for Merce

de la danse comme écrire

La danse étire. La danse apprend le sol et s’y enfouir, la danse apprend quel ralenti est marcher, quel jeu se déplacer et l’art de la diagonale sur des planches souples, la danse apprend à se retourner, la danse concentre et la danse allège, la danse augmente du dedans le mouvement et le geste si simple alors tu le reçois et l’acceptes. J’ai dansé seul dans des pièces noires, j’ai dansé en marchant sur des plages désertes et vides, et dansé dans des couloirs parmi ceux-mêmes qui l’arpentaient, comme dansé dans des halls lisses de ciment quand l’euphorie par le volume vous prend. J’ai dansé devant des fenêtres en appelant le soleil, et dansé dans des enfoncements sans place où j’invoquais de renverser le confinement du monde. J’ai appris danser par le corps des autres et comment il vous tient et pousse, ou comment soi-même on le tient on le pousse, on l’accompagne, on le mime : – La danse, d’abord ce partage, et donner recevoir, disait-il. La danse est l’indépendance muscle à muscle conquise de la totalité soi qui n’est jamais abandon mais mouvement. La danse est la conscience debout de la totalité muscle qui est l’indépendance de soi pour se tenir, qui n’est jamais fixité mais tension. La danse est se défaire de toutes tensions pour laisser les vagues souples monter sur sol à l’extrémité tendue et contrôlée des doigts et ta nuque aussi tu la tends, tu es bandé, tu es cette énergie qui traverse le sol du monde et tu es invulnérable, la danse est le relâchement de tout ce que tu portes et qui gêne, la danse t’affine et te noue comme elle te dénoue et t’abandonne, souche ou masse, là sur le sol dans ce coin des planches vernies où tu passais. La danse est une secousse ou un soubresaut que tu accompagnes, guides et amplifie, la danse n’appelle nulle musique elle est le chant seul de ce qui au-dedans de toi se déplace et pousse et ronge et meut : l’invraisemblable bruit du corps au dedans, quand tu l’ouvres à l’écoute. Ô ce soir dans ce village d’Afrique de l’Ouest, et comme tu comprenais. Tu as pris des leçons, c’était glisser et se lever, c’était tenir à un centimètre du sol et avancer : il t’apprenait la diagonale, avec la diagonale tu apprenais comment on vainc les forces qui clouent, écrasent ou ralentissent. Comme, ô loin, ce soir dans ce village de l’Afrique de l’Ouest. La danse, disait-il, est ce regard sur la danse des autres dans leur exercice du monde, le seul travail de la danse est d’élargir à l’intérieur de soi ce regard et le déplacer en soi, on danse avec ses yeux comme si voir était en amont d’eux qui perçoivent : – Regarde, disait-il, tu places ta main en avant et elle aussi voit (ce soir dans ce village de l’Afrique de l’ouest), alors tu vois avec ta nuque, tu vois avec ton ventre, et quand tu vois avec ton dos alors toi aussi tu te lèves et tu danses, c’est irrépressible, ce l’était en tout cas ce soir dans ce village de l’Afrique de l’Ouest. J’ai fait des stages, j’ai appris à remplacer la marche de la ville par la marche de la danse : le monde tout entier devient ce plancher vernis où maintenant si facilement tu marchais, tombais, glissait et sautais (ah, l’art des sauts et comment la première fois tu sautas, ce soir dans ce village de l’Afrique de l’Ouest). On ne convoque pas en permanence son danseur. Il est latent. Il est accroupi en toi. Tu vas tout lentement et souplement pour ne pas réveiller ni brusquer le danseur qui s’est endormi en toi : le danseur est confiant. Tu es ton danseur et celui qui le porte. Tu es ton danseur et celui qui l’abrite et le protège. Mais tu es celui qui s’ouvre d’un geste, d’un claquement mental du corps, et ce soir dans ce village d’Afrique de l’ouest il t’avait dit : – Cherche à savoir par où, en toi et de toi, sort à ce moment-là le danseur. Et j’ai appris ce déchirement brusque et le point exact d’énergie qui hors de toi se constitue le danseur qui est toi. Ô dépouille abandonnée et que lui requiert pourtant, qui est ton danseur et toi sa peau, ses os et ses muscles, et qu’il fouette et projette, qu’il empale et frotte et caresse, qu’il étire et déchire, et comme de sa paume jetée alors aux parois tu cours et sautes, ô ce soir dans le village d’Afrique de l’Ouest quand tu sautas. Il n’y a pas de mort du danseur. Il y a qu’il s’est absorbé en toi et toi tu es mort. Ce n’est même pas une tristesse : il y a que le plancher est repeint de noir, et que le bruit de la ville ce soir est infernal. Il y eut que la fête, ce soir en Afrique de l’ouest, fut violente, si incroyablement violente, et que vous regardiez, sans l’accepter ni le comprendre, le couteau et l’homme mort et le sang. – C’est comme un film, te dit-il, comme dans un film exactement, et cela ne sauva rien, sauf la danse et son extrême, la danse et sa limite, de ce soir dans l’Afrique de l’Ouest. Et toi quand tu danses les auras-tu jamais oubliés, à aucun moment de quand tu glisses ou cours ou sautes, ou seulement te relèves et acceptes l’énergie en arc tendu comme elle va du sol aux doigts, et que la nuque déjà amorce cette renverse, les yeux révulsés de l’homme mort et ce qu’il voyait, que tu ne voyais pas toi et que sa danse ultime voyait. En te retournant, la ville, en te retournant, la nuit. En te retournant, l’incroyable profusion du monde. Que tu avais pensé : – Alors, que ce retournement même soit ta danse. Et l’avoir maintenue, la pensée, et les yeux révulsés de l’homme qui voyait, non plus depuis tes yeux mais depuis là où la danse voit, l’avoir maintenue depuis le dos, et c’est quand tu marches, et c’est quand dans la ville à un autre tu parles, et c’est quand tu attends ou qu’on te jauge et même quand on t’insulte, et puis ce que tu lâches et libères quand tu danses : ce que tu nommes, ô village de l’Afrique de l’ouest, ta danse.


écrit ou proposé par : fbon
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1ère mise en ligne et dernière modification le 22 août 2009.
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