De l’aquarium au bocal (interstice 1)

Il y a des toits, comme des marches, un peu cabossés, fissurés, il leur manque des bouts volés par le temps et par la houle, pour descendre, s’enfoncer, sautant d’un pied sur l’autre, un pied à droite un pied à gauche, descendant au fur et à mesure, comme des secousses à chaque fois, le sol amorti le genou amortit, on dégringole, les yeux dégringolent, les pieds depuis tout à l’heure, ce sont les yeux, les yeux qui dégringolent, le regard qui chute, se précipite, plus il chute plus il court et il finit par plonger dans la mer en contrebas. C’étaient les toits de la Casbah qui se jettent dans la baie d’Alger.

Le ciel est aussi large qu’une mer, il est tenu par plusieurs toits, des toits précis, bien taillés, bien coupés, avec des tuiles souvent, des terrasses parfois, les petits immeubles posés un peu partout, essaimés, comme des containers sur les docks, il y en a partout, sur plusieurs kilomètres, des cubes disposés ici et là, de loin, on ne sait pas s’il y a de la place pour se faufiler entre, parfois des petits hommes montent sur les toits, surtout le matin pour les travailleurs, et le soir des femmes et des hommes sur des transats, un verre à la main, mais rarement, c’est une vue d’ensemble total, puis au loin se distingue le Sacré-Cœur, un peu plus haut juché. C’étaient les toits d’Asnières à Paris, depuis une fenêtre heureuse.

L’horizon n’est plus cette ligne droite rassurante jointure de ciel et mer, ce n’est plus l’infinité des paysages illimités, sans barrières, cet horizon est ceint, celui qu’on nous offre, ce nouvel horizon est clôturé, les grillages sont d’immenses tours grises, une brochette de tours gigantesques, grises comme le ciel parisien, elles veulent se confondre avec son immensité, une à l’extrême Ouest nous fait même un doigt d’honneur, son donjon de ferraille s’érige comme une insulte, comme une ultime bravade, d’autres inachevées toujours parfaites par des grues toujours là, enracinées, végétant, une des tours semble elle-même engrillagée dans une sorte de réseaux de barres de fer qui s’élèvent tout autour d’elle, comme une capote, comme une coque, la plus haute d’entre elles porte en exergue « TOTAL », c’est un système total, totalitaire, un barrage contre notre liberté, un symbole de leur puissance de fer, de métal, d’espèces sonnantes et trébuchantes sur lesquelles notre dignité bute. C’étaient les toits de la Défense depuis un balcon joyeux.

Sapiens pense entre les langues et la beauté du contresens, une marelle en lisant en écrivant ce n’est pas un hasard, pensées, de Joubert, sur la route pour que tu ne te perdes pas dans le quartier, tu as ton livret de famille comme une mémoire de fille, le ravissement de l’art français, la guerre de la modification contre un candide en terre sainte, c’est le livre du dialogue, du parcours, des racines du ciel pour retrouver Albertine disparue du coté de Guermantes. Romans. Journal. C’était depuis mon bocal, mon bocal dans ma tête, le bocal de la première étagère de bibliothèque, la vue modifiée par le bocal, des mots sautent d’autres les remplacent, mon environnement mental est fait des mots des autres.

A propos de Lamya Ygarmaten

Enseigne les Lettres modernes aux indigènes et le français aux nouveaux-venus, dans des lycées, écrit des chroniques de lectures sur ikosiumestuneile.blogspot, de temps en temps sur lamyaygarmaten.com et sur Onorient.

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