Ancrages

1. Curieux cette appellation d’ « avenue » de Corbera, en réalité une petite rue du 12ème arrondissement de Paris, cent mètres entre les rues de Charenton et Crozatier. Ils se sont amusés de découvrir la proximité géographique entre leurs mères pendant leur jeunesse, D habitait rue Beccaria, à quelques trois cent mètres de P, séparées de quelques années, elles se sont probablement croisées plusieurs fois entre 1944 et 1964.

2. Antoine Poletti est la première personne qui ait organisé la résistance à l’occupant au Ministère du Travail où il était employé. Le groupe Poletti diffusa, de façon importante de fausses cartes et papier d’identités, ainsi que des tracts et des journaux. Il développa son activité à l’Hôtel Dieu et forma un groupe de patriotes décidés parmi les infirmiers et infirmières qui secondèrent activement les médecins lors des combats de la libération de Paris. Il devint agent d’un service secret avec lequel il maintint des relations jusqu’à son arrestation le 7 mars 1944, il a été interné à Fresne puis déporté en juillet 1944 à Neuengamme d’où il n’est jamais revenu. 

3. Une reproduction d’une Annonciation de Fra Angelico, l’œuvre originale est peinte sur le mur d’une cellule du couvent San Marco à Florence. Enchantement de découvrir cette fresque lors d’un voyage d’études au printemps 1986, in situ, dans l’intimité de la cellule numéro trois et de ses murs blanchis à la chaux, premier voyage hors de France (si on exclue l’arrachement à Alger), intensité, chagrin amoureux, éblouissements et lumières. Il est probable que cette reproduction soigneusement encadrée soit entrée dans le décor familial avec mon arrière grand-père maternel, Italien émigré en Corse autour de l’an 1880, aujourd’hui cette reproduction est accrochée dans notre chambre minuscule, il faut imaginer le blanc autour.

4. Le temps vivant : l’Algérie de 1967 à 1972, un temps d’espoir, l’acmé du couple parental. 

5. Collection folio, sur la couverture le portrait de Prévert par Doisneau, casquette en tweed et clope au bec, noir et blanc viré plus sanguine que sépia. L’ouvrage a été achevé d’imprimer sur les presses de l’imprimerie Bussière à Saint-Amand le 2 mars 1972. Soit trois semaines après l’accident où mon père à trouvé la mort. Soit le jour du troisième anniversaire de celui qui partage ma vie aujourd’hui. 
Dans la table des matières j’ai souligné certains titres au crayon vert : Dans Ma Maison, Page D’Écriture, Le Jardin, Barbara, probablement parce que ces textes ont été mis en musique par Kosma et chantés par Yves Montand, que je les ai beaucoup aimés et chantés aussi, enfant. Chantonnés serait plus approprié.

6. À Montgeron, fin des années quatre-vingt, l’âge des possibles. Le lycée pilote, un campus dans un grand parc arboré. Les arts plastiques, la danse, le théâtre, l’expérimentation de l’option cinema, les tourments, les balbutiements, les silences, les quais de gare, les mentors.

7. Terrain de jeux interdits à l’abri des vallons creusés par le vent, feux de camp, cigarettes insolites, nuits blanches. Le désensablement du Mont Saint Michel aurait provoqué la métamorphose du paysage, réduisant la plage en partie emportée par un nouveau courant. La dune est aujourd’hui une bande étroite d’une vingtaine de mètres plantée d’oyat, de queue-de-lièvre et de chardons, protégée par une cloture de bois grisée par les embruns.

8. Les tomettes rouges se situent dans le dernier appartement où ma mère vivait avec Jacques, à Bastia. C’est de tous les lieux où ils ont vécu (j’avais quitté la maison depuis longtemps déjà), le plus beau, le plus Italien, ses portes en arceaux, sa hauteur de plafond, ses cheminées, ses courants d’airs orchestrés par ma mère pour maintenir un semblant de fraîcheur, au cœur d’une ville que j’ai longtemps rejetée, fort attachement aujourd’hui.

9. Terrasse à l’arrière de la maison de la cousine Annonciade, louée un été par ma mère dans le village de Campile, au dessus du hameau de Canaja, où sont nés ma grand-mère maternelle, sa sœur, mon oncle, où nous sommes revenus en visite des dimanches d’automne, où ma grand-mère a du renoncer à l’école après le certificat d’études — sa mère l’avait surprise tenant la classe alors que la maîtresse s’était absentée, maintenant que tu en sais autant que la maîtresse tu vas rester à la maison pour m’aider.

10. La territoriale 11 relie l’aéroport international de Poretta situé sur la commune de Borgo à la ville de Bastia. Elle longe la côte orientale, aborde la cité par le sud, en point de mire la majestueuse citadelle édifiée  au XIV eme siècle par les gouverneurs génois s’élève au dessus de la mer.

Photo de Severa Maiusta

11. Autour c’est une révélation depuis la terrasse d’une maison à Erbalunga, village du cap Corse où elle revient chaque année au mois de juin à l’invitation de V. Insomnie qui lui permet de voir le soleil se lever sur la mer, avec lui s’élèvent des souvenirs, des images fortes, des fantômes. Au cœur du paysage envoûtant et sublime qui se révèle elle accepte l’attachement à cette île, l’ancrage familial, les liens qu’on ne coupe pas, la nécessité même de réparer.

12. Un papillon de nuit, ce pourrait être aussi le signe infini [∞], une curiosité mathématique, c’est une figure récurrente, un sourire clignotant, la géométrie des parcours imposés dans l’enfance. 

A propos de Caroline Diaz

Ici débutante, pas de site, pas de blog. Page Facebook dédiée à un travail d’écriture et de mémoire sur mon père : https://www.facebook.com/CarolineAM.Diaz

10 commentaires à propos de “Ancrages”

  1. Magnifique ! Resonne en particulier pour moi le fra angelico qui m a ouvert l esprit à la beauté suspendu au dessus de la machine à coudre où travaillaient ma mère et ma grand-mère me faisant de l œil ébloui voyant autre .merci

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