cette ville | 005, stade
dimanche11 avril 2010

Dans les arènes par quoi on continuait comme de toujours d’assouvir le plaisir populaire, et de vider pour quelques instant l’inquiétude, on nettoyait d’abord tout autour : là aussi, le ciment peint avait fonction rituelle. Déposer la voiture parmi les milliers d’autres voitures, c’était le premier pas pour que l’individu singulier, dans l’éclipse, se fonde à tous individus de la ville. Alors, même la porte par laquelle on entrait dans le pourtour de l’oeuf majestueux (ils l’appelaient ainsi, l’oeuf), la façon dont on rejoignait, suivant les instructions du ticket, l’escalier de ciment gris, puis le rang dans les gradins (de ciment aussi) était le second sas, celui par lequel chacun s’échangeait virtuellement avec tous les autres : mouvements conjugués de foule, un simple flux de silhouettes plus ou moins décorées. Alors commençait le bruit. Les auvents en suspension sur l’arène avaient été calculés pour vibrer selon plusieurs fréquences résonantes : ainsi, à la foule, répondait l’acier. On disait que cette musique alors portait très loin, même peut-être jusqu’à d’autres arènes pareilles, dans d’autres villes semblables, avec aussi parkings peints et ellipse de béton pour foule indistincte. On pouvait tout faire, ici, pour accomplir le rite : luttes collectives, scènes de chasse, concerts électriques, apparition d’idoles de ville en ville portées, ou grandes messes costumées, avec musiques et ballets. N’importe quelle société aime à se contempler elle-même et s’élever : on s’élevait peu, mais on le faisait en masse. On veillait à la continuité des sports (et des spectacles) présentés dans l’arène : sur les écrans des restaurants, dans les rues mêmes, dans ces journaux gratuits. Beaucoup d’argent circulait. Une fois l’an, cependant, on s’assemblait pour un questionnement dont le silence était cette fois la règle : la neige, l’eau, les éléments, les détritus des jeux passés s’étaient accumulés, dessinant cette tache noire. Un célèbre et ancien test psychologique utilisait ces techniques, il n’y avait eu qu’à l’extrapoler en version possible pour la foule, et pour l’interprétation collective. Dans cette soirée annuelle commémorant la fin de l’hiver, en silence, plusieurs dizaines de milliers de personnes interrogeaient l’arbitraire qu’était ce dessin en noir sur fonds blanc, et cherchaient à interpréter ce qu’il en résultait pour l’inquiétude individuelle, et pour le destin collectif de la ville. On disait que la pérennité de la ville, la façon qu’elle avait simplement d’exister encore, tenait en grande partie à ce rituel, ici dans l’oeuf, donc chacun se faisait devoir.

 


© une exploration de Buffalo _ 1ère mise en ligne et dernière modification le 11 avril 2010.
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