore du jardin intérieur, rosier-fontaine au centre, azalées et magnolia autour).L'élève arpente le terrain, le périmètre d'un espace-temps auquel il s'adapte, et dans lequel il met en circulation ce qu'il peut. Le terrain; ou encore l'étendue de ce qu'il faut savoir en passant d'une salle de classe à l'autre. Là le paysage est attendu, connu: tableau-tables-chaises bureau de la relation trop souvent duelle enseignant-enseigné. Etendue qui prend une autre dimension lorsque l'élève est amené à prendre la parole autrement: tables-limites repoussées replacées pour les travaux de groupes, pour engager le débat, pour accueillir l'auteur porteur de l'Autrement-dit. Et c'est le terrain d'entente: être ensemble dans une situation d'apprentissage nouvelle . Présence de l'auteur, "intervenant de l'extérieur" qui avec le professeur "intervenant de l'intérieur" (...) active le triangle du tiers médiateur et facilite les déclenchements. Il faut absolument protéger et faire grandir ce possible-là.Mais le terrain ne semble pas toujours favorable.Il suffit de penser aux effets de surcharge, d'accumulation vécus parfois par les élèves et les enseignants dans un unanime "tout ça pour ça" (tant de copies corrigées et des progrès relatifs; les déperditions de la culture-zapping; des élèves qui semblent "ne plus rien savoir" -mais les apparences seraient-elles, une fois encore, trompeuses ? - ou "ne plus rien retenir"). Autant de fuites qui font le bonheur des fabricants de tonneaux des Danaïdes, de manuels, et autres objets. La question de l'appétit serait-elle ailleurs ? Question bien oratoire:à travers les projets évoqués, nous connaissons la réponse. Trêve de clins d'oeil: retour à l'arpentage. L'arpenteur évoqué par Char reconnait le périmètre, l'abordant, l'explorant et le parcourant inlassablement. L'institution ne barre pas le passage à la pédagogie de la situation différente puisque le poison de la situation d'échec a fait son oeuvre souvent dans nos lycées professionnels: "Je suis nul. Ce nn'est pas ce que je voulais faire. L'orientatrice m'a placé là parce qu'il fallait bien que je sois quelquepart. Elle ne sait pas du tout ce qu'est la productique mécanique mais elle pense que cela me conviendra.." (phrases recueillies. Mais je connais des conseillères d'orientation qui connaissent le terrain professionnel. Et très bien.H..eureusement) Donc l'ennui, l'inappétence. Transformer le "je n'ai pas choisi d'être là" en "je veux bien essayer de construire un projet personnel et professionnel à partir de là". Pour renverser la vapeur, il faut préparer le terrain et, dans le cadre du projet, créer les conditions du retournement, faire place nette à un autre espace: celui de la surprise que représente l'intrusion bienvenue de l'auteur. L'auteur comme Autre-soi, comme révélateur de l'autre monde qui n'est pas si loin de l'ordinaire, du quotidien. Et même, l'auteur désignant l'ici-même à la lumière de Kafka, Valet , Sarraute ou Beckett (je me tourne vers François Bon). Alors, dit l'élève, tous ceux-là ne sont pas si loin que ça de ce que je peux être ou dire. Alors: écrire. Et François de mettre (respect!) les textes des élèves en ligne. Ils peuvent se lire, être lus par d'autres de même que Beckett est lu par d'autres . Ca rapproche infiniment. Ca n'arrive pas qu'aux autres dans le lointain des livres. Les résonances transparaissent, tout est présent. Et, il faut le dire haut et fort: ce qui se passe dans l'atelier d'écriture (ô la vivante plage du mercredi) rejaillit au coeur même des séquences incontournables (mais vive la séquence souple, ou molle-petit hommage très amical à Françoise Girod-). Je reverrai toujours une séance portant sur la découverte