la langue ni

misère de la francophonie, chant d’avion

il n’y a pas je ne suis pas écrivain québécois ni acadien ni poitevin, ni corse ni breton (malgré que) ni basque ni civraisien, je ne suis pas écrivain américain (malgré que) ni vendéen ni occitan ni normand, ni parisien ni banlieusien ni alsacien ni lorrain ni antillais ni forain ni haïtien ni guyanais ni camerounais ni algérien ni tunisien ni gréco-romain (malgré que), ni performeur ni poète ni action verbale ni rat de cave ou de bibliothèque ou documentaliste essayiste romancier journaliste plumitif nouvelliste fil-de-fériste ni sud-américain ni inuit ni marin ni typographe ni lettriste ni francophone saxophone téléphone déterminations cloisons catégories la langue tu disais la langue elle ni écrit ni oral ni crié ni hurlé ni tracté ni affiché ni reproduit imprimé distribué je je ne je ne suis je je ne je ne suis écrivain menuisier raboteur mécaniste aviateur agriculteur laboureur éleveur mais les livres qui s’élèvent (le livre va seul et qu’importe la terre la peau le papier l’écran qui le porte), les vers qui s’élèvent (c’est la voix, elle seule porte), les récits qu’on mécanise, les contes qu’on chuchote et se redisent et se transforment et s’accumulent je ne suis mémoire je ne suis archive je ne suis dépôt mais le dépôt de tous entre les mains de tous mais le conte de tous dans la bouche de tous et je est tu et je est tu mais tu n’est pas écrivain ni africain ni même mort mort depuis hier mort depuis avant-hier mort depuis toujours mort dans son cimetière je ne suis pas de honfleur de saint-florent-le-vieil des jardies à sèvres de charleville-mézières de combourg ni de combray je ne suis sinon langue dite éraflée griffonnée pensée rêvée assombrie évanouie mur de métal à l’horizon la langue est un rêve la langue vient en rêve la langue se dit où tu frappes le sol et t’y prosternes la langue est où tu contemples la mer et te prosternes la langue est où tu cours parmi les hommes fuis homme et t’y fonds et leur peur tu t’y mêles la langue est le rêve transmué d’où paralysé tu n’avais plus mots et exorbités les yeux plus de voir « il n’y a plus l’horizon » t’avait craché au visage le mort il te touchait la langue est le cri de la haine et misère et rage et effroi la langue n’a pas de langue ni de mots la langue est un bruit la langue est une phrase une cadence la langue est l’affection que tu as et ne peux dire la langue est ce qu’on ne sait dire la langue est ton visage comme le visage d’eux tous et d’eux chacun et tous les morts et eux chacun qui à sa terre qui à ses arbres à sa mer ou copiant recopiant, copiant sur son registre recopiant dans sa bibliothèque accroché à son écran de plastique et sur toi les nuages, la langue est un nuage, la langue est le nuage parmi tous les nuages et sous toi provisoirement l’océan violent des hommes la langue s’écrit depuis les sous-marins sous l’arctique que brusquement tu contemples mais ne vois pas (les sous-marins clos) la langue est cette falaise de glace transparente sur la mer tu la contemples et t’en vas : la langue est interdite d’accès elle se pratique les mains la voix mais sans voir la langue est devant autour dessous la langue est ce mystère et tu sais le chemin rude de la transe et qu’à si peu elle se donne, qui se saisiront du chant et le porteront face effroi contre effroi la langue n’a pas de peau ni d’yeux elle est la peau et les yeux d’eux tous cela tremble mais on chante, elle est la langue l’art de ceux que préalablement on vide et plus d’origine ni lieu ni nom que ni et ni et ni et sans fin le ni : la langue pour chacun je pour tous je la langue est (encore faut-il que) je



© François Bon, carnets personnels _ 2 janvier 2010

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