DEVANT, un parpaing de mur

carrière de marbre, détails – Haut-Jura
DEVANT avale l’obstacle la tête redressée le regard bien parallèle DEVANT respire absorbe DEVANT inspire l’obstacle DEVANT avale l’obstacle DEVANT tout ce qui est là DEVANT large et ouvert DEVANT vu DEVANT vu depuis la salle DEVANT depuis le sol de la salle le regard redressé parallèle vers le mur de la vieille maison DEVANT large et ouvert la maison vieille DEVANT son vieux mur une maison de vieux murs DEVANT avale l’obstacle DEVANT face au mur vieux aussi vieux que la maison de pierre DEVANT par le mental et la respiration dirigée et le but dirigé DEVANT large et ouvert DEVANT totale absorption de ce qui est DEVANT particules opaques et lourdes DEVANT l’écran mental et la force du mental dirigée DEVANT le mur capable de fondre en une matière de ne plus être ni un obstacle ni une closure opaque une matière vivante organique mouvante et changeante DEVANT pas loin à peine plus loin pas trop loin DEVANT avale l’obstacle DEVANT ce qui est vu avec facilité vu sans difficulté DEVANT pas trop loin juste là DEVANT large et ouvert DEVANT le mur et un rectangle le mur de pierres jaunes et un rectangle large et long posé DEVANT un mur et un rectangle de toile accroché DEVANT large et ouvert accroché et peint DEVANT avale l’obstacle DEVANT un cadre une peinture accrochée au vieux mur DEVANT bien accrochée une peinture verte avec dessus DEVANT seulement DEVANT le signifiant le mot DEVANT un mot sur un tableau un abîme DEVANT large et ouvert DEVANT le mot peint en jaune en cinq lettres le mot DEVANT écrit en grandes lettres bien égales assez fines des lettres fines de couleur jaune DEVANT le fond vert du grand tableau DEVANT le vieux mur DEVANT le mur DEVANT avale l’obstacle DEVANT large et ouvert DEVANT un tableau par(ab)ole qui s’adresse et rend compte DEVANT la peinture le tableau de grande taille rectangulaire à la taille du mur DEVANT avale l’obstacle un tableau au fond vert au mot unique dans un cercle DEVANT le mur un tableau sur un mur ancestral avec un mot en lettres fines et jaunes DEVANT un abîme et un paradoxe permettant de voir DEVANT le mot peint DEVANT ce que voit le regard dirigé DEVANT avale l’obstacle DEVANT le mur DEVANT le mur large et ouvert DEVANT le fond vert en lettres jaune le mot DEVANT là juste DEVANT opaque comme opaque qui dirait transparent glissement du mot DEVANT opaque qui dit transparent* DEVANT large et ouvert O de l’eau transparente le pac pac d’un oiseau pépiement transparent pas à pas DEVANT le mot opaque qui veut dire transparent opaque DEVANT DEVANT avale l’obstacle opaque est le mot transparent le mot à travers lequel se voit se voit tout ce qui est DEVANT avale l’obstacle les yeux à l’horizontale et le regard comme deux flèches propulsent DEVANT une matière perçante une matière traversante une matière d’opacité une transparence DEVANT avale l’obstacle DEVANT large et ouvert regard horizontal au-delà DEVANT au-delà du vieux mur au-delà de tous les vieux murs de toutes les maisons ancestrales un horizon large DEVANT le regard droit DEVANT DEVANT large et ouvert matière transparente


* Layli Longsoldier est poète, elle fait partie du peuple Oglala Dakota, en temps qu’avocate elle défend leurs droits.
Dans son livre paru en 2017, le très remarqué Whereas, le long poème intitulé Vaporative aborde le sujet des mots et leur contraire, sa lecture m’a fortement marquée, en voici le début :
J’ai toujours voulu que opaque signifie voir à travers, transparent. Je suis découragée d’apprendre que c’est le contraire.
Ce poème est une source d’inspiration et d’écriture, il continuera à l’être dans les mois à venir et j’espère le lui faire savoir.
L’écriture poétique de Layli Longsoldier re-crée un monde, elle fait subir à la langue américaine une poussée majeure et la réinvente pour faire connaître la violence systémique et l’effacement culturel des tribus natives américaines, elle utilise tous les ressorts de la langue au service de ce projet.
Whereas paraîtra à l’automne sous le titre Attendu que aux éditions Isabelle Sauvage, en version bilingue, la traduction en est assurée par Béatrice Machet, qui a déja traduit de nombreux poètes amérindiens, réunit des anthologies et écrit des articles à leur propos, c’est un travail de patience et de longue haleine, bâti sur la confiance réciproque de la part d’artistes si souvent spoilés.