des tonalités, peu de temps après l'atelier d'écriture, et dans le cadre d'une séquence portant sur les aléas du texte autobiographique. Et de voir mes élèves de productique mécanique tous penchés avec ferveur sur les registres, cherchant à repérer le bon, à justifier le choix, à utiliser au mieux l'exemple.Incroyable mais vrai. Surtout: je me souviens de Moulaye (voir Argenteuil en ligne), stature et voix grave , syncopée du rapper. Fier d'avoir identifié le pathétique et lisant presque comme un slammer un passage de Manon Lescaut. Mais oui.Ce temps fort est, de toute évidence, intimement lié à la "confiance prise", à la chute des défenses devenues inutiles, au fait que les élèves se savent désormais capables de se dire, de se lire à haute voix, de s'écouter, et même d'applaudir (émus à la lecture du journal d'Ester, élève de B.E.P, les garçons de Bac Pro Productique ont applaudi Ester que je leur ai présentée, un mercredi.) Autre image:présence de Gérard Noiret dont les interventions trouvent leur rythme entre écriture du déclenchement dans la petite salle qui donne sur le jardin intérieur du C.D.I et la salle polyvalente où se joue une autre approche des textes. Je nous reverrai longtemps émerveillés perchés sur le plateau de la salle polyvalente pour une découverte d'un passage de "Rue Chairs et foins" (l'A 86 , tout ce qui se trame dans le sillage de cette voie ouverte et relayée par les voix des voisines, forme contemporaines du choeur antique) quand chacun des élèves -et moi-même, mise en jeu-, tous nous sentons que d'une réplique l'autre, nous nous relayons, passant à chacun le "témoin" de l'écriture. Ou encore, Quentin, collégien que nous accueillons -il est dans le réseau d'Education Prioritaire- et qui découvre l'écriture automatique, ses accélérations, ce sur quoi on peut s'attarder, revenir, ne pas revenir. Quentin s'exclamant, après le départ de Gérard:" mais pourquoi ne fait-on pas ça, à un moment DONNE, au collège ? Ca change tout." Résonances du terrain, enfin: Gérard Noiret accompagnant la dernière partie du parcours de la classe à P.A.C 2OO2-2OO3 "D'un visage l'Autre". Des élèves de B.E.P se redécouvrent enfants.Photographies échangées, à partir desquelles un premier arrivage de textes existe.Puis d'autres visages : ceux des enfants cachés pendant la deuxième guerre mondiale.Des textes, des auteurs, des témoignages. Paroles d'étoiles. Et puis aller à Auschwitz.. Au retour, nous ne sommes plus tout-à-fait les mêmes.Ecriture.Puis écriture mise à distance avec Gérard. Et cette année (novembre 2OO3), un jour, Gérard lance un verbe. Pour le déclenchement, l'ancrage, le lancinant qui appelle.Nadia (problème de papiers . N'a pas pu partir en Pologne. Mais n'a cessé de demander qu'on lui raconte; a lu les textes du retour) se jette à l'eau. Elle écrit vite. Elle lit son texte après le "stop" rigoureux de Gérard. Nous nous regardons, bouleversés. En elle, le parcours qu'elle n'a pas entièrement réalisé a complètement cristallisé.. Je cours dans le noir, en pyjama, pieds nus Pour aujourd'hui, j'arrête. Il est tard. Je préfère être dans l'arpentage, pas dans l'inventaire. Et defendre mot à mot, mot pour mot les projets menés, selon les configurations évoquées. Place centrale de l'élève, vraiment. Le professeur. L'auteur. Triangle: Vega de la Lyre. Sur le terrain, sur le champ, on peut aller loin. Il y a urgence. Christine Eschenbrenner
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numérisation: Philippe de Jonsckheere - on trouve bien d'autres trésors dans son "désordre.net" |
… thy rope of
