LUNATIQUE MARTIENNE en guise 5 fois d’exploration

portrait de l’auteure en martienne lunatique

Une boule ronde, percée de trous, d’environ quinze centimètres de diamètre – ou un peu moins – une sphère d’un volume de presque neuf cent centimètres-cube, un petit litre en somme, une boule bien ronde, une sphère percée de nombreux trous, un volume sphérique de presque un litre, une boule en plastique avec chainette et petit cercle de fer – pour la tenir, la transporter – et deux boutons crénelés, côte à côte, comme deux yeux d’argent, une boule bien ronde percée de trous, d’une multitude de trous, un jour apparue et un jour disparue, une boule, une sphère, ronde dirait un enfant. J’y pose le doigt, le pouce, et j’appuie en tournant, un clic, la voix est là, grésillant, lointaine, presque inaudible, une voix à toute heure, et un peu de musique, je préfère la voix, alors avec le deuxième bouton, à petits coups, je la cherche, d’abord une rumeur, un brouillage, puis peu à peu compréhensible, elle se stabilise, émerge, et démêlée des sons parasites la voix m’accompagne à toute heure, homme ou femme, au débit plus ou moins rapide, qui parle un langage étrange, inconnu, abordant des sujets inattendus, depuis l’intérieur de la boule, de la sphère de plastique, le son de la voix passe à travers les trous, trous sonores presque comme les autres, seulement plus noirs, plus sombres, sans fond. La radio, transistor à pile, boule en plastique qui s’anime d’un clic circulaire sur un bouton incrusté, poussée dans le sens des aiguilles d’une montre et la voix, dans mon sac, avec moi, tout le temps, nuit et jour, dans les bus et les chambres, contre l’ennui, porte d’un monde dont je cherche la clef.

L’invention de la radio – à vérifier – sans doute quelque chose comme le début du XXe, avec le téléphone et la télévision. Toutes ces techniques rapprochent le lointain, on ne sait pas encore qu’elles donneront à notre monde, cette sensation de finitude. Elles sont l’espoir d’une vie sans bord.

Les objets promotionnels, les cadeaux offerts lors de meeting, de congrès, de foires, de réunions aux USA, les objet rapportés comme des petits trophées, parfois offerts aux enfants puis repris, commentés quelques jours puis abandonnés, la boule rouge qui s’avère être une radio à transistor, portable et à pile, en est un – parmi d’autres.

Celle qui s’approprie l’objet et son fonctionnement, quel âge a-t-elle au moment où la radio fait son apparition, elle est en cinquième, elle vient d’arriver dans ce nouveau pays. En Suisse, à Fribourg, endroit où tous les repères antérieurs ont disparu : le soleil, le groupe d’amies, les exposés, l’amoureux, le paysage resplendissant du bord de mer. Il faudra du temps pour que la vie nouvelle s’organise, pour s’apercevoir que la ville est petite, qu’on peut s’y déplacer seule. Elle apprendra à glisser en patins sur les lacs ou à la patinoire en basse-ville, elle sautera dans une piscine des années 30, elle ira à l’école en bus, elle apprendra la musique et aura un nouvel amoureux. Et la radio. Consolatrice, amie simple, réelle, concrète, rouge et ronde, avec son secret : les voix.

Le plastique, dans les années 65 : matériau encore peu présent, la couleur de la boule : rouge, sa surface brillante, les trous dont elle est percée, ceux décoratifs et ceux plus sombres disposés en cercle d’où sort le son, la partie creuse où une aiguille définit la station écoutée : l’objet possède toutes les caractéristiques d’une rareté.

 Quelqu’un, quelque part, l’a photographiée, peut-être même collectionnée. Je la revois et mon cœur s’énerve de battre plus fort, il fallait bien cette archéologie pour que la femme du XXIe siècle convoque la gosse exilée en Suisse, l’oblige à regarder l’objet et à en retrouver la réalité.  

