artistes d’une seule fois

friction du monde et des artistes

màj du 09/10/2009 :
pour mémoire, s’ajoute à la liste ci-dessous le violoncelliste de Jean-Talon.

 

Artiste d’une seule fois : il est sur l’estrade dans le bar, il a son orgue électrique, des machines à rythme et il chante. Chacun reconnaît le morceau, qu’importe le reste. Parfois on vient le voir, on lui parle, on s’enquiert de sa route, puis on part, on l’oublie. C’est son gagne-pain. Comment il a commencé là : un dépannage, une sale passe, l’idée que c’était original et bien, le temps lamine tout – il n’y a plus de passé, plus rien que le présent indifférent. Sur le pupitre il a le classeur de plastique bleu avec dedans des transparents, où sont les paroles des chansons et leurs accords. Certaines, il a toujours besoin de s’y référer, allez comprendre pourquoi ça ne rentre pas dans la tête. D’autres, il pourrait bien les évacuer du classeur. Le vendredi soir, il y a de toute façon assez de monde ici pour qu’on ne s’aperçoive pas de son absence, il va dans un hôtel, avec pensionnaires. On le paye un peu plus, il joue d’autres y choses.

Artiste d’une seule fois : il dessine à la craie sur les trottoirs. Depuis longtemps il dessine sur les trottoirs. C’est original. C’est une fausse perspective, un travail en trompe-l’oeil, dont lui-même fait partie. Ce qu’il dessine à la craie, quand on le regarde de partout ailleurs c’est déformé, et quand on s’approche de sa place tout tombe droit, y compris cette silhouette d’un homme accroupi, qui complète le grand tableau. Ça plaît beaucoup. Il en a cinq ou six, comme cela, ne les a pas inventées, reprises d’un Australien, qui faisait ça si bien. L’Australien vous y plaçait des animaux, des élévations, des châteaux fantastiques, des entrelacs d’icebergs, ou bien cette carte de la terre, avec un pont si bien exécuté qu’on ne pouvait s’empêcher de lever la jambe et le pied quand les passants l’empruntaient pour venir se place en haut de l’image, même s’ils ne marchaient que sur le trottoir tout plat. C’est avec celui-ci, d’après une mauvaise photographie de l’Australien, qu’il a commencé. Au début maladroitement, après moins. Il a fait une école d’art, le dessin ça le connaît. Il peignait, lui aussi, des inventions fantastiques. C’était bien, ce dessins : immanquablement qui empruntait le pont laissait une pièce. Alors bien sûr il varie les motifs, et puis s’en va de ville en ville. Dans quatre, cinq, peut-être six villes, il a des adresses où dormir cinq nuit ne soulèvera pas l’enthousiasme de qui l’accueille, mais enfin on l’accepte. On a des conversations surprenantes, dans les villes, quand on dessine à la craie sur les trottoirs. On peut voyager, courir l’Europe. Il y a les jours de pluie, quand on doit bien s’occuper, et qu’on découvre la ville par ceux qui n’y font rien, les jours de pluie. Seulement allez vous fixer, avec un métier pareil ?

On l’admirait vraiment, dans ses interprétations de théâtre. On lui disait fraîcheur, naturel, on parlait de son énergie, de cette façon un peu brute de s’imposer soi-même à travers la partition réglée des rôles. Alors voilà, on a progressivement ce rôle de soi-même, qu’on adapte selon les contextes. Elle avait eu des remplacements, sur des tournées. Et puis ces spectacles d’été, dans les châteaux et lieux de tourisme. Puis, l’hiver, elle donnait des leçons. Elle a trouvé plus tard des doublages, a monté des monologues, qu’elle jouait dans des lieux pas forcément voués au théâtre à l’origine, mais justement. Elle a tâté du conte dans les écoles, puis du théâtre en appartement. Elle a emprunté de l’argent pendant un temps, et un bout d’héritage plus tard a aidé aux transitions difficiles. C’était une période où la mode avait été d’interventions dans les formations d’entreprise, les congrès ou colloques de ceci ou cela. Et puis maintenant le vide, le grand vide. Elle a toujours ses vêtements d’artistes, et rien n’empêche de passer sans consommer, juste entrer sortir, dans ce bistrot où autrefois on se réunissait. On l’aime bien, on la consulte pour des dépannages. Le soir parfois elle a mal.

J’en connais d’autres, ces trois-là je les connais de plus près.


écrit ou proposé par : fbon
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1ère mise en ligne 5 août 2009 et dernière modification le 9 octobre 2009.
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