Il Samso je Corps

Il muse au retour de la plage du sud de l’île. Le matin, genoux et jambes pliés ont servi principalement à la locomotion, presque à ramper par terre, les éléments du sol imprimés en creux sur la peau, le dos étiré, les mains servant à la préhension des baies, à écarter la paille et à pousser son trolley de fer devant soi, de ligne en ligne. Qu’il essaye d’aller plus ou moins vite, au final son rendement à la fin de la matinée ne varie guère. Il n’y a que lors des jours de grandes chaleurs, lorsque le travail se fait aussi en fin d’après midi, que le corps se coordonne alors beaucoup mieux, et sans effort particulier il ramasse enfin plus. En fin de matinée, après son score habituel, sa carcasse ni vieille ni jeune s’est assise à une table parmi d’autres, boire, manger, discuter, ensuite elle est allée s’allonger pour siester. Au réveil prendre enfin le chemin de la mer. Le délassement de la baignade l’après-midi, la traversée de la forêt tapissée d’ail des ours, sur un chemin ombragé orné de murets de pierres mousseuses, les discussions des journées dans plusieurs langues et accents, et un peu de solitude appréciée le temps du trajet, tout cela mijote au rythme du planement de la roue libre un printemps. La lumière est douce sur les champs de blé, oscillant entre le vert et quelques reflets déjà dorés. Au loin une silhouette, celle d’un picker assurément.

C’est la mienne.

Elle marche nonchalamment au bord de la route. Mes vêtements de travail de saisonnier gardent une odeur sucrée de fraise macérée et séchée, et de paille, me faisant mieux comprendre depuis peu le sens du mot « strawberry ». La petite route est droite, vallonnée, longée par une haie d’un côté, du blé de l’autre. À l’horizon des éoliennes tournent lentement, des tumulus se devinent parfois dans le peu de relief à travers champs. Voici bientôt presque une semaine de présence sur cette île. Difficile de dire que le travail est facile en se levant assez tôt, parfois dans la boue, absurde de se dire que la vie est confortable en chassant les pince-oreilles qui se sont introduits sous le mince matelas, et qui sont chassés de la tente après avoir entre-ouvert l’auvent. Toutefois, cela est passager, et à l’heure de la pause du matin, le pain est déjà gagné, et quoique l’on dise on est plus détendu après. Il se passe aussi quelque chose, les chantiers des semaines précédentes apparaissent loin, très loin, et l’esprit est surtout occupé à apprivoiser tous les nouveaux visages et caractères qui se présentent, toutes les démarches, réfléchir à tous ces personnages, et étant aussi réfléchi par d’autres, cela soulage un peu, cela porte ; comme si la multitude demandait à rêver à plus que soi désormais, mais portait l’âme aussi comme un filet joyeux de hamac. Un soir seront lues à la frontale sur cette île en forme d’hippocampe ces lignes d’Harry Martinson, le campement s’endormant :

« Parfois, il se disait que les gens devraient permettre à leur passé de s’aider les uns les autres, mais cette idée était tellement obscure qu’il fallait la langue des rêves et des centaines de proverbes pour la communiquer et les hommes ne la comprendraient pas, de toute façon, dans un monde où « la réalité » était ce qu’elle était. » H.M., Il faut partir

Pour le moment, il est surtout question de savoir s’il faudrait faire justement plus souvent la sieste, voir se ménager quelques heures de sommeil les nuits prochaines. À l’instant, les sens sont plutôt éveillés. Un chevreuil bondit comme un dauphin fuyant à la surface du champ. Mon regard suit le mouvement, la détente animale, qui rebondit encore puis se perd derrière un petit bois.

Un léger couinement de frein se fait entendre. Nous nous connaissons un peu sans avoir jamais beaucoup parlé. Il s’arrête machinalement avec sympathie. Les yeux grands ouverts vers un au-delà de l’horizon, Ces mots viennent rapidement :

« C’est drôle, depuis que j’ai mis pied sur l’île je me sens bien. »

Il me reste quelques kilomètres à marcher jusqu’à la ferme.

Il ne peut que me répondre que c’est vrai et que c’est drôle.

Il me laisse à mon état, et reprend le sien, confirmé dans la présence par le suivi des yeux du vol rapide d’un groupe d’oiseaux traversant les terres.

A propos de Laurent

J'avais participé avec plaisir et découvertes à des ateliers d'écriture "papier-table-stylo" au tout début des années 2000, alors étudiant shs, ensuite j'ai surtout fait du vélo dans la ville comme travail, et en dehors en vacances, tout en continuant un peu à lire, notamment grâce au numérique ! Je prends le train en marche, aspiré par le tourbillon de textes. Présence web : Un compte insta renvilo . Depuis quelque temps, je me suis mis en tête de rendre disponibles des vieux textes des premiers cyclotouristes : velotextes . Et un vieux site qui traîne avec des fragments de lecture Ici et là .

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