au dessus du silence

cette fenêtre de nuit c’est le premier dépaysement depuis la chambre où elle dort dans un petit lit d’appoint aux ressorts si bruyants qu’elle n’ose aucun mouvement elle devine dans la rue le mouvement des voitures et de leurs phares à travers la trame épaisse des rideaux verts quand sa mère revient la chercher elle ne veut pas la suivre elle ne veut pas quitter l’appartement de Corbera celui-là même où ses parents ont vécu leurs premières années de mariage le fantôme de son père la guettait peut-être déjà caché sous la tapisserie mordorée du salon devant les fenêtres l’automne la maison humide se replie dans le vide de l’avenue en réalité petite rue nue de novembre jusqu’au premier étage la condensation de la soupe dépose sa brume sur les carreaux de l’index elle trace fascinée des mondes pariétaux dont l’ombre se projette sur les volets fermés elle les regarde s’effondrer sur eux mêmes en ruisselets agiles qu’elle efface la manche du pyjama serrée dans le poing désapprouve aussitôt son geste alors elle souffle sur les carreaux jusqu’à ce que les astres réapparaissent l’après-midi les volets clos fenêtre ouverte elle devine la pleine lumière elle préférerait jouer au dehors mais elle n’a pas le courage de protester c’est une bataille perdue elle choisit l’ennui lire le plafond traquer du regard le moucheron les tâches de lumières que le soleil projette à travers les persiennes ou découvrir dans les motifs du papier peint fleuri un compagnon de rêverie quand elle a épuisé les murs elle se laisse bercer par les battements de son cœur mais ne cède pas au sommeil elle garde l’impression confuse qu’elle pense à lui la vitre baissée au vent elle est assise sur le siège avant droit en longeant la côte familière depuis l’aéroport de Poretta jusqu’au village elle relit le paysage dans lequel s’inscrit désormais son père au volant de la vieille Ariane oui c’est bien sa silhouette mate qui se dessine en contre-jour sur les pierres sur le sable sur le scintillement de la mer il y a même son sourire qui flotte dans l’habitacle de la voiture comme une surimpression en battement d’aile de papillon elle n’ose pas retenir l’image qui pourrait brûler sous la lumière projetée à travers la fenêtre du pavillon un dimanche à Argenteuil elle imagine leurs mouvements lents et vieux dans l’espace encombré elle peine à redresser ses épaules écrasées par l’absence elle est saisie d’abord par l’odeur de bois lustré et de toile enduite dans l’air du séjour alors seulement elle observe les murs passés couverts des portraits peints par son grand-père paternel et des photos des hommes de la famille ces disparus dont les regards brillants se croisent au dessus du silence 

A propos de Caroline Diaz

Ici débutante, pas de site, pas de blog. Page Facebook dédiée à un travail d’écriture et de mémoire sur mon père : https://www.facebook.com/CarolineAM.Diaz

9 commentaires à propos de “au dessus du silence”

  1. Je vous ai lue à voix haute d’emblée et j’ai d’emblée aimé la musique de votre écriture. On ne sait où s’arrête où commence forcément une phrase, on aime ne pas savoir plutôt. Vous avez de belles images qui nous emmènent juste par la légèreté des mots dans votre histoire, j’ai adoré ceci : « sur le scintillement de la mer il y a même son sourire qui flotte dans l’habitacle de la voiture comme une surimpression en battement d’aile de papillon elle n’ose pas retenir l’image qui pourrait brûler sous la lumière projetée à travers la fenêtre du pavillon… » Superbe !

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