A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et le fait savoir depuis 2012, navigue à vue de l'écriture au montage son et à la création vidéo, a rejoint les Ecrits Studio en octobre 2016, elle cherche une langue rythmée et imprégnée du sonore, elle se demande comment revisiter le temps et l'espace dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue (Teste, Dissonnances, Terre à ciel, Cabaret ...) les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions simultanés avec Mazin Mamoory, membre de la Milice de la Culture en Irak, présente des expoèmes à Bruxelles à l'occasion des Fiestival Maëlstrom #11, #12 et #13 chaîne YT Catherine SERRE https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ vidéo Mazin MAMOORY https://www.youtube.com/watch?v=N_nOP94kC3A

6 commentaires à propos de “DEVANT, un parpaing de mur”

  1. ce que j’aime dans ton texte : il rend compte, à sa manière, de la façon dont « on » (nous, les humains) perçoit les choses. en tout cas, c’est comme ça que j’imagine qu' »on » perçoit les choses : on circule dans le monde avec plein de choses en tête et avec plein de choses, événements, couleurs, odeurs, etc., autour de nous ET, subitement, quelque chose nous attire, et cette chose attirante s’impose peu à peu à l’esprit – je dis bien : peu à peu : elle vient tout d’abord perturber ce qu’on a en tête et ce qui nous arrive PUIS elle prend de plus en plus de place PUIS c’est elle qui occupe notre esprit… bon, je ne sais pas si tout cela est clair mais, à lire ton texte, c’est à cela que j’ai pensé : le mot DEVANT venant perturber la petite musique qu’on a en tête PUIS s’imposant imposant même l’objet sur lequel il est écrit, ce tableau… bref : j’aime bien, moi, ta façon d’utiliser la consigne de François, la façon dont tu imposes ton mot et l’objet sur lequel est écrit ton mot… un texte de « petit animal humain » plutôt qu’un texte d’un môssieur l’écrivain médème l’écrivaine qui se la joue en roulant des mécaniques !… bref : grand merci pour ce texte, Catherine ! biz biz depuis chez moi, une fois !

    • hi Vincent, c’est cool ce que tu dis ! je vais laisser infuser et si un truc plus malin me viens te dirai, ah si une chose, cette affaire d’opacité transparente, j’en dirai plus, car cette image m’a frappé dans une lecture – mais à l’instant d’écrire je ne me souvenais plus laquelle – alors je vais la référencer, mais quoiqu’il en soit merci de ton commentaire, ça aide à « entendre » ce qu’on fait !

  2. Bonjour Catherine. Ça va être très difficile d’écrire après ton texte. J’aime beaucoup cette progression et le mur obstacle qui veut devenir transparent, va plus loin, encore plus loin vers un horizon large, ouvert devant, droit devant. C’est magnifique. ( le titre me donne du mal, « Devant en guise de martyr » ? J’y perçois comme la suite, comme ce qui va arriver quand on a le regard droit devant ? )

    • Bonjour Simone et merci pour votre commentaire car il est arrivé presque après la mise en ligne ce qui donne de l’émotion.
      Pour ce titre, notamment le mot martyr, il est venu d’une idée, un usage de ce mot que je croyais connaître et dont je vois qu’il est moins évident que je ne le pensais (plusieurs retours interrogatifs me le montrent ) et puis cherchant pour vous répondre je trouve tout autre chose que ce que je croyais.
      Ce que je trouve est l’usage de l’adjectif « martyre » avec le nom « pièce », voici :
      1/ Technique de soudage permettant de souder à l’arc des tôles de faible ou de moyenne épaisseur sans effondrement de matière sur les bords, souder avec une pièce martyre offre une soudure de meilleure finition.
      2/ Cale, en général en bois, que l’on interpose entre le point d’application d’une percussion ou d’un serrage et la pièce concernée par cette action : le martyr a pour fonction de protéger la pièce frappée ou serrée contre les chocs d’un marteau ou contre les marques d’empreinte des mors d’un outil de serrage (pince, serre-joint, étau, etc.
      Ce n’est donc pas comme je le pensais une pièce/ texte « test » ou « première » à reprendre (en fonction des retours de lecture de François Bon) – j’ai mis en ligne une version directe, en attendant ses remarques et une récriture –
      mais une pièce comme perdue dans la soudure ou une pièce de bois tampon … alors je ne sais plus que penser ce soir de mon propre titre. Sur cette question en écho à la votre qui ouvre d’autres voies possibles dans la narration, je vais me reposer un peu de la chaleur du jour, bonne nuit à vous aussi et à bientôt !

  3. ça pulse !. Devant, petit mot banal s’il en est prend ici une force, une densité, l’impression que la phrase a trouvé son rythme grâce à lui et il me semble que cela éclaire ce que dit François Bon sur le Bing de Beckett, il parle je crois de ponctuation. là, c’est comme le son du gong qui ponctue en pénétrant toutes les fibres du corps… Chapeau !(devant !)

  4. Ce que j’en ressens : résistances de ces DEVANT qui se lèvent, émergent de toutes parts en quilles solidaires mues par un mécanisme redoutable… Un strike, en hypothèse !