Fils et pelotes

Fil 1
Les Sirènes sans doute aucun, depuis le conte jusqu’à l’œuf, elles auront toujours aimanté quelque chose, remué quelque part au profond une attirance, une frayeur, une question. La Sirène, elle, aura été attirée par le monde opposé au sien, celui de la surface contre les profondeurs, elle aura entr’aperçu – et ce que cette sente, de l’aperçu éveille là aussi, dans l’incertitude de la vision périphérique, il faudra y revenir en fil 2 – un visage perché sur des jambes, très haut, au bastingage d’un grand bateau de bois, une goélette peut-être ou un brick, un Prince, flamboyant, attirant, différent. Elle aura cherché comment accéder à ce pont, pour atteindre ce qu’elle considère comme une grâce : deux jambes en ciseaux.
Question : mais pourquoi n’aura-t-elle pas perçu que l’ondoyant liquide de son mouvement recelait un charme bien plus puissant, il y a là un mystère – relire le conte, une fois encore.
Elle aura, en tous les cas, accepté le marché de la sorcière : une douleur répétée à chaque pas, comme si mille couteaux la transperçaient et sans voix, la langue donnée pour que le filtre fasse son effet. Il en faut du désir et de la volonté pour payer ce prix, pour accéder à un autre plan, à un autre milieu. De toute façon, dans le souvenir elle en est morte, tout ça pour ça. Le récit d’Andersen donc, mais aussi les métamorphoses de la créature : passer d’un oiseau à tête et poitrine de femme à une femme à queue de poisson, c’est fort quand même. Le point commun, c’est l’œuf, oiseau ou poisson, décidemment non mammifère mais ovipare, pourtant cette paire de seins doit bien servir à quelque chose du genre allaitement ou quoi ? Un signe de séduction en tous les cas, un drapeau porté haut dans les airs ou sous l’eau pour attirer le mâle terrien ? Bon l’œuf et nullipare c’est un peu facile mais ce nulle part, entre les airs et les eaux, même pas du réel et pourtant si puissamment attirante, revenante.

Fil 2
La bourse de Sirène est parfois comparée en plus du coléoptère, à une chauve-souris pour ses ailes noires et membraneuses. Comparaison restée indécise jusqu’à ce que deux évènements minuscules relancent la balle. La trouvaille dans le jardin, un soir de cet été, d’une petit chauve-souris morte et intacte, les ailes repliées dans le dos. Oui elles sont noires et ainsi repliées pourront évoqués la carapace de l’œuf marin. Quant à son faciès à la grande bouche figé par la mort en rictus, ses deux oreilles écartées, le ciselé de ses griffes au bout des pattes, et son ventre doux, pas grand-chose de la souris, hormis le poil mais roux et la petite taille. Vraiment pas grande, pas plus que l’œuf séché sur le bureau en effet.
L’autre inattendu : la rencontre avec une autre, bien vivante, coincée au premier étage de la maison, d’abord peu perçue du coin de l’œil, un mouvement à peine qu’on aura pris pour le mouvement d’une mèche de cheveux, – si souvent on aura cru voir quelque chose qui n’était pas là, une confusion, le trouble de l’angle-mort, le furtif d’un creux de l’air que la myopie n’arrange pas -, et on aura cru voir quelque chose dans la salle de bain, au moment où les lunettes sont posées sur la tablette sous la glace, penchée sur le lavabo, dents brossées : rien de bien fiable. Puis peut-être une deuxième fois, dans le couloir qui ramène à la chambre et au bureau, un cerne de l’air, mais bah ? rien de plus que comme d’habitude. C’est une fois dans la chambre obscure à la fenêtre à demi ouverte sur une nuit encore tiède, quand on aura appuyé sur l’interrupteur et dans l’éblouissement de la lumière crue, on l’aura vue, clairement cette fois, sans aucun doute possible, tournant au plafond, silencieuse, une courte faucille noire au vol incroyablement précis dans sa rapidité. Refermer la lumière et la porte après avoir ouvert en grand le deuxième abattant de la fenêtre, le chemin de sa délivrance. Quelques minutes plus tard, elle aura disparu. Ici s’agite la question de la perception et de l’angle mort, de ce qui échappe et trouble par l’indécision, de ce qui pourrait y vivre quand même contre toute logique et que le dernier Damasio, Les Furtifs, déploie avec une rare intensité romanesque et de langue.

Fil 3
L’attente, la femme. Pas la première fois là non plus, certes non. Et le ménage, son manège qui revient, comme s’il pouvait nettoyer l’attente du même coup – gommer les traces du temps qui passe, lutter contre l’entropie, recomposer une façade, faire face au regard des autres, que tu auras déjà effleuré dans # Hôtesse et dans Nécessité, toujours tressé d’une sourde révolte d’en être, d’y être dans cet incessant, le temps pris pour le faire, quelque chose d’un alibi contre l’écriture – est-il possible d’être femme et ménagère et hôtesse et écriture ? Pourtant Manuel à l’usage des femmes de ménage, Journal d’une femme de chambre, tout est là aussi, il n’y pas de contradiction absolue, juste une ruse, ou juste des ruses. Et cette attente si souvent recommencée, avoir choisi sans le savoir d’être longtemps femme de marin, connaître les contours de l’attente tressée d’effroi à l’écoute de la météo marine et quelles sirènes pourraient se cacher sous les hauts fonds les soirs de tempête et dans les rades du port et se tenir sirène, muette et accorte en jupe courte pour les exposer ces longues jambes, sur les quais dans le vent pluvieux, oui, oui, de tout cela tu n’en auras pas fini ma vieille, pas la peine de se duper mais

Fil 4
Le kaléidoscope des transparences formée par les vitres successives, elles auront à former par leur emboîtement possible aussi bien perspective que labyrinthe, une jubilation pourtant à raccorder ce qui n’aura pas semblé avoir grand-chose à voir, la voix et la vitre, à travers des strates temporelles et qui, pourtant secrètement reliées, elles te l’auront dit ces scènes-là, cousues ensemble par l’obligation de supprimer le point typographique et faisant naître ainsi une autre mise au point, une focale, un peu vertigineuse où en cascade quelque chose s’est tressé. Est-ce une hypothèse fiable, pourra-t-elle t’emporter un peu plus loin, devenir matière à expérience et à pensées, à rapprochement, à questionnement ? Pourra-t-elle dessiner en creux les hypothèses précédentes, l’attente à la fenêtre, cette main qui soulève un rideau, un voilage ? Suffira-t-il d’y apposer une draperie, justement, à ces vitres toutes dépouillées pour que de ce tissage de matière, de ce très léger changement, quelque chose d’inédit jaillisse ? Pour que le rideau se lève ?

A propos de #pomme

Dans la dite « vraie vie », #pomme a pratiqué : des chronique web, de la médiation de rencontres littéraires a longtemps animé des ateliers d’écriture, le fait encore parfois dans d’autres vies elle a été lectrice en maison d’édition, pigiste, « rewritingueuse », coordinatrice d’évènements littéraires ou culturels, a même bossé dans la com’ elle intervient de plus en plus dans l’enseignement dit supérieur, pour accompagner la pratique de l’écriture et/ou la lecture de textes littéraires

Une réponse à “Fils et pelotes”

  1. femme de marin, et ensuite re-apprendre à l’homme de passage à terre à vivre le rythme de la famille et à prendre au moins en apparence le rôle de décideur, et puis reprendre la charge totale avec le charme de la sirène

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