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2011.04.11 | Chambord, scènes de chasse avec violon

Quand Yannick Mercoyrol, directeur de la programmation culturelle à Chambord, m’avait contacté, on avait d’abord parlé de Rabelais. Mais la Renaissance, pour Rabelais, c’est ce basculement dans les signes neufs du temps – on s’est dit que la meilleure façon d’honorer ce bijou qu’est le château, c’était d’entrer résolument dans le contemporain. À Chambord, donc, chaque dernier dimanche du mois, à 15h, on accueille un écrivain, Yves Bonnefoy et Bernard Noël ont inauguré (écouter lecture Yves Bonnefoy sur Livre au Centre), me suivront Laurent Gaudé (avec Jean-Marc Bourg) et Tanguy Viel. Est-ce qu’il y a meilleure façon d’apprendre ? Pas d’équipement, un basique Shure 58 relié à la minuscule enceinte verticale à jardin – pas de table de mixage ni multi-diff, pas de pied micro. On est en lumière naturelle, et dans ce Salon des chasses du grand salon, la respiration sonore des visiteurs du château, par centaines et centaines en ce dimanche de Pâques, nous parvient par le plancher de l’étage. Pourtant, à l’heure dite, une grosse soixantaine de personnes, quelques amis parmi eux, et plus tard, à discuter (un verre suit la lecture, échange informel mais mettre un trajet, une histoire sous les visages que le hasard rassemble). La résonance est très mate à cause des tapisseries, Dominique basera toute son impro sur un jeu dans les graves de son violon, doubles-cordes, pas de pizz. Mais le violon ne craint pas l’espace, la distance, il aspire l’air et le renvoie. Pour moi, sans micro non plus, se garder cependant de monter en volume : se concentrer sur les personnes les plus loin, faire que ce qu’on raconte leur parvienne, appuyer sur la narration, que ce soit un dire plutôt qu’entrer dans la machine vocale, aller chercher intérieurement le violon. On n’est pas écrasé du tout par le lieu : intelligence d’avoir choisi cette salle juste au pied du grand escalier, mais vraiment vouée à la chasse et non à la réception ou l’apparat, son hallucinant décor de chiens à l’hallali et sangliers en cariatides décomplexe, en fait. L’impression, en branchant le petit vidéo-proj et son écran sur pied, d’une misère installée par erreur dans les merveilles – pourtant, on oubliera les tapisseries, je perçois la façon dont les gens suivent les images de mon Buffalo. Alors le lieu, sa mystique aussi, se font notre complice. On sait qu’on bénéficie d’une grande chance, et que cette chance ce n’est pas dans faire son saltimbanque, c’est dans le partage direct avec ceux qui ont fait l’effort d’être là, à des kilomètres dans la forêt. L’impression d’aller chercher aussi dans le texte, lui prendre, l’essorer. Faut qu’il résiste, faut qu’il soit solide. On est dans la voix parlée, pas dans le timbre. Mais on est debout et on arpente l’espace, et les figures rythmiques du violon viennent devant soi dessiner d’étranges écritures, où il n’y a qu’à tendre les mots comme du linge. On a appris quelque chose, Dominique Pifarély comme moi, et encore une autre façon d’être ensemble. Noter aussi l’impeccable accueil.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 24 avril 2011
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