Les objets promotionnels, les cadeaux offerts lors de meeting, de congrès, de foires, de réunions, objets rapportés des USA comme des petits trophées, offerts aux enfants puis repris, commentés quelques jours puis abandonnés : la boule rouge qui s’avère être une radio à transistor, portable et à pile, en est un – parmi d’autres. L’objet possède toutes les caractéristiques d’une rareté, une boule ronde percée de trous petits et réguliers, rangés en parallèles, on est au début de l’ère du plastique – dans les années 65 le matériau est encore peu présent – la couleur de la boule, rouge, sa surface brillante, les trous dont elle est percée d’où sort le son, le creux et l’aiguille qui définit la station – objet unique, apprivoisé. Son glamour et la couleur vive intensifie l’exotisme produit par le curieux objet. La radio, l’invention date sans doute du début du XXème, avec le téléphone ou la télévision, mais la radio « à transistor » miniature, vient de naître quant à elle. Toutes ces techniques rapprochent le lointain, il est encore complètement inconnu et on croit vivre un rêve, on ne sait pas que ces inventions donneront à notre monde cette sensation de finitude, elles offrent l’espoir d’une vie sans bord. La radio, radio à transistor, est l’objet fétiche des années 60/70, il faut imaginer le bonheur : posséder une sphère d’un volume de neuf cent centimètres-cube, un petit litre en somme, rouge, d’environ quinze centimètres de diamètre – un peu moins peut-être mais les objets d’enfance semblent toujours plus grands – tout à la fois moderne et radio portative. J’ai cherché dans ma mémoire pour retrouver cette conversion, retrouver comment se convertissent – entre elles – les unités de volume et comment se transforment les tristes centimètres-cubes. Je calcule donc que la boule ronde contiendrait presque un litre – bien ronde, percée de nombreux trous, volume sphérique en plastique rouge brillant, sa chaînette et son petit anneau – si je pouvais la remplir d’eau puis transvaser le liquide dans une bouteille, il en manquerait à peine pour la remplir. La boule a deux yeux, je veux dire deux boutons crénelés, côte à côte, comme deux yeux d’argent, dans la rondeur percée d’une multitude de trous. Je ne sais plus si elle m’a été offerte ou si à force de m’en servir elle est devenu la mienne, je l’adorais, je la désirais, elle était faite pour moi, elle était à moi de façon évidente, je m’en servais un peu puis un peu plus, je la gardais dans mon sac d’école, la cachais sous mon oreiller, je la faisais suivre en vacances et partout, c’était ma radio, adorée et devenue indispensable, en forme de boule, une boule ronde et rouge, un appui du pouce en tournant, un déclic et les voix sont là. Quel âge au moment où la radio fait son apparition – on a quel âge en cinquième. L’affaire est Suisse, Fribourg, endroit où tous les repères antérieurs ont disparu : le soleil, le groupe d’amies, les exposés, l’amoureux, le paysage resplendissant du bord de mer. Il faudra du temps pour que la vie nouvelle s’organise, pour s’apercevoir que la ville est petite et qu’on peut s’y déplacer seule, puis découvrir l’hiver et comment glisser en patins sur les lacs, puis aux beaux jours,  dans une piscine des années 30, nager des heures, prendre le bus, apprendre la musique et embrasser le nouvel amoureux. Et la radio sera consolatrice, amie simple, réelle, concrète, rouge et ronde, avec son secret : les voix. Elles grésillent, lointaines, presque inaudibles, elles sont faites d’histoires, de mots mystérieux, de poésies, de science, de trésors, de cartes et de déserts, elles sont des personnages réels ou de fiction – je n’en sais souvent rien – elles se mêlent, elles me font un monde, elles se chevauchent ou se répondent, et parfois aussi – à la volée – elles se taisent et laissent place à de la musique. J’aime les voix, à la folie,  j’ajuste le réglage, les voix passent d’une rumeur à un brouillage, les voix se stabilisent, émergent des sons parasites, la boule rouge est ma féérie, la magie vibrante indispensable, douce, ronde, et parlante, elle roule dans mes doigts et donne le meilleur d’elle-même, fidèle, solide et fiable. Les voix m’accompagnent à toute heure, homme ou femme au débit plus ou moins rapide, au langage étrange ou inconnu, depuis l’intérieur de la boule, de la sphère de plastique, à travers les trous du haut-parleur, sombres, faits de vide et parlants, arrivant d’outre-frontière jusqu’à moi, à travers le plastique rouge brillant, et les petits trous qui le perçait, une sphère autonome et des voix, un peu de musique, une boule en plastique vivante, un clic circulaire sur un bouton crénelé poussé dans le sens des aiguilles d’une montre, les voix, tout le temps, nuit et jour, dans les bus et les chambres, dans les sacs et les voitures, contre l’ennui : portes du monde. Recherche urgente sur le web, radio ronde années 60, radio boule rouge, boule radio, radio à transistor rouge, rouge, rouge, rouge, je la retrouve, ou plutôt son image mais la sensation est physique, et quelque part, quelqu’un l’a photographiée, peut-être même collectionnée. Mon cœur s’énerve de battre plus fort, il fallait bien cette archéologie pour que la femme du XXIème siècle convoque la gosse exilée en Suisse, l’oblige à regarder l’objet et à en retrouver la réalité, pour constater les trucs un peu modifiés par le souvenir et les trucs pareils. Il manque le contact, le poids et les voix sembleraient aujourd’hui de mauvaise qualité – mais qu’importe.

