< Tiers Livre, le journal images : pourquoi travaillons-nous ?

pourquoi travaillons-nous ?

En dehors de toute question strictement liée à la situation financière, qu’on assume comme dans un pays massacré par le sarkozysme, où jamais les riches n’ont été si riches, où les sociétés du CAC 40 sont libérées d’impôt et ainsi de suite, alors qu’en bas, dans l’école en particulier, c’est la casse organisée – et la culture à la demande une espèce de gabegie veule, mais aux miettes de laquelle on ne saurait évidemment prétendre, je ne saurais pas chiffrer depuis combien d’années j’aurai laissé cette période de petits cadeaux symboliques sans entrer dans une librairie. Je n’aurais même pas cru ça possible, et je n’en tire bien sûr aucune fierté, juste des questions. Si cela ne m’attire plus, pourquoi. J’ai une bibliothèque personnelle assez vaste, c’est vrai – et, dans ces journées de travail à la maison, sollicitée en permanence, elle peut me fournir de quoi relire pendant des années, et il suffit de balayer les noms au dos des ouvrages pour que le désir soit bien présent, bien actif. Et l’instance de la découverte, du voyage dans les livres, le sentiment de l’inconnu, c’est plutôt en explorant à l’aventure les galeries de Gallica sur l’iPad, et le contemporain, là où vit la création, le politique, la science aussi, ça devient même assez rare qu’on ait besoin de la médiation numérique de la presse pour y accéder, c’est le web là encore qui en offre le territoire. On ne vit pas autrement, dans la quête mentale et la curiosité la plus exigeante, c’est que le terrain en a changé. Alors évidemment il y a une rançon quant à l’activité personnelle : les objets que je compose, qui me mobilisent en tant qu’ils représentent ma nécessité, s’expriment aussi en termes de web. Je compose pour le web, et ça me demande le même temps, le même lieu de ressource intérieure qu’autrefois le livre – qui ne saurait plus l’accueillir. Le sentiment à la fois d’avoir cassé une vitrine, par exemple la récupération marchande de Gaston Chaissac dans une galerie d’art, ci-dessus. Être revenu pour la littérature aussi à ce qui est pour moi la force la plus vive de Chaissac ces totems qu’il peignait à même les clôtures ou les arbres, à Vix. C’est un peu (beaucoup) angoissant – comme, encore hier, question toute amicale : – Alors, un livre en préparation ? Ben non, pas de livre. – Alors plus d’écriture, a repris la voix amicale ? Ben si, tout autant d’écriture. C’est angoissant, mais c’est le même lieu nécessaire. Ce n’est même pas une question de choix.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 26 décembre 2010
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