La frontière

C’est un mur de peu qui sépare le terrain de l’immeuble de la fin des années 70 où nous vivons d’une grande et belle cour pavée en surplomb, flanquée de deux bâtisses du début du XIX ème siècle, fermée sur le faubourg par un immeuble ouvrier de l’ère Haussmann. C’est une frontière composite entre deux siècles, un mur enduit de ciment gris le long duquel s’appuie le petit escalier qui permet le passage entre les deux copropriétés. Un garde-corps en métal vert gris est planté dans le mur, qui protège du vide l’escalier bétonné. Au fil du temps, autour de cette structure métallique qui le perfore comme une lance, le ciment s’anime. Sur la droite il se désagrège, découvre les moellons dégrossis, le petit appareil assemblé par des joints de sable et chaux mêlés, carriers, tailleurs, maçons, gâcheurs, combien de bras ont œuvré pour édifier ce mur ? Là où les joints ont souvent disparu, dans les anfractuosités libérées du mortier, la nature reprend quelques droits, des séneçons s’enracinent, une fine toile grise emprisonne des vies minuscules, des fragments de feuilles mortes, de la poussière. À la base du mur, au delà de la rambarde, en contre-bas sur la droite, une petite porte en bois brut abîmée par le temps ouvre sur une cave abandonnée creusée dans le mur – les enfants de l’immeuble y jouent à se faire peur, inventent une présence monstrueuse qui se cacherait derrière. À la gauche de la rampe de métal, un estuaire ouvre le territoire qui se dessine sur le ciment encore en place, une carte presque muette où les fissures tracent un réseau de routes vues du ciel dans un paysage minéral, on aimerait alors devenir vie minuscule et parcourir le pays. Cette frontière à l’observer devient une perspective de voyage, un continent silencieux et glacé qui remonte à la surface du mur, dans la chaleur brute de juillet.

A propos de Caroline Diaz

Ici débutante, pas de site, pas de blog. Page Facebook dédiée à un travail d’écriture et de mémoire sur mon père : https://www.facebook.com/CarolineAM.Diaz

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