Je tente la liste, avec application, le temps, les temps, les lieux, les présents, les passés, je liste et fais les listes de ce qui fut : posé, appuyé, engrangé, stocké, oublié, remisé, des choses à moi, à moi ou aux autres : empruntées, volées, offertes, cassées, enviées, je ne fixe rien et tout bouge, tout est mouvant, les objets tourbillonnent, se heurtent, s’entrechoquent, ne se laissent pas saisir, ils se détournent, ils s’effacent dans des travellings hallucinés, ils se rapprochent et s’éloignent tour à tour, les échelles sont fausses, totalement, aucune des choses n’a de destination, d’usage, de forme, tout est faussé, ce qui fut familier se rétracte et devient inutile, privé de son essence, de sa nature propre, rendu à sa silhouette, à l’ombre de sa silhouette. Je me force et me fixe : la liste de la liste, à propos de matériaux : naturels ou fabriqués, des couleurs … alors dans la constante présence du rouge se mettent en file : un sac, une radio, une paire de chaussures, un foulard et une voiture. Tous rouges. Le sac est rouge et sa partie basse cache un compartiment, une valise rigide et malcommode d’accès, la radio est rouge, une sphère, une boule, une boule rouge qui fonctionne, s’allume, s’éteint, fonctionne y compris hors de la maison, à pile, malcommode et voyante, les chaussures sont rouges, montantes, ce sont des bottillons vernis à écailles « façon crocodile » pour pieds à l’aventure, prêtes à provoquer l’œil de qui regarde passer les filles, le foulard est rouge, il provient du Tibet, il a dévalé les montagnes, entendu des langues, senti des odeurs et des gouts lointains, sur mes épaules il trace une ligne chaude et voyante, mais où est-il depuis cette balade où il a glissé pour se perdre entre deux rangs de vignes, la voiture est rouge, je l’achète – seule – à un particulier, une homme dans une banlieue. Le rouge et les objets me disent Parle de moi.

Lunatique martienne une boule ronde cadeau de congrès  venue en direct des USA percée de trous – apprendre la musique – en plastique : radio à transistor rapproche le lointain quinze centimètres de diamètre – ou sans doute moins – objets d’enfance – embrasser le nouvel amoureux – toujours plus grands, plus larges, plus hauts, plus extraordinaires que le réel, une sphère d’un petit litre de volume, mon cœur s’énerve de battre plus fort à chercher l’image de la boule bien ronde, sphère percée de nombreux trous, volume sphérique de presque un litre, boule en plastique – matériau nouveau matériau année 65  matériau plastique rouge – avec chainette et petit cercle de fer roule dans mes doigts, fidèle, solide et faible les deux boutons crénelés, côte à côte, comme yeux d’argent dans des travellings hallucinés, une boule bien ronde percée d’une multitude de trous, malcommode et voyante, pourvoyeuse d’étrange, en émergent – au travers des sons parasites – des voix – mais qu’importe – un jour apparue et un jour disparue, gagnée comme un petit trophée, une forme de boule – ronde dirait un enfant – une sphère – ronde dirait un enfant – j’y pose le doigt, le pouce, un clic et la voix est là, grésillant, lointaine, à toute heure, d’abord une rumeur, un brouillage, à peine compréhensible, emmêlée de craquements, un langage étrange arrivant d’outre-frontière transistor à modulation de fréquence sphère autonome emplie de voix abordant des sujets, se heurtent, s’entrechoquent, ne se laissent pas saisir depuis l’intérieur de la boule – ronde dirait un enfant – de la sphère plastique rouge – ronde dirait un enfant – voix à travers les trous, quelqu’un quelque part l’a photographiée, sa rondeur, le rouge, les boutons et la chaînette, les trous par où passe le son, petits trous sans fond et la boule rouge et les voix, rouge plastique qui s’anime d’un clic sphère de vide parlant et bouton dans le sens des aiguilles d’une montre, voix, tout le temps, nuit et jour, et le rouge parle

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et le fait savoir depuis 2012, navigue à vue de l'écriture au montage son et à la création vidéo, a rejoint les Ecrits Studio en octobre 2016, elle cherche une langue rythmée et imprégnée du sonore, elle se demande comment revisiter le temps et l'espace dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue (Teste, Dissonnances, Terre à ciel, Cabaret ...) les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions simultanés avec Mazin Mamoory, membre de la Milice de la Culture en Irak, présente des expoèmes à Bruxelles à l'occasion des Fiestival Maëlstrom #11, #12 et #13 chaîne YT Catherine SERRE https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ vidéo Mazin MAMOORY https://www.youtube.com/watch?v=N_nOP94kC3A

6 commentaires à propos de “LUNATIQUE MARTIENNE en guise 5 fois d’exploration”

    • la quatrième … je l’ai intitulée dans ma tête – Genèse – rien d’original mais bizarrement c’est le journal d’écriture, ou plutôt le rapport à l’écriture, comment on est avant d’écrire quand la piste à suivre semble vous étouffer
      j’ai décidée de l’écrire, ce malaise, et j’ai pu avancer – je me sentais littéralement telle Alice en train de tomber, voyant tous les objets familliers tomber avec elle, sans pouvoir les attraper (elle les commente d’ailleurs me semble-t-il…)
      Une expérience pas agréable je dirai, et pourtant une fois traversée, plutôt contente de voir mieux « comment ça marche » ce méli-mélo que je connais trop bien,
      Merci de votre lecture Christine

      • Oui à la quatre ! Ce pourrait être un slogan et j’ai ainsi compris l’entête « Portrait de l’auteure… » Savoir si ce processus est récurrent à chaque texte, à chaque écriture ou pour cette demande-là si précise ? Tant de choses de soi à l’écriture à découvrir, en détours.

      • quoi qu’il se produise cet été, la relative légèreté des sujets et le fort fomalisme proposé me confronte à ce qui empêche d’écrire, cette fois les objets, quant à s’écrire en foetus …je vous laisse imaginer, et pourtant cette notion en danse, en yoga si souvent croisée,
        par contre je parle aussi dans une autre réponse sur un autre texte (Bains froids à Marlen Sauvage) de ce que je ressens comme la levée du texte, ( ces commentaires chambres d’écho… quelle chance)

    • la question des choses à dire …elle est vaste et infinie, et il en manque croyez-moi, car j’ai une mémoire multiforme, les lumières, les goûts, les sensations associées, sont là aussi, c’est ce que je cherche à développer et que cette masse ne me paralyse pas (et tout ce qui reste cacher aussi)
      merci de votre lecture Brigitte,

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