sands… La ligne est composée d’un nombre infini de points, le plan d’un nombre infini de lignes, le volume d’un nombre infini de plans, l’hypervolume, d’un nombre infini de volumes… Non, décidément, ce n’est pas là, more geometrico, la meilleure façon de commencer mon récit. C’est devenu une convention aujourd’hui d’affirmer de tout conte fantastique qu’il est véridique ; le mien pourtant, est véridique. Je vis seul, au quatrième étage d’un immeuble de la rue de Belgrano. Il y a de cela quelques mois, en fin d’après-midi, j’entendis frapper à ma porte. J’ouvris et un inconnu entra. C’était un homme grand, aux traits imprécis. Peut-être est-ce ma myopie qui me les fit voir ainsi. Tout son aspect reflétait une pauvreté décente. Il était vêtu de gris et il tenait à la main une valise grise. Je me rendis compte, sur le champ, que c’était un étranger. Au premier abord, je le pris pour un homme âgé ; je constatai ensuite que j’avais été trompé par ses cheveux blonds, clairsemés, presque blancs, comme chez les Nordiques. Au cours de notre conversation, qui ne dura pas plus d’une heure, j’appris qu’il était originaire des Orcades. Je lui offrais une chaise. L’homme laissa passer un moment avant de parler. Il émanait de lui une espèce de mélancolie, tout comme de moi, aujourd’hui. « Je vends des Bibles » me dit-il. Non sans pédanterie je lui répondis : « Il y a ici plusieurs bibles anglaises, y compris la première, celle de John Wyclif, j’ai également celle de Cipriano de Valera, celle de Luther qui du point de vue littéraire est la plus mauvaise et un exemplaire en latin de la Vulgate. Comme vous voyez, ce ne sont pas précisément les bibles qui me manquent. » Après un silence, il me rétorqua : « Je ne vends pas que des bibles. Je puis vous montrer un livre sacré qui peut-être vous intéressera. Je l’ai acheté à la frontière du Bikanir. » Il ouvrit sa valise et posa l’objet sur la table. C’était un volume in-octavo, relié en toile. Sans doute était-il passé entre bien des mains. Je l’examinai ; son poids me surprit. En haut du dos je lus Holy Writ et en bas Bombay. - Il doit dater du XIX¾ siècle, observai-je. - Je ne sais pas. Je ne l’ai jamais su. », telle fut la réponse. Je l’ouvris au hasard. Les caractères m’étaient inconnus. Les pages qui me parurent assez abîmées et d’une pauvre typographie, étaient imprimées sur deux colonnes à la façon d’une bible. Le texte était serré et disposé en versets. À l’angle supérieur des pages figuraient des chiffres arabes. Mon attention fut attirée par le fait qu’une page paire portait, disons, le numéro 40 55 14 et la page impaire qui suivait, le numéro 999. Je tournai cette page, au verso la petite illustration, comme on en trouve dans les dictionnaires : une ancre dessinée à la plume, comme par la main malhabile d’un enfant. L’inconnu me dit alors : Il y avait comme une menace dans cette affirmation, mais pas dans la voix. Je repérai sa place exacte dans le livre et fermai le volume. Je le rouvris aussitôt. Je cherchais en vain le dessin de l’ancre, page par page. Pour masquer ma surprise, je lui dis : « Il s’agit d’une version de l’Écriture
sainte dans une des langues de l’Hindoustan, n’est-ce pas
? Puis baissant la voix comme pour me confier un secret : Il me dit que son livre s’appelait le Livre de sable, parce que ni ce livre ni le sable n’ont de commencement ni de fin. » Il me demanda de chercher la première page. Je posai ma main gauche sur la couverture et ouvris le volume de mon pouce serré contre l’index. Je m’efforçai en vain ; il restait toujours des feuilles entre la couverture et mon pouce. Elles semblaient sourdre du livre. « Maintenant cherchez la dernière. » Mes tentatives échouèrent de même ; à peine
pus-je balbutier d’une voix qui n’était plus ma
