L’écritoire (ou le maroquin)

1 – C’est un cadeau de mon père à ma mère, elle me l’a légué au cours de mon adolescence. C’est un maroquin en cuir rouge sombre patiné par le temps, doublé d’un tissu moiré, il se déplie en deux parties quand on l’ouvre, à gauche l’espace est divisé en petits compartiments pour ranger des cartes ou des enveloppes, dans le pli central une bague de cuir fin dans laquelle on peut glisser un stylo, sur la partie droite un bandeau de cuir encore, plat et horizontal, permet de maintenir un petit bloc de papier à lettres, enfin un rabat triangulaire comme le dos d’une d’enveloppe recouvre le tout, avec un fermoir de laiton à serrure dont la clef a disparu.

2 – C’est un maroquin en cuir rouge sombre patiné par le temps, doublé d’une moire carminée épaisse et changeante, un cadeau de ton père à ta mère, elle te l’a légué quand elle a su ton amour pour les lettres, tu avais treize ou quatorze ans. Tu as toujours été fascinée par cet objet, sa simplicité luxueuse, aussi tu es fière que ta mère te l’ait offert parce qu’elle reconnait en toi des qualités littéraires, elle pense que tu en feras bon usage. Tu te souviens comme tu as glissé avec fierté dans la petite bague en cuir fin ton premier stylo plume Waterman en métal argenté mat, et à droite le petit bloc de papier à lettres A5, dont tu aimais tellement le grain, le dos carré collé, la feuille lignée de noir que tu glisses entre deux pages blanches ni vu ni connu, oh la belle écriture que tu forces à pencher vers la droite, cette inclinaison c’est comme donner du poids à ce que tu écris. Sous ta paume, la douceur du cuir lisse et satiné, le cuir comme sa peau, son odeur musquée, une peau qu’on aime en secret, une peau de chagrin. Dans les plis tu as trouvé un trésor, quelques mots de ton père à ta mère, Mon petit chat…, leur intimité révélée sur une carte en bristol, tu as oublié ses mots, tu te souviens qu’il lui demandait pardon. Le rouge s’est répandu partout, il est monté sur ton front, sur les joues, tes joues empourprées comme la peau du maroquin, comme un feu dans tes mains et ta poitrine, ton trouble de les avoir surpris dans un moment où tu n’avais pas ta place. ­

3 – Tu l’appelais maroquin, tu aimes ce mot d’un autre temps, d’un autre pays, ça convoque d’autres paysages, d’autres soleils levants, des années légères et dorées – tu découvres aujourd’hui que le maroquin désigne un cuir à gros ou à petit grain, ou par extension un objet en maroquin, tu vois bien que le cuir de l’écritoire est parfaitement lisse, que depuis toujours tu n’utilises pas le bon vocable. C’est plutôt une écritoire en cuir rouge sombre patinée par le temps, doublée d’une moire carminée épaisse et changeante, un cadeau de ton père à ta mère. Écrire le plaisir à ordonner ton nécessaire à correspondance à l’intérieur, tu aimes sa beauté formelle, son usage, même si tu n’en fais rien. Il y a des siècles que tu ne corresponds plus, tu te demandes à quel moment l’écritoire est devenue relique, reléguée dans une boîte en carton, avec chutes de papiers, enveloppes colorées, vétilles. Dans les plis tu as trouvé un trésor, quelques mots de ton père à ta mère, Mon petit chat…Maintenant comprendre que ton attachement à l’écritoire c’est ce don de lui à elle, écrire sa présence dans les plis, écrire son absence. Leur intimité révélée sur une carte en bristol que tu as perdue, écrire comme tu enrages de l’avoir égarée cette note de lui à elle, c’est de ça que tu rougis désormais, tu ne penses quand même pas l’avoir détruite. Réécrire ce rien, ce souvenir que tu as perdu, ça n’aurait rien d’une révélation, ce serait juste un fragment – tu as un temps imaginé combler ainsi le vide, écrire à sa place. Ce serait peut-être une résolution.

4 – S’obliger à remettre sur le métier, comme la promesse d’un rendez vous, cœur battant. Fouiller les plis de la mémoire. Cette écritoire, c’est un legs, un pèlerinage. C’est du temps de la vie de mes parents le seul objet que je possède. Cette écritoire c’est un parfum de peau, de cuir, de tabac blond, de papier d’Arménie. C’est du temps vivant, c’est bien plus qu’une trace, c’est une preuve, c’est l’air tiède d’Alger, le ciel rouge autour enluminé du couchant, le vent chaud du désert. Cette écritoire c’est une faute, un pardon, un serment.

5 – Cœur battant, mains fébriles tu déplies l’écritoire. Alors monte l’odeur de la peau. Le chagrin. D’un petit compartiment dépasse une carte en bristol, Ta vue se trouble, tu vois danser l’encre noire, l’écriture ample et vive de ton père

Mon petit chat,
Je ne supporte pas le chagrin que je t’ai fait. Je voudrais tant que tu me pardonnes, quel idiot je suis.
Je t’aime,

A propos de Caroline Diaz

Ici débutante, pas de site, pas de blog. Page Facebook dédiée à un travail d’écriture et de mémoire sur mon père : https://www.facebook.com/CarolineAM.Diaz

14 commentaires à propos de “L’écritoire (ou le maroquin)”

  1. « C’est un cadeau de mon père à ma mère », et c’est aussi maintenant un cadeau de vous à nous. Et plus les jours avancent, plus on s’approche du coeur. Merci pour ce texte, pour cette intimité partagée. Magnifique.

    • Merci beaucoup Anne ! Il me donne du fil à retordre en ce moment, un choix que je n’arrive pas à faire, mais déjà énorme les lectures et encouragements qui m’ont poussée jusque là. À suivre …

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