Les Bouées

On s’est promis de s’arrêter à chaque fois qu’on passerait sur un pont, à commencer par celui qu’on traverse presque tous les jours. Celui où on se retrouve, se rejoint, se raccompagne, lors d’allers et venues entre Paris et Banlieue. Un rituel auquel on ne déroge pas, même pressés, même en retard, tant pis, on s’arrête. On s’embrasse et on regarde quelques minutes les bouées de navigation en contre bas, une verte et une rouge, qui flottent à distance dans le fleuve, et on en parle.

Un amour qui s’éprouve aussi dans la description de ce paysage, à quelque chose près symétrique.

Il y a aux ridules d’une eau poussée par un courant d’air aspiré vers l’anticyclone probable, un effet parfois saisissant de pouvoir sans s’en empêcher, voir à travers le miroir que le bras de fleuve nous tend. Lorsque l’anticyclone est repu et décide de mollement s’affaisser, alors l’air n’est plus et laisse entrevoir les truites larges et constantes, jouer au drapeau ondoyant sous un vent imaginaire avec la partie immergée de la bouée, verte ou rouge, dans l’anse produite se protègent des aléas du vent d’eau pendant qu’on s’embrasse, elles brassent à seulement quelques brasses, perceptiblement.

Des variations. Le mouvement de l’eau verte plus ou moins agitée autour, les poissons attirés par le plancton fixé aux chaînes, d’assez gros poissons mais parfois je ne les vois pas, les mouettes qui se posent dessus, une sur chaque bouée, il me semble. 

Une mouette parfois deux, mais je n’en vois en général qu’une lorsque je franchis le pont pour rejoindre celle que j’aime, et sur ce chemin heureux, accompagné du bonheur je me demande si en percevant la forme flottée franchement colorée en contre-bas du parapet il ne me réjouit de percevoir la forme flottée oui qu’habitée, car avouons-le, cette mouette que j’imagine être la même, y construit. Elle trace à sa manière un pourtour, une ébauche, des fondations – l’heure est au mécénat, elle fait fondation, quand autour d’elle se bâtit sur quelques centimètres un entrelacs léger de ses déjections blanches, et je ne peux qu’imaginer à la manière qu’ont les alouettes de bâtir à la salive près, un habitat serein, un toit flottant hors sol, sur tout ce H2O sinuant au-dessous et sustentant les bouées, les péniches, les bateaux de croisières d’une journée.

Identiques mais pas pareilles, ces bouées. Fabriquées chacune dans sa couleur, teintées dans la masse. Il doit bien exister des usines à bouées de navigation comme des usines à autre chose.  Les enfants ont toujours le fantasme de visiter des usines de bonbons et pas de bouées, il faudrait y songer. Moulées à partir d’une pâte, sans doute qu’elles sortent à la chaîne prêtes à l’expédition, par paire côte à côte, puisque si les aménageurs de fleuves ont besoin de bouées pour indiquer bâbord ils ont également besoin de bouées pour indiquer tribord. Celles-ci guident le passage autorisé des péniches. Elles sont distantes d’une arche de pont, ce qui peut bien équivaloir à la distance d’une cinquantaine de mètres, selon la mesure que me suggère la mémoire de mes pas, cela reste à vérifier. Mais assurément, c’est largement suffisant pour laisser passer n’importe quelle péniche. Quand l’une d’elle se présente au loin, on s’attarde, encore plus, attentifs à son nom, à son chargement, tas de sable ou de graviers qui, vu de haut, compose un nouveau paysage éphémère. Appuyés ensemble sur la rambarde du pont, on s’amuse à regarder. 

Les bouées sont-elles des métaphores ? 

*De l’affinité pour la description, j’en ai beaucoup, et même de l’affinité dans et par la description, à un point tel que l’affinité est en réalité un amour fou. Tirant alors la conclusion de ce glissement d’une expression de Gertrude Stein vers une histoire d’amour, j’ai convié à intervenir dans mon texte le co-acteur de cette histoire.

A propos de Vanessa Morisset

— Je ne mange pas la peau des pêches ni la coquille des huitres. Danser ne me fait pas peur, écrire des listes de courses, des mails, des textos et parfois mieux, non plus. Il se trouve que l’art m’intéresse.

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