voix : Toujours à voix basse le vendeur de bibles me dit : Puis, comme s’il pensait à voix haute, il ajouta : Ses considérations m’irritèrent. Je l’assurai qu’il n’avait rien à se reprocher et je lui demandai s’il était de passage sous nos climats. Il me répondit qu’il pensait retourner prochainement dans sa patrie. C’est alors que j’appris qu’il était écossais, des îles Orcades. Je lui dis que j’aimais personnellement l’Écosse, ayant une véritable passion pour Stevenson et pour Hume. « Et pour Robbie Burns », corrigea-t-il. « Vous avez l’intention d’offrir ce précieux
spécimen au British Museum ? lui demandai-je, feignant l’indifférence. Je lui répondis en toute sincérité, que cette somme n’était pas dans mes moyens et je me mis à réfléchir. Au bout de quelques minutes, j’avais ourdi mon plan. - La black letter Wycliff ! » murmura-t-il. J’allai dans ma chambre et je lui apportai l’argent et le livre. Il le feuilleta et examina la page de titre avec une ferveur de bibliophile. « Marché conclu », me dit-il. Je fus surpris qu’il ne marchandât pas. Ce n’est que par la suite que je compris qu’il était venu chez moi décidé à me vendre le livre. Sans même les compter, il mit les billets dans sa poche. Nous parlâmes de l’Inde, des Orcades et des jards norvégiens qui gouvernèrent ces îles. Quand l’homme s’en alla, il faisait nuit. Je ne l’ai jamais revu et j’ignore son nom. Je comptais ranger le Livre de sable dans le vide qu’avait laissé la bible de Wycliff, mais je décidai finalement de le dissimuler derrière des volumes dépareillés des Mille et Une Nuits. Je me couchai mais ne dormis point. Vers 3 ou 4 heures du matin, j’allumai. Je repris ce livre impossible et me mis à le feuilleter. Sur l’une des pages, je vis le dessin d’un masque. Le haut du feuillet portait un chiffre, que j’ai oublié, élevé à la puissance 9. Je ne montrai mon trésor à personne. Au bonheur de le posséder s’ajouta le crainte qu’on me le volât, puis le soupçon qu’il ne fût pas véritablement infini. Ces deux soucis vinrent accroître ma vieille misanthropie. J’avais encore quelques amis ; je cessai de les voir. Prisonnier du Livre, je ne mettais pratiquement plus les pieds dehors. J’examinai à la loupe le dos et les plats fatigués et je repoussai l’éventualité d’un quelconque artifice. Je constatai que les petites illustrations se trouvaient à deux mille pages les uns des autres. Je les notai dans un répertoire alphabétique que je ne tardai pas à remplir. Elles ne réapparurent jamais. La nuit, durant les intervalles que m’accordait l’insomnie, je rêvais du livre. L’été déclinait et je compris que le livre était monstrueux. Cela ne me servit à rien de reconnaître que j’étais moi-même également monstrueux, moi qui le voyais avec mes yeux et le palpais avec mes dix doigts et mes ongles. Je sentis que c’était un objet de cauchemar, une chose obscène qui diffamait et corrompait la réalité. Je pensai au feu, mais je craignis que la combustion d’un livre infini ne soit pareillement infinie et n’asphyxie la planète entière par sa fumée. Je me souvins d’avoir lu quelque part que le meilleur endroit où cacher une feuille c’est une forêt. Avant d’avoir pris ma retraite, je travaillais à la Bibliothèque nationale, qui abrite neuf cent mille livres ; je sais qu’à droite du vestibule, un escalier en colimaçon descend dans les profondeurs du sous-sol où sont gardés les périodiques et les cartes. Je profitai d’une inattention des employés pour oublier le Livre de sable sur l’un des rayons humides. J’essayais de ne pas regarder à quelle hauteur ni à quelle distance de la porte. Je suis un peu soulagé mais je ne veux pas même passer rue Mexico. © Gallimard - uniquement en appui à la séance de travail. |
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