CorpsJE

Il ne se souvient pas pourquoi il écrit, pourquoi il écrit tout le temps JE, pourquoi il chasse ce JE. Il ne se souvient pas du temps d’avant l’écriture il n’y pas de mémoire avant. Il a erré dans les rues, à pied, sur les routes, en voiture, il a été conduit puis il a conduit. Et souvent éconduit. Il a filé à vélo, au risque de fracasser le JE, mais il est toujours là, couturé, marqué dans ce corps qui est le sien, à son corps défendant il a versé son sang, il a éprouvé les dures limites du monde sans savoir où finit le JE, où commence le béton. Éprouvé les frontières du JE.
Il a compris peu à peu que les autres, les elles, les ils, les on, n’étaient pas JE, non — il ne l’a pas compris, il l’a constaté, comprendre il ne peut. Qui peut ?
Il a perdu un ami, puis un autre, des corps en souffrance qui se sont anéantis. Il existait donc un JE sans les autres ? Il a promis : JE survivrai. A tenu parole. Il a promené son JE sur les bords du monde, mais c’était flou, sur les bords. Quelque chose était cassé en lui, et peut-être jusqu’au lien qu’il avait, depuis tout gosse, à l’écriture. Il y avait cette épaisse correspondance, fiévreuse et jubilatoire, qui lui a échu, après la mort. Après la fin du corps de l’autre. Deux gros classeurs qui contenaient ses lettres à lui et ses réponses à lui. Soigneusement ordonnées pour la postérité, comme pour des écrivains célèbres, sauf que non. Pas de postérité. Il reste ça et puis un pull qu’il met lorsqu’il fait vraiment froid, lorsqu’il est vraiment inquiet.
Quant à l’autre suicidé, c’est l’inverse, il n’a pas récupéré ses lettres, au contraire : il a donné à sa mère l’unique courrier qu’il avait de lui. Un texte sublime, tapé à la machine, ce qui était une bizarrerie à l’époque. Ça parlait du dégoût de vivre, de l’étrangeté d’être, de l’impossible JE. Sur ce texte planait la figure de Michel Leiris, ce qui là aussi est assez rare pour un jeune homme de vingt ans. Il se souvient encore de phrases entières. Cette lettre était comme un trésor, mais il l’a prêtée à la mère, folle de chagrin. Qui avait promis de la rendre. Ne l’a pas rendue. Allez réclamer un trésor littéraire à une mère folle de chagrin. En plus, on était tous amoureux d’elle. Il a laissé tomber.
Il a laissé tomber beaucoup de choses. À quarante ans un médecin lui dit : « Vous avez laissé tomber votre corps ». Pourtant, il faudra bien se le coltiner, se le colporter, ce corps. Et continuer à l’agiter devant les autres pour donner des signes de vie. Faut donc le ramasser par terre, le corps. L’enfiler de nouveau.
Il travaille, il s’ennuie, il ne sait plus depuis quand au juste. Il s’en veut de s’ennuyer, passe des heures à s’en vouloir, la nuit. Pourtant JE n’y est pas pour grand-chose.
Il s’ennuie, il erre jusqu’à ce qu’il trouve dans l’amour, puis dans la paternité un sens à son JE. Le JE devient elles, et d’un seul coup c’est beaucoup plus simple, plus clair, cette histoire de frontières. Elles ont explosé.

Néanmoins, il continue à écrire avec obstination, dans la boucle sans fin de son identité circulaire. Il aime lire aussi, c’est de famille. Mais finalement, écrire, ça reste encore le meilleur moyen d’échapper à la nuit. À l’ennui. Et peut-être de se saisir de quelque chose, mais de quoi ? De qui ?

A propos de Jean Poussin

Eternel espoir, prometteur dès le collège puis le lycée, j’approche aujourd’hui la cinquantaine sans avoir fait mes preuves. Ma professeure de français, au bord de la démence sénile, ne se souvient que d’un seul nom aujourd’hui : le mien. Je m’appelle Jean Poussin, et à vingt ans ce nom était promis aux plus belles gloires. Depuis, je n’ai cessé de décevoir les attentes placées en moi, avec une certaine constance dans l’échec et le refus de me confronter véritablement à l’écriture, qui est pourtant le centre de ma vie. Je travaille dans le milieu de la culture, plus précisément dans celui de l’art contemporain, où la fréquentation régulière des créateurs·trices me permet d’entretenir mes jalousies et mes frustrations. Cela m’a également amené à publier quelques textes sur des artistes, une douzaine en quinze ans. Depuis, j’ai abandonné ce genre, pour me consacrer au portrait : je suis devenu le biographe officiel de tous les membres de ma famille. On m’emploie aussi pour les discours d’enterrement. J’ai toujours travaillé en solitaire, mais aujourd’hui, j’ai décidé de partager un peu ce que j’écris, avec une certaine timidité, mais ce qui se passe dans cet atelier m’attire beaucoup.

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