INCIDENT URBAIN

Un petit chien blanc va surgir, un jeune bâtard apeuré et tirant sur sa laisse, de dessous le banc installé sur le trottoir, dos au mur de l’immeuble, contre un crépi défait. Véritable objet de musée, un banc installé – comme on dit installation – rouillé à cœur, témoin de la ville qui s’efface, quand le long du boulevard, on s’asseyait un moment avant de rejoindre la place. À présent, posé sur le trottoir rétréci par le cul des voitures garées en épi, il trône, inutile et important. Le banc vert, oublié des équipes de jardiniers, n’en a plus que le nom, il a perdu sa couleur standard, la rouille le désosse lentement. Le chien sous le banc éclipse, à quelques pas de là en direction du carrefour, la poussette neuve et ultra-dynamique qu’un géant, sorte de barbe-bleue devenue père, pousse une main sur le guidon et le nez dans son téléphone, l’unique roue avant de l’engin à la conquête du trottoir. Il avance d’un pas élastique, ses chaussures aux semelles souples se déroulent sur le revêtement gris, alors qu’un gymkhana se prépare si l’on s’attache au chien, au banc, au trottoir et à la poussette, un parcours hérissé d’obstacles où il devra prouver son adresse de pilote, sentir le changement de densité de l’air à l’approche du banc, être agile et rapide devant l’obstruction de métal le long de sa route, mais il ne lui suffira pas de lever les yeux et de donner à la poignée une pression à gauche pour déporter en douceur la poussette : au jappement du chien il devra éviter qu’une roue ne s’accroche sous l’avancée d’un pied de métal, que la laisse ne coince son écart. Aux abords du banc, la laisse, le chien, la poussette, le barbu, emmêlement inévitable, mais il reste encore 2 ou 3 secondes de répit. La poussette approche par la droite, barbe-bleue avance à grand pas, un chiot à la découverte renifle la rouille sale, la poussette et le père sont dans l’axe du trottoir en direction du banc qu’ils abordent confiants, l’arrière train du chien dépasse à peine, son nez fourré sous l’assise, tout à son affaire : humer l’odeur de la rouille. Stupéfait du contact froid contre sa truffe, il ne tardera pas à sauter en arrière – et on peut l’affirmer – la poussette effectuera brusquement son débord, la laisse coulissante prise dans les roues, le téléphone en vol plané. Depuis la terrasse, à peine la moitié d’un chien remue étrangement, un centaure moderne fonce le long de l’asphalte, le torse à l’arrière de son corps de cheval, le banc n’est qu’une plaque de métal vague, tôle d’acier perforée parfaitement galbée, longue de deux mètres, flottant au-dessus d’invisibles piètements de fer cintré, volume aplani de dentelle aux trous ronds la ligne du dossier semble sortir le mur.

A propos de Catherine Serre

CATHERINE SERRE – écrit depuis longtemps et le fait savoir depuis 2012, navigue à vue de l'écriture au montage son et à la création vidéo, a rejoint les Ecrits Studio en octobre 2016, elle cherche une langue rythmée et imprégnée du sonore, elle se demande comment revisiter le temps et l'espace dans ce monde désarticulé, elle publie régulièrement en revue (Teste, Dissonnances, Terre à ciel, Cabaret ...) les lit et les remercie d'exister, réalise des poèmactions simultanés avec Mazin Mamoory, membre de la Milice de la Culture en Irak, présente des expoèmes à Bruxelles à l'occasion des Fiestival Maëlstrom #11, #12 et #13 chaîne YT Catherine SERRE https://www.youtube.com/channel/UCZe5OM9jhVEKLYJd4cQqbxQ vidéo Mazin MAMOORY https://www.youtube.com/watch?v=N_nOP94kC3A

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