pour écrire il faut déjà écrire
Tu n’écriras pas (tu crieras). Tu n’écriras pas (tu te souviendras). Tu n’écriras pas (tu feras l’inventaire, la description, la pesée, le compte, l’accusation, le règlement). Tu n’écriras pas (tu marcheras, tu regarderas, tu enquêteras, tu accumuleras). Tu n’écriras pas (tu liras, tu écouteras, tu copieras). Tu n’écriras pas : mais tu vas, marchant dans la ville et arpentant les ciels, et soucieux de la souffrance des hommes et les épaules qu’ils courbent, et les yeux ternis et le corps détourné, soucieux de ce qui s’exprime par les architectures, les échafaudages et les chantiers, soucieux des camions sur les routes et mouvements de foule dans les gares, soucieux des silences, des galeries, des lieux déserts, des attentes, des errants, des perdus. Et armé pour détecter et mesurer la tension souterraine et abstraite de l’argent, des pouvoirs, des mécanismes concrets de l’industrie et comment cela vient jusqu’à la lumière qui vous éclaire, l’eau que vous buvez, le grondement lointain mais irrépressible de la ville qui vous cerne. Tu n’écriras pas : les mots que tu profères tu les peins (de peindre) dans les parois de ton crâne, ils sont là, suspendus devant tes yeux, tranchant sur la nuit du monde, défilant dans la brume grise de ce qu’on a fait de la vie des hommes. Tu n’as qu’à lire devant toi le monde, et ce que tu lis ici se dépose en images, en voix, en phrase – est-ce écrire cela, peut-être oui quand même. Sois dans le quand même. Tu n’as qu’à copier devant toi ce qui t’es dans le dos, sur ton épaule, prescrit. Tu en sens le point d’assemblage, à trente centimètres derrière l’épaule gauche, et cette boule d’énergie devant le ventre à quinze centimètres où tu noues tes mains vides : écrire c’est fixer sans les mains, c’est obtempérer à la voix en arrière de ton épaule, avec les forces que tu prends dans le ventre ou devant. Écrire se fait à distance, là sur l’écran s’avancent les lignes et les mots pendant que toi, tout au travers, tu regardes jusqu’à l’usure, et la fatigue, et tomber, ce qui est le désordre du monde, et que sans cesse tu extraies du bruit confus du monde ces quelques mots qui résistent si là, tout devant, est un visage et qu’à ce visage tu t’adresses. Tu n’écriras pas : juste, tu tiendras. Cesse, relâche, éloigne-toi, et plus rien qui avance, sur l’écran. Tu sais les morts. Tu as mal dans ton corps parce que les visages te font mal. Tu as mal dans ton corps parce que la ville va de travers : au dehors, à peine s’il lève, le jour. Il n’y a plus de lumières : elles sont électriques, comme électriques les lignes que tu traces. Il n’y a pas écrire, il y a contrer. Il n’y a pas écrire, il y a hurler, puis renverser. Il y a pousser, retourner, reprendre, il y a résister. Tu n’écriras pas : tu t’alourdiras, écoutant le bruit confus du monde, reprenant la description des villes, poussant de ton corps rassemblé les surfaces grises qu’on a mises entre les hommes. Et pour le reste tu t’en moques : retourne-toi, retourne-toi. Tu es seul. Il n’y a pas écrire : ils sont là, leurs yeux sont éclairés dans la nuit, les profils sont nets – ce sont ceux qui ont écrit, ce sont ceux qui ont placé les phrases qui protègent, dit les récits qui sont la frontière, ceux qui t’ont fait naître. Retourne-toi : il n’y a pas écrire, mais eux ce qu’ils te disent c’est d’aller devant, c’est d’aller dans ce lieu où tu as mal, d’être devant ce visage et dans ton corps où la ville fait mal, et qu’il n’y a plus de temps – que le temps est en rupture. Et si toi-même en rupture, et si toi-même à cet instant muet, terriblement muet, et si la ville même opaque, et si le visage loin, et si eux en arrière qui s’éloignent dans la nuit, l’âpre nuit : est-ce que ce n’est pas cela, cela déjà, écrire ?



