Aquariums

Le lycée Emilie de Breteuil érigé dans le centre commercial de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines a la forme d’un bateau. Du sol c’est à peine visible. Il faudrait pouvoir prendre de la hauteur, se hisser sur le toit de la médiathèque en face, ou tout en haut des marches qui donnent sur le théâtre et les voies de chemin de fer, pour constater les couloirs comme des coursives, le pont et la proue où regarder au loin. Autour il y a un cours d’eau, un canal bétonné agrémenté de quelques végétaux.

La chambre 113 est petite et carrée, moquette verte, tapisserie capitonnée de même couleur, ou un peu plus clair. Au centre, un lit avec couverture, table basse, lampe de bureau, carnet, stylo. A gauche un placard incrusté dans le mur. Face à la porte d’entrée où l’on est resté posté sans pouvoir avancer, une petite salle de bain – cabinet de toilette : quelque chose de simple, de propre. Surtout, sur la droite, il y a une fenêtre qui donne sur la plage de béton, le lac artificiel, et peut-être une mouette, au loin.

Dans les nacelles volantes fixées à l’axe solide lancé vers un ciel sans nuage, d’où les visiteurs plus bas semblent des Playmobil de plastique sous la main du grand marionnettiste, nous roulons tournons comme des enfants, rions crions à couvrir de nos voix l’espace festif réservé à notre jeunesse en cette journée ensoleillée de fin d’année scolaire – hectares sécurisés pensés pour le groupe, machines entêtantes inventées par des créateurs fous pour projeter dans les airs la joie de vivre aussi bien que la peur.

Vaste bureau rectangulaire, carrés de moquette grise, écrans en enfilade, casiers de papiers et de chiffres, tour de verre où nous peinons à respirer, bocal à air conditionné – maux de tête, courbatures, angines naissantes. Grandes baies vitrées sur le vide que nous traversons dans des cages transparentes, étage par étage, en silence, dans la gêne des sourires forcés. Pareil à la machine à café : boutons métalliques, pièces dorées, gobelets de plastique, ça descend et ça remonte et ça repart.

Les maisons de meulière, petits châteaux des familles – portails de fer forgé, perrons adorables, jardins fleuris prompts à figurer dans les magazines ou concourir pour le plus beau village, courettes extérieures où l’on voudrait entrer – posent comme des belles le long de la route où, de l’autre côté du mur anti-bruit, défilent à vive allure (autre monde, autre rythme) les voitures, camions, pots d’échappement, panneaux de signalisation, feux clignotants de la quatre-voies.

A propos de Claire Le Goff

Après Paris, vit à Bastia. Y a ouvert un lieu d'ateliers de théâtre et d'écriture créative. Ecrit à ses heures perdues (gagnées). Publications : Mademoiselle Grelon (Théâtre. "La Scène aux ados", Editions Lansman, 2015), Des Miettes (Nouvelle. Recueil "La Peau des autres", Editions La Passe du vent, 2015), Café de la Porte Dorée (Concours Musanostra, 2019). De loin en loin, tient un blog : Confiture d'épinards - https://confituredepinards.wordpress.com/ Bienheureuse d'être parmi vous !

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