cette ville | 025, voies obliques
mercredi28 avril 2010

Il n’y avait pas de voie droite. Chacun appartenait à sa voie oblique. On ne l’anticipait pas : à un moment donné, à une étape de votre vie, il se confirmait que vous étiez de telle voie oblique. Vous aviez connu untel et untel, et leur voie oblique ne croise plus la vôtre : on peut bien se retrouver comme ça, au hasard, un soir de match, au supermarché, à la station-service, ce sera se saluer et puis voilà. Les voies obliques ne permettent pas qu’on commute de l’une à l’autre. On compte quand même plusieurs familles de voies obliques. Celles-ci alors nécessairement se croisent. Mais plus de rencontre de hasard : plutôt parle-t-on (c’est imagé) de collision. Alors les deux peuvent emprunter (ils n’en décident pas) soit la voie oblique de l’un, soit la voie oblique de l’autre. Les dessins que proposaient sur la carte de la ville les différentes familles d’obliques étaient parfois fascinantes. Et bien sûr quelques errants parvenaient aux traverses. Seulement, ceux-là, une fois ce choix établi, plus question de reprendre une des voies principales. La ville constituait pour eux, dans le centre, ou dans quelques emprises des échangeurs, comme des poches. D’autres aussi s’en gardaient, d’emprunter ces voies obliques dont chacune était comme une dérive. Alors, dans l’îlot qui les abritait, s’organisait leur propre stabilité : beaucoup s’en contentaient, et la ville était tout cela. Pourquoi des obliques ? On aurait pu concevoir le plan autrement. Des angles droits servaient de repère. L’idée que les angles droits enfermeraient définitivement la ville sur elle-même : les obliques glissaient sur ses bords, vous renvoyaient dans de nouvelles traverses. Chacun de nous avait une grande dette personnelle au système des obliques.