drôle d’endroit pour mourir

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2019.08.24 | synapses

Pour aller à Nantes, quand je peux je prends le train. Une des rares lignes que j’emprunte avec plaisir, la Loire qui s’élargit doucement à gauche, les vieux villages à droites, fermes, châteaux – même si de plus en plus, en cinq ans c’est flagrant, la paupérisation générale est sensible. Bicoques en planches, caravanes, la misère fuit les villes et vient se camoufler dans les campagnes. D’habitude c’est 2 heures, le Mac sur les genoux, temps de répit avant le boulot qui commencera là-bas. Je suis avec Dominique Pifarély, pour notre invitation à Lieu Unique. On est coincé une première fois en gare de Saumur. Accident de personne, arrêt de durée indéterminée. On repartira quand même, mais à chaque gare ajoutant un arrêt plus long, ou bien stoppant en pleine campagne. C’est entre Varades et Ancenis, tout près du pays de Julien Gracq, que soudain c’est là sous la fenêtre : une ambulance, des gens en blanc avec des gilets fluorescents, et puis les gendarmes aussi, véhicule bleu. Un peu après, un pont avec marqué passage dangereux. Si ça se trouve, ce sont les Eaux étroites de Gracq. Mais on est loin des villages. Hors ce chemin, par lequel sont descendues l’ambulance et la fourgonnette des gendarmes, peut-être aussi un autre véhicule (il y a bien cinq ou six hommes), rien. De l’eau, des bois. Et comme c’est hiver, les bois trempant dans l’eau. De la scène que brièvement nous surplombons, le train roulant au ralenti fait tout durer dix fois plus, je ne mets pas en ligne de photographie. Je ne m’en sens pas le droit. Celle-ci est faite vingt mètres plus loin, quand recommencent l’eau, les arbres. Ce que nous avons vu : au milieu des véhicules, la civière sur ses pieds. Et sur la civière, non pas une forme allongée, mais un énorme sac blanc informe. Quand nous arrivons à la gare de Nantes, avec une grosse heure de retard, sous la pluie il y a Patrick Deville qui fume une de ses éternelles cigarettes. Lui il revient de Rennes, et ça a été le même fouillis d’heures, d’arrêts, détournements. Seulement voilà : ce n’est pas la même ligne. Deux suicides, quasiment à la même heure, à la même distance de Nantes, sur deux lignes divergentes. La France aujourd’hui. On repense à toutes ces bicoques de bidon-ville grignotant les villages en leurs bords, près de la voie ferrée. Aux caravanes qui ne sont pas celles des campements (on en voit beaucoup, tout au long de la voie) des gens du voyage. Mais surtout on ne repense pas – même maintenant, dans l’insomnie et la nuit, à l’hôtel, à l’épais sac informe, qui n’avait même pas la forme allongée d’un corps.



François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne et dernière modification le 18 janvier 2012
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Messages

  • Je suis très touché par ce texte.il est d’une extrême brutalité. En dépit ou à cause de sa sobriété.

    Voir en ligne : http://kwarkito.blogspot.com

  • (afin que chère la bobinette) voilà trois jours que je reste chez moi, je fais des trucs komta (putain), je lis "un troisième visage", tandis que "double bind" est terminé (appel ce soir "je me suis levé à six heures, je viens de finir je suis encore en pyjama... mais ça va, ça va") je mets de la pommade, c’est la gauche, une bande, je regarde la pluie tomber, j’écoute "les mots bleus" par bashung, je finis mon rapport, j’en ai plein le dos, mais ça va mieux, je regarde le temps passer, je me regarde ne pas écrire, n’importe il fait doux (capturé dans une rue de Bruxelles, genre de Bordeaux ou de la Victoire mais à Saint Gilles, on tire sur la langue pour sonner, pas sûr que ce soit un lion, maison s’en fout : #221)

  • quelle fatigue... ça me guette : je me mets au lit et j’attends que l’hiver cesse... Ecrire, oui, mais à qui ? sur quoi ? par quelle opération ? (dans le métro, le matin, les gens sont comme encore endormi presque sur le qui-vive mais pas encore complètement arrivés sur terre) (c’est le tabac qui pendouille qui attire l’objectif) (en même temps je m’en fous ce soir je vais au ciné) (le type allume son clopo en sortant de la rame, et va rejoindre son destin- moi je prends l’escalator cheville gauche traumatisée)

  • Parfois dormir c’est s’habituer à l’idée d’être mort déjà... On meurt doucement lentement à bas bruit dans l’indifférence générale. Un jour on se dit que tous ces voyageurs qui ne font que passer sans même vous jeter un regard on va les faire chier juste un moment juste pour clore sa vie désespérante on va se jeter sous un métro un train ils auront une bonne raison de râler cette fois de se plaindre avant de regagner leur logis douillet leurs soucis bourgeois leur confort indifférent

  • je passe, je cours (doucement, cheville attention bande hier au pharmacien du faubourg "votre pommade, zéro..." lui "vous voulez dire qu’elle ne vous convient pas..." moi "’non, zéro (je lui fait un signe pour qu’il comprenne, ce farmacien joignant le pouce et l’index en un rond parfait), juste ça sent bon..." et lui "bonne soirée" je lui aurais bien montré sur son clavier les effets de sa pommade de perlinpinpin mais non (on avance au coin du boulevard bataille)

    • je reviens, je cours (cheville) j’avance, ce qui avance ce sont ces algécos et cette petite cahute bordée de jaune d’un loueur de matériel (on avance mais pas trop vite non plus) hier "l’homme sans passé" de akira kaurismäki, un style formidable et un vrai scénario (alors que le thème ressemble à celui que tente d’aborder "louise wimmer") (quelque chose de la musique, quelque chose de l’amour, quelque chose de la joie) (on peut conseiller, mais ça servirait à quoi ?) parfois la telle inanité de ce type de travail -non seulement la socio mais aussi le journal et le blog- sautant si vivement aux yeux, les bras et les yeux tombent, et on reprend la saisie... (j’ai fini "un troisième visage" addition de naïveté et de coups de poings - "le premier plan d’un film doit attraper le spectateur par les couilles et ne plus le lâcher" : tout un programme...- au visage : pas à dire, j’aime beaucoup Fuller)

    • j’écoute pendant trois heures cette avocate parler du droit / des droits des demandeurs d’asile, et comment la question du récit le récit fondamental les failles dans le récit joue en faveur ou défaveur du demandeur ( mais aussi la question des quotas , l’indifférence aux situations ...) et plus difficile encore la mise en récit pour celui/celle qui démuni(e) pour dire pour parler pour écrire