alors écrire

et que cela n’aide même pas pour le lendemain

ce qui s’installe dans la tête et hante, ce dont on n’a pas idée ni mots mais ce sont les doigts qui veulent en tenter le tracé

et les grands flux, les grandes nappes, les minuscules points d’accroche pour lesquels on sait que toujours on pourra s’en saisir

puis la fatigue, la nervosité, l’inquiétude, le pas le temps (mais quand tu as le temps, que tu n’est pas inquiet ni nerveux, que la force est là, bien sûr ce n’est plus d’écrire que tu te préoccupes, tu voyages, tu respires, tu lis, tu vas)

se présenter à la gare, regarder le panneau, et partir au premier train, aller jusqu’au bout – ne s’inquiéter de la ville d’arrivée qu’à la descente du train, alors s’asseoir et écrire

s’installer dans la pièce qu’on a débarrassée de tous meubles sauf du tabouret, se percher sur le tabouret – prendre l’ordinateur sur les genoux : se demander quel mot peut seul venir après le précédent, attendre s’il faut

conduire longtemps, sentir le vide, laisser s’installer la dérive : quand elle atteint les mots, fixer l’étrange

éviter les voix, éviter les visages, aller longtemps par la ville, sentir la résonance, le poids de ceux qui la font : leurs mots quand ils ont passé, leurs regards quand ils vous ont croisé, et cela, oui, l’écrire

avoir écrit assis contre un arbre, assis contre une roche, assis contre un parapet, assis aux tables de cafés dans la ville, de préférence dans le fond sombre des cafés, les banquettes négligées – avoir écrit dans les trains, les voitures, aux haltes d’autoroute, chez lui dans la cuisine, chez les amis qui vous hébergent, dans les gîtes en vacances – n’avoir jamais écrit sur l’herbe

dans les appartements, avoir parfois préféré les couloirs, dans les villes, avoir souvent préféré les passages, se souvenir de moments intenses dans une administration, un cabinet médical, un théâtre le dimanche, assis à un bureau qui ne vous appartient pas (n’appartient même à personne)

avoir écrit sur de vieilles enveloppes, sur des carnets qu’on ne réouvrirait plus après ces trois pages, dans un épais carnet souple rempli jusqu’aux marges, sur des blocs de luxueux papier à lettres (mais non pas pour une lettre), dans des cahiers d’écoliers, dans des cahiers gardant mention sur l’étiquette du prix de leur achat à l’étranger, puis dans ces appareils numériques qui maintenant prolifèrent, déplier le couvercle, ouvrir le calepin, écrire (ou bien : se connecter et voilà, écrit ici directement en ligne et nulle autre trace qui matériellement vous appartienne)

avoir écrit de préférence avec de lourds stylo-plumes métalliques, avoir rarement écrit avec ces salissures que sont les stylo-billes, tolérer le crayon léger, le feutre épais, avoir fait des exercices de mémoire (composer, retenir, rédiger), être souvent entré chez un marchand de journaux ou une papeterie, dans n’importe quelle ville, pour se procurer le stylo à cet instant nécessaire – avoir en grande partie oublié tout cela

écrire dans les replis de soi, comme on migre, comme on hante – on rampe, on n’a pas de plafond, pas d’espace, c’est noir et humide et froid et pourtant il faut tenir, c’est tant de silence et de peine dans le corps que rien, ou bien c’est tant d’agitation et de hurlement que rien, pourtant tu est ici, immobile et tendu, tu ne guettes même pas, il n’y a pas d’embuscade : seulement tu te tiens prêt, et quelle que soit, ou maigre soit la récolte, tu attendras, tu tiendras

aurait écrit sans y penser, comme ça vient et sans relire (mais après, longtemps après), aurait écrit comme on secoue, comme on accepte, comme on pousse, comme la course à tous mots et associations et rêves et images et crises et forces et tensions et relâchements accumulations et puis voilà, on l’a fait, on s’en va


écrit ou proposé par : fbon
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1ère mise en ligne 28 août 2009 et dernière modification le 22 mai 2010.
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