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2013.05.08 | Ferney, tombeau vide de Voltaire

C’était il y a juste un an, mais c’est des rendez-vous qui gardent profonde rémanence.

Et Voltaire est l’exemple type de ces écrivains multi-forme, correspondances, implication écriture-société, qui nous aide à penser autrement l’expérience web.

 

Vous arrivez en gare de Genève, vous êtes à peine sorti de l’inusable couloir des douanes que vous repartez en voiture direction Genève nord, on traverse la zone des institutions internationales, et vous voilà déjà de retour en France : prêt à concourir pour le prix du plus court séjour en Suisse (dernière fois que j’étais venu, c’était pour un stage aux maisons Mainou !

Le grand tunnel sous l’aéroport : Ferney n’est pas vraiment dégagé de l’hyperville Genève. Avec conséquences positives aussi : la librairie Centrale, à Ferney, profite largement de la clientèle suisse venue s’acheter ses Zoé bien moins cher...

J’ai appris des tas de choses, qui pour moi étaient jusqu’ici bien vagues. Le long séjour de Voltaire à Genève, et, quand les calvinistes resserrent les lois sur le théâtre, l’obligation pour lui de quitter la Suisse, tout en restant hors de portée de Louis XV. Et donc l’achat du hameau tout entier, petit hameau et les marécages qui sont autour, une vieille bâtisse médiévale au milieu, une église et son cimetière, sur un talus brutal mais faisant face au Mont Blanc.

Voltaire fait assécher les marécages, déplace le village plus bas (mais n’obtiendra pas l’autorisation de pousser les tombes), rase la bâtisse médiévale pour un bâtiment imposant, auquel il rajoutera bientôt deux ailes : de l’imposante demeure bourgeoise on passe au château. Il y passe 20 ans, y vivant avec sa nièce qu’on appelle depuis lors madame Denis, mais viendra mourir à Paris.

Où est-ce qu’il avait pris l’argent, le Voltaire ? Non pas des livres, mais de son association avec un mathémacien, et une martingale 4 fois jouée sur la loterie royale : suffit d’acheter en douce tous les billets mis en vente, nettement plus de chance de gagner le gros lot. Trois fois ils assèchent la mécanique, la 4ème ils se font repérer, mais Ferney est financé.

Pour plus de précisions, rien ne vaut bien sûr la belle santé Wikipédia pour se rafraîchir le scolir (scolaire souvenir) – ou au musée Voltaire de Genève, maison des Délices, dont l’équipe est très proche de celle de Ferney.

C’était très impressionnant, le soir, pendant la lecture, debout accoudé à la cheminée (pas contemporaine de Voltaire, elle), d’avoir devant les yeux les glaciers du Mont Blanc, tandis que les avions continuaient d’atterrir ou décoller de Genève.

On commence par se ballader dans le parc. La terrasse a été aménagée au XIXe, mais la découpe des parcelles, entre la fin des jardins à la française et l’arrivée des jardins à l’anglaise, vous plonge de suite dans une sorte d’apesanteur – chaque trace du parc, vieilles pierres, ramures végétales, jardin potager redevenu friche, le coin des ruches, ou la grande carpière font que c’est tout sauf l’impression de visiter un parc de château. Bien sûr le plus déstabilisant étant l’allée de charmilles, pour réfléchir en marchant, restée inchangée.

Remercier de suite pour son accueil Olivier Guichard (auteur de Ferney, archives ouvertes), tout au long de ce séjour, et pour sa préparation. Et Jacques Jouy pour l’accueil au château. Une heure avant la lecture, l’heure des visites publiques passées, Olivier Guichard a les clés et nous entrons dans le château vide...

L’État français a racheté le château (et constitue les négociations pour le domaine) seulement en 1999 : seul le rez-de-chaussée est aménagé pour la visite, le 1er étage, celui des chambres des visiteurs, sert seulement de bureaux, pas d’accès aux cuisines et communs aux sous-sols ni aux chambres de domestiques dans les combles. Reste quand même cette salle d’attente où Léopold Mozart et son jeune fils patientèrent toute une matinée pour être reçus et ne le furent pas, le patron n’étant pas commode.

La tâche n’est pas facile : la maison des Délices, à Genève même, accueille le centre d’études et les archives, madame Denis, dès la mort de son oncle, maître, époux, a vendu la bibliothèque à Catherine II (elle est parfaitement intacte à la bibliothèque de Petersbourg), le monument érigé pour accueillir le coeur momifié de Voltaire se l’est vu confisquer par la BNF (voir ici dernière photo). Il y a évidemment quand même beaucoup à voir et à comprendre, sans parler de ce Triomphe que le maître fait peindre pour sa propre allégorie... Mais comment échapper à la tyrannie de ses propres représentations, toutes vives et insolentes comme le maître, édentées ou pas ?

Et puis donc le tombeau. Comédien arpentant les planches, il n’aurait pas droit à sépulture. Seigneur de Ferney, il peut s’enterrer chez lui. Voltaire, grand blogueur devant l’éternel (80 000 lettres écrites, et combien de pièces de théâtre, et combien parmi elles qu’il interprète lui-même ?), reprend à Rome l’idée de la pyramide de Caius Celsius. Il voulait faire déménager la petite église de l’ancien hameau, il n’y réussit pas. Il inclut sa pyramide dans le mur même de l’église. Mais, après 20 ans de Ferney, quand les temps s’éclaircissent, il retourne à Paris, y mourra.

Si un jour on applique au Panthéon la proposition d’André Breton (la seule proposition intelligente concernant ce bâtiment) : le couper en deux, et éloigner les deux moitiés de 50 centimètres, peut-être qu’on pourrait enfin restituer Voltaire à son Ferney. Ce serait justice.

Après tout, les Calas : tout s’est fait là...

La petite église n’est pas visitable non plus, ce serait dangereux paraît-il, et le toit est bâché. Elle devient ainsi, dans son îlot sauvage, une sorte de monument végétal avec mort vide. C’est magnifique, et ce n’est pas du tout de l’humour, ce serait mal venu dans le lieu d’une telle oeuvre.

Et croyez qu’on le sent passer, quand on commence l’heure de parole, dans la bibliothèque...

Encore merci et salut à Olivier Guichard.


François Bon © Tiers Livre Éditeur, mentions légales
1ère mise en ligne 11 mai 2012 et dernière modification le 8 mai